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Message  Kashima le Ven 6 Sep 2013 - 18:21

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Laura Kasischke (née en 1961) est une écrivaine et poétesse américaine, ayant reçu des prix de poésie et de bons échos pour ses romans.

Esprit d'hiver vient de sortir aux éditions Christian Bourgois. Le raconter de façon linéaire rendrait le livre moins bien qu'il n'est car ce qui est intéressant dans ce roman, c'est qu'on apprend, petit à petit, par touches, les clés d'un mystère, par des retours incessants entre le présent et le passé qui sont très bien agencés.
Dans ce huis-clos, c'est le matin de Noël. Holly a une phrase qui lui trotte dans la tête et a envie, besoin de l'écrire, mais il lui faudrait être seule. "Quelque chose l'a suivie de Sibérie". Cela fait treize ans que cette chose détraque son quotidien. Pourtant, elle a tout pour être heureuse, désormais : mariée, elle a adopté il y a longtemps une petite fille en Russie. Tatianna a désormais quinze ans. Ce matin de Noël, Holly ne se réveille pas. Dans la précipitation, son mari se dépêche de prendre la route pour aller chercher ses parents. Les cadeaux ne sont pas ouverts comme autrefois, mais Tatianna n'est plus une enfant.
Des amis et collègues de la famille doivent aussi venir au repas de Noël, c'est la tradition, mais ce jour-là, le blizzard sévit et la neige tombe tellement qu'Holly va se retrouver seule avec sa fille. Tatianna a un comportement étrange, elle a aussi des attitudes agaçantes d'adolescente et Holly, de son côté, n'a pas l'air très bien psychologiquement. En plus, un inconnu ne cesse d'appeler sur le téléphone d'Holly. Tout au long du livre, on attend de savoir ce qui se passe dans cette maison, et l'on n'est pas déçu.

Le bémol, ce sont tous ces "n'est-ce pas" qui jonchent la traduction, très gênants et qui gâchent l'écriture, sûrement ce tic des tags anglais : fallait-il les traduire?
Sinon, l'ensemble est plutôt bien écrit, habilement structuré surtout. Je me suis posée la question de la facilité des dernières pages, mais c'est peut-être une façon aussi de rendre la surprise plus brutale au lecteur.
Pour moi, c'est une bonne première lecture de cette auteur.

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Message  Kashima le Sam 1 Nov 2014 - 9:24

Cette année 2014, quelques livres au programme pour se tenir au courant :
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de Carrère
La peau de l'ours de Joyce Sorman
Une éducation catholique de Catherine Cusset
L'amour et les forêts de Reinhardt

(Je ne compte pas Sibelius de Millet, hors rentrée littéraire pour moi, mais hors rentrée littéraire aussi dans les faits puisque les médias et critiques ont décidé de l'ignorer totalement malgré ses différentes publications. Engouement phénoménal pour le livre de Foenkinos parlant de Charlotte Salomon, livre que je ne lirai sans doute pas quand celui de Millet est paru il y a un an, sur le même sujet et dans l'indifférence générale.)


Dernière édition par Kashima le Sam 1 Nov 2014 - 20:50, édité 1 fois
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Rentrée littéraire Empty La peau de l'ours, Joy Sorman

Message  Kashima le Sam 1 Nov 2014 - 9:46

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Prologue, récit, épilogue : les hommes ont intimidé l'ours aux temps primitifs, pour pouvoir vivre en sécurité, sans être sous sa menace. Une jeune et jolie jeune file fait paître ses agneaux et elle ne revient pas. On apprend plus tard qu'elle a été retenue par un ours qui l'a violée régulièrement et lui a fait un enfant. Quand, trois ans plus tard, elle est retrouvée dans sa caverne, elle a mis au monde un petit mi-homme mi-ours. De retour au village, on la rejette (elle ira au couvent) et le petit est éloigné du village, vendu.

Sa vie d'errance et d'exploitation par les hommes commence, racontée à la première personne. D'abord vendu à un montreur d'ours, il traversera les mers, sera vendu à un cirque pour finir tristement dans un zoo.
Cette bête, dont personne ne soupçonne l'appartenance à la race humaine (il n'a gardé que les traits de l'ours en devenant adulte, perdant son visage), se plie docilement aux exigences des hommes. Elle a l'intelligence de se soumettre pour ne pas être tuée. Le récit n'est pas truffé d'horreurs ou de maltraitances, mais il est inutile d'avoir recours à ces méthodes pour faire comprendre au lecteur combien la condition de l'animal est triste.
L'ours aime la compagnie des femmes, il n'y a qu'auprès d'elles qu'il se sent bien.

L'ambiance du livre m'a fait penser au film [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]. On sait que l'animal ne s'en sortira pas.
Dans l'ensemble, la lecture était agréable mais, malgré le sujet, malgré l'envie de le lire, le roman ne m'a pas transportée. Je ne sais pas ce qu'il manquait, je ne dirais pas d'action car ce n'est pas cela qui fait l'intérêt ou non d'un livre ; peut-être une plus grande présence des personnages, qu'un lien se tisse à un moment ou un autre, de manière plus profonde, entre l'ours et ces femmes, par exemple. Quand l'ours se sent si bien parmi les freaks, la femme Hercule, la jongleuse, que la géante aime à venir se blottir dans son ventre, il est vendu au zoo. Là, j'attendais que la relation s'établisse et s'approfondisse. J'attendais plus sur la nature humaine et la condition animale, sur cette double nature du personnage pas assez exploitée dans le récit.

Solitude de l'ours qui ne trouve de distraction qu'avec les visites d'un rat (ce qui est l'occasion pour l'auteur de dire combien le rat a tout subi de l'homme, au point qu'il n'en craint plus rien) :

“Au fond de cette fosse le rat est mon unique compagnon, mon avenir et mon maître.”

J'ai trouvé inutile le symbole du tatouage utilisé à la fin du récit, cliché si l'on veut, en tout cas cliché de la littérature contemporaine qui adore faire usage de cette métaphore du "je t'ai dans la peau".
Le monde autour est beaucoup décrit et perçu, j'avais l'impression qu'on effleurait quelque chose sans le toucher vraiment, et je suis restée juste au seuil de ce livre, sans jamais vraiment y pénétrer.
Voir aussi : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
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Rentrée littéraire Empty L'amour et les forêts, Eric Reinhardt

Message  Kashima le Mer 12 Nov 2014 - 14:30

Pas lisible, pour moi, au-delà d'une trentaine de pages. Peut-être qu'un admirateur d'Eric Reinhardt y trouve son compte, mais les premières pages se résument ainsi : "Moi l'écrivain qui ai écrit tel livre et qui parle de ce livre et qui reviens toujours à moi...".
Bien sûr, il y a Bénédicte Ombredanne, la lectrice qui l'admire et veut le rencontrer. L'impression de ces premières pages est très parisienne, l'écrivain se regarde beaucoup, la lectrice porte bien son nom (sortie d'un jury provincial France Inter et qui ne m'a pas non plus intéressée.) Je n'ai pas attendu que commence "l'action" (car c'est l'histoire, paraît-il, d'une femme victime d'un pervers narcissique).
Ce n'était pas mal écrit, à côté des écritures contemporaines qu'on peut lire, mais rien n'est parvenu à m'accrocher...
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Rentrée littéraire Empty Les mots qu'on ne me dit pas, Véronique Poulain

Message  Kashima le Mer 12 Nov 2014 - 14:41

Celui-ci, il n'était pas prévu que je le lise... Mais lors d'une rencontre littéraire où étaient présentes autour d'une même table Mazarine Pingeot, Emilie de Turkheim et Véronique Poulain, je me suis dit que j'allais lire ces Mots qu'on ne me dit pas, car l'auteur a su donner envie de découvrir ce qui est écrit dans son premier roman...
Si on se contente d'un témoignage, cela peut passer... Il est question du récit autobiographique de Véronique Poulain, élevée par des parents sourds-muets. Le problème, c'est que ce n'est ni écrit, ni construit. Elle nous livre ses anecdotes au fil de l'âge, c'est superficiel, ça ne m'a pas du tout touchée. Je dirais presque que c'est inutile si l'on excepte la valeur documentaire (et encore...). Heureusement, c'est très court. C'est en lisant des livres comme celui-ci, publié chez Stock, qu'on se dit que l'édition n'a peut-être plus rien à voir avec la littérature, qu'il suffit d'avoir un sujet, d'avoir quelques connaissances qui vous aident à publier votre livre...
Véronique Poulain est au demeurant très sympathique et je ne doute pas de la sincérité de sa démarche. Mais il est préférable de l'écouter car le livre ne dit rien de plus.
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Dernière édition par Kashima le Dim 12 Fév 2017 - 12:06, édité 2 fois
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Message  Kashima le Mer 12 Nov 2014 - 14:43

J'ajoute aux futures lectures de la rentrée littéraire 2014 :
Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier de Modiano
Le collier rouge de Ruffin
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Rentrée littéraire Empty Le collier rouge, Rufin

Message  Kashima le Mer 12 Nov 2014 - 14:52

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Mon premier Rufin... Impression d'un texte solide, travaillé, avec une écriture classique digne d'auteurs réalistes du 19e siècle (en un peu plus simple quand même).
Nous sommes en plein été. Morlac, un paysan de la région de Bourges, s'est battu au front et il est l'auteur d'un acte répréhensible à son retour, le 14 juillet 1919. Le commandant Lantier doit enquêter, l'interroger et essayer de le sortir de cette prison car s'il est reconnu coupable, ce sera le bagne.
Devant la prison, nuit et jour, un chien aboie. Il appelle son maître emprisonné, lui dit qu'il est là. Très vite, on apprend que ce chien, nommé Guillaume, a fait la guerre avec lui. Dès son enrôlement, il n'a pas voulu le quitter : il a sauté dans le train et a réussi à survivre à toutes les situations, même dans les tranchées. Pourtant, le paysan n'en parle pas avec un grand attachement, on sent même qu'il a quelque chose contre ce chien si fidèle et si dévoué...
C'est une histoire courte, qui se lit avec plaisir, et dont les dernières pages m'ont émue.
Ca se tient, psychologiquement, et les personnages, pas trop nombreux, sont tous bien dépeints. J'ai eu l'impression parfois, avec le personnage de Valentine, d'être dans un épisode d'Un Village français (ce qui est un compliment, j'aime beaucoup cette série qui se déroule durant une autre guerre...)
Bonne expérience, donc, pour un premier Rufin, à qui j'aurais prédit le prix 30 millions d'amis, qui a été décerné cette année au Japonais Akira Mizubayashi pour Chronique d'une passion.
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Message  Kashima le Sam 15 Nov 2014 - 6:20

Lecture assez pénible. J'ai abandonné à la moitié,  pas intéressée plus que cela par cette plongée dans le passé,  cette pseudo-enquête lourde et assez ennuyeuse. Je ne suis même pas déçue de ne pas savoir qui sont ces personnages prétendument mystérieux.
Je confirme, par cette troisième lecture de Modiano, que je ne suis décidément pas faite pour ses romans. Je persisterai quand même peut-être un jour avec Un pedigree et La Place de l'étoile.
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Message  Kashima le Dim 20 Déc 2015 - 15:19

Lus ou abandonnés en cours de route :

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien](impossible à lire et pourtant Prix Décembre) de Christine Angot

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de Mabanckou : 30 pages lues.

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] de Finkielkraut : un plaisir.

Délivrances de Toni Morrison : très bien si on enlève le dernier tiers du livre. Les personnages, la narration sont intéressants jusqu'à que le livre bascule, pour son final, dans un gloubi boulga de bons sentiments qui gâche absolument tout. A-t-on obligé l'auteur à cet happy end indigeste?

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] d'Amélie Nothomb : un cru sympathique.

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] : témoignage qui reste à l'état de... témoignage.

Résultat des courses : pas terrible!
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Message  Kashima le Jeu 8 Sep 2016 - 17:32

Lu(s) :
Riquet à la Houppe (Amélie Nothomb) : ....................

California girls (Simon Liberati)

À lire :
Judas (Amos Oz)
Babylone (Yasmina Reza)
Le grand jeu (Céline Minard)
Petit pays (Gaël Faye)
Chanson douce (Leïla Slimani)

Peut-être :

L'archipel d'une autre vie (Andreï Makine)
L'autre qu'on adorait (Catherine Cusset) : avec gros apriori négatif

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Message  Kashima le Lun 26 Sep 2016 - 18:55


California girls (Simon Liberati)

Simon Liberati a voulu, comme il l'a dit, exorciser une peur d'enfant en écrivant ce livre qui raconte l'assassinat de Sharon Tate et les méfaits de la famille Manson.
Très documenté, il parvient à écrire un roman qui nous tient en haleine jusqu'au bout grâce à la création d'une atmosphère très réaliste de ce milieu hippie et crasseux. Ses personnages sont très bien décrits, il les anime sans les dédouaner une seule minute. On n'est pas dans le propos "ce sont de pauvres paumés, il faut les comprendre", ni dans l'inverse. Le lecteur découvre ce groupe et la folie de Satie, Katie, Tex, et des autres.
De ce que j'ai entendu dans les médias (en particulier Le Masque et la Plume), on peut dire que c'est mensonger : on nous "vend" le livre comme le récit des crimes détaillés et abominables, mais le roman ne raconte pas que ce moment affreux (quelques chapitres du livre) et, pour tout dire, je suis contente que Liberati ait enfin levé le mystère sur ces meurtres et tortures, car mon imagination était allée plus loin que son récit. Il était donc utile de poser des mots sur l'horreur qu'il n'édulcore pas, mais je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent que c'est insoutenable, etc. Le fait est insoutenable, oui. Mais Simon Liberati a décidé de le narrer et je comprends parfaitement cette idée d'"exorciser la peur" en l'écrivant.
Ce roman n'est pas voyeur. Il reconstitue une époque, dépeint une famille de fous, criminels, sous la dépendance d'un gourou, Charles Manson, qui avait décidé qu'aurait lieu le Helter Skelter, la lutte entre les Noirs et les Blancs : les Noirs l'emporteraient mais, incapables de prendre les choses en main, ils se seraient tournés vers un Messie, Charles Manson. Ce dernier était persuadé que pour survivre à l'Apocalypse, sa famille irait vivre dans la Vallée de la Mort, sous terre, avec un peuple ignoré.
C'est un bon roman de journaliste, et dans une rentrée littéraire qui nous habitue à lire du moi moi moi ("et mon meilleur ami s'est suicidé", "et je suis malheureux dans mon couple", etc) en phrases nominales, ça fait du bien de trouver ce genre de livres. Ce n'est pas de la littérature au sens strict, mais c'est un livre très bien fait, pas mal écrit et intéressant.
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Message  Kashima le Lun 26 Sep 2016 - 19:13

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Message  Kashima le Lun 26 Sep 2016 - 19:25

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Le dernier livre d'Amos Oz, Judas, raconte l'histoire d'un jeune homme, Shmuel, qui décide, suite à la faillite de son père, d'arrêter ses études alors qu'il travaillait sur une thèse dont le sujet était Jésus.
Sa fiancée vient de le quitter pour se marier avec un autre. Il voit un jour une annonce : on recherche un "homme de compagnie", de 17h à 22h. Pour cette place, l'employé vivra à domicile et sera nourri. Shmuel postule. Il se retrouve chez un vieil homme impotent, qui fait beaucoup penser au Prétextat Tach d'Hygiène de l'Assassin au premier abord, par son côté rustre. Dans cette maison vit Atalia, une belle femme mystérieuse dont Shmuel va très vite s'éprendre. Que font ces trois personnes sous le même toit? Nous sommes en 1959 en Israël : la Guerre de Suez a eu lieu, celle des Six jours, pas encore.
Judas Iscariote incarne la figure du traître. Dans la maison du vieux Wald plane une drôle d'atmosphère : le mari d'Atalia est mort à la guerre ; son père, comme Judas, est passé autrefois pour un traître lors de la fondation de l’État d'Israël. En installant ce parallèle, en se servant de l'histoire de Judas, Amos Oz donne une profondeur à son récit. Comment les Juifs sortiront-ils du conflit qui les oppose aux Arabes? Déjà, cette question, Wald et Shmuel se la posent. Sans caricature ou prosélytisme qui seraient vite devenu détestables, Amos Oz parvient à défendre plusieurs partis. C'est un bon roman, bien construit, qui permet de voir autrement celui qu'on catalogue comme le Traître : le traître n'est-il pas celui qui a aimé plus que tout, qui s'est passionné pour une personne ou pour une cause? Judas, sous la plume d'Oz, devient le plus fidèle des apôtres et son pendant, Abravanel, qui s'opposa à Ben Gourion, persuadé que les Juifs couraient à leur perte, son double.
Ce qui m'a gêné, en revanche, c'est le côté anti-héros de Shmuel : mou, asthmatique, faible, presque mauviette, il m'a beaucoup dérangée, et je ne voyais pas comment la belle femme classe qu'est Atalia aurait pu s'intéresser à ce personnage falot et irritant.
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Message  Kashima le Dim 2 Oct 2016 - 18:35

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Gabriel vit au Burundi avec son père français et sa mère d'origine rwandaise. Il nous raconte sa vie là-bas, avec ses copains, l'insouciance de son enfance jusqu'à ce que la guerre éclate entre Hutus et Tutsis et que le Rwanda et le Burundi se trouvent bouleversés par ce conflit génocidaire.
Dans une écriture tout à fait correcte, bien plus honorable que celle de prétendus écrivains, il nous dit comment sa famille va peu à peu se disloquer, sans entrer dans le détail des horreurs que l'on connaît. Mais, plus le récit avance, plus l'on comprend que c'est le sang, la vengeance, les larmes, le feu, les armes qui gouvernent et font sortir de l'enfance les garçons de la bande.
C'est un premier roman agréable à lire, que j'ai trouvé quand même un peu long par moments, mais qui peut laisser une trace, surtout par son dernier chapitre sur lequel Gaël Faye s'est exprimé dans les médias, disant que ce n'était pas de son pays que le narrateur était exilé, mais de son enfance. On peut parler de roman autobiographique, même si l'auteur nous dit bien que ce n'est pas sa propre vie qu'il raconte :

"Non, ce n’est absolument pas mon histoire. Je n’ai pas vécu ce que le personnage traverse. Par contre, je l’ai mis à l’intersection de mes propres origines. Je lui ai donné les interrogations qui moi-même m’ont traversé également et moi c’était surtout un exercice qui m’a permis de me replonger avec délectation dans cette époque bénie du temps béni [rires]. Et c’est le paradis perdu qui m’intéressait avant tout, cette impasse, ce petit cocon dans lequel je me suis senti bien en tant qu’enfant et dans lequel tout adulte peut se remémorer son enfance aussi de cette manière-là. C’est surtout un roman qui aborde la question du paradis perdu."

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Message  Kashima le Sam 4 Mar 2017 - 17:13

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N'en déplaise au Figaro et à Anthony Palou* sans doute mal b... et homophobe sur les bords, ce roman de Philippe Besson dégage un certain charme. L'écriture est une nostalgie. Le narrateur nous raconte comment il est tombé amoureux d'un garçon au lycée, à 17 ans, Thomas Andrieu, comme ils se sont aimés furtivement et comment ils ont été séparés après le bac. L'un était voué aux grandes études, l'autre à reprendre la ferme familiale. De 1984, on passe en 2007 : vingt ans après, à Bordeaux, le narrateur croise un jeune homme qui est le portrait craché de Thomas. Et c'est justement son fils.
Ce livre nous raconte le premier amour, la difficulté à vivre son homosexualité quand on est prisonnier de son milieu. Pour cela, Philippe Besson est bien l'héritier de Patrice Chéreau qu'il cite.
Il raconte ses pairs, Duras et Guibert. A part quelques petits défauts (les parenthèses souvent inutiles et qui font un peu vieux machin qui raconte le passé, un prologue sans point qui m'a donné un mauvais apriori [qui n'a pas duré] même si la coquetterie stylistique se justifie), c'est un roman très honorable, et Besson est un véritable écrivain qui continue de bâtir son œuvre.
*PHILIPPE BESSON aurait, dit-il, été rattrapé par le réel mais malheureusement pas par la grâce. Son dernier roman, un roman « vrai », est une sorte de confession, un récit « sans filtre » qui percerait la glace, expliquerait l’homme et l’écrivain qu’il est devenu. Nous voilà en 1984, l’année de ses dix-sept ans. Nous sommes à Barbezieux. Le narrateur, fils d’instituteur, est un bon élève - il l’est resté, d’ailleurs, bien propre sur lui et sans fantaisie, sans doute pour cela qu’il ne sera jamais un très bon écrivain -, un bon élève un peu tout étriqué, tout empêché. Il connaît son orientation sexuelle, tombe amoureux d’un certain Thomas, un fils de paysan qui ne cessera de le hanter. Une histoire clandestine mais peu captivante. Le narrateur perd de vue Thomas. Bien plus tard, il apprendra par Lucas, le fils de ce dernier, qu’il était amoureux de l’auteur de Son frère ou d’Un garçon d’Italie. Thomas s’est suicidé, pendu dans sa grange. C’est que les livres de Philippe Besson, comme le tabac, tuent. « Arrête avec tes mensonges », disait la mère de l’écrivain lorsqu’il était petit. Tout ça sonne creux. Il y a des phrases qui, elles, ne mentent pas. Philippe Besson aime faire sa Duras. Elle en a fait, des dégâts, la vieille pythie en col roulé. Plusieurs sectes comiques indigentes sont nées de sa côte, des écoles de scribouillards snobinards. Cette cathédrale déglinguée n’aura enfanté que de minuscules chapelles. Ainsi Christine Angot, Philippe Besson, on en passe. (Anthony Palou pour le Figaro)
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Message  Kashima le Dim 12 Aoû 2018 - 18:44

Rentrée 2018

Plusieurs voix de femmes se font écho dans ce livre : d’abord, la biographe, Roberta, professeur dans un lycée, qui a entrepris de raconter la vie d’Eivor Minervudottir, une exploratrice polaire, originaire des îles Féroé ; ensuite, la guérisseuse, Gin, sorcière des temps modernes qui vit dans les bois et offre des potions aux femmes qui la consultent ; et puis la fille, Mattie, qui fréquente Éphraïm ; et enfin, l’épouse, Susan, femme au foyer, mère de deux enfants et mariée à Didier, collègue de Roberta.
Qu’est-ce qui lie ces femmes entre elles ? Leur rapport à la maternité : Roberta a 42 ans et veut absolument un enfant. Pour cela, elle consulte l'antipathique Dr Kalbfleisch ("viande de veau", vive l’onomastique!) qui doit lui faire une insémination. Elle sait que le temps lui est compté, car le 15 janvier entrera en vigueur, aux USA, une loi qui la privera du bonheur d’être mère. Elle consulte la guérisseuse pour savoir si celle-ci aurait une potion qui l’aiderait à être fertile. Gin a, autrefois, accouché et dû abandonner son enfant, qu'elle croit reconnaître en Mattie… Cette jeune fille de seize ans est tombée accidentellement enceinte ; elle ne sait pas comment elle pourra s’en sortir. Quant à Susan, elle s’occupe à plein temps de Bex et de John (6 et 3 ans), et elle n’en peut plus. Elle ne pensait pas qu’être mère lui causerait cette lassitude. De plus, elle n’aime plus son mari. Elle emploie comme nounou Mattie, qui est aussi l’élève de Roberta. Toutes sont donc liées d’une manière ou d’une autre, mais à la lecture, on végète.
Le roman, placé sous le patronage de Virginia Woolf et de Margaret Atwood, n’a rien à voir ni avec l’une ni avec l’autre. De Virginia Woolf, on peut lire l’exergue… Mais quel rapport entre l’auteur anglaise et ces histoires de femmes, assez fades et racontées dans un style qui devient vite ennuyeux ? Comparer ce livre à La Servante écarlate n’est pas plus pertinent : la dystopie n’est pas du tout développée. On lit les vies parallèles de ses femmes, on accède à leur vie intérieure, mais le contexte n’est qu’un simple prétexte : oui, la loi interdira l’avortement et la fécondation in vitro aux célibataires ; elle punira les femmes qui mettent un terme à leur grossesse, les obligera à financer les funérailles de leurs fœtus ; elle favorisera les adoptions, mais les célibataires en seront privées. On sait aussi qu’il y a le Mur rose et que le Canada coopère avec les USA pour leur livrer les femmes qui tenteraient de franchir la frontière pour avorter. Au-delà de cela, rien d’autre, juste ces voix de femmes qui font tendre le livre vers un roman à l’eau de rose, manquant beaucoup d’audace. Pour le rendre un peu poétique, l’auteur a intercalé les extraits de la biographie en cours d’écriture, à laquelle le lecteur n’arrive pas à s’intéresser ; et elle développe le thème de la baleine, introduit l’idée des cachalots qui échouent sur le rivage, peut-être comme une métaphore d’un monde qui court à sa perte ?
Les Heures rouges de Leni Zumas font-elles référence à The Hours de Michael Cunningham ? Certes, les destins convergent, mais le roman perd peu à peu de son intérêt, quand le lecteur comprend qu’il sera un simple témoin des désirs et frustrations de ces femmes plutôt lisses et qu’il n’en saura pas plus sur cette société conservatrice.
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Message  Kashima le Lun 20 Aoû 2018 - 19:34

Nadja II (J’aimerai André Breton)


Pour s’attaquer à une figure telle que celle de Breton, « pape du surréalisme », il faut avoir une bonne connaissance du personnage et de ses œuvres, car tout pourrait très vite sonner faux. Dans son roman J’aimerai André Breton, Serge Filippini se risque à cet exercice, et il s’en sort avec brio. Il invente une nouvelle Nadja, une certaine Chance Salvage, qui débarque par hasard à Saint-Cirq-Lapopie (elle a ouvert un compas sur une carte de France) après avoir subi un viol conjugal. On est en 1966, le 24 septembre : le célèbre écrivain André Breton se repose dans sa maison d’été, en compagnie de sa femme Élisa : il est très mal en point. Sa rencontre avec Chance réveille son désir. Là, le lecteur se dit qu’il va être difficile de faire la différence entre le réel et la fiction, mais il y aura du charme à se laisser porter entre le vrai et le faux : l’essentiel est le vraisemblable.
Sur son exemplaire poche de Nadja, Chance écrit « J’aimerai » au-dessus du nom de l’auteur. Ainsi, elle se prédestine à cette rencontre, sujet si cher à l’écrivain surréaliste qui l’a développé dans L’Amour fou, où il raconte cette merveilleuse nuit parisienne qui le conduit sur la route de son nouvel amour, et qui se termine par ces mots à sa fille Aube : « Je vous souhaite d’être follement aimée ». Chance veut aimer follement. Très vite, Breton l’étreint. Le moment n’a rien d’une extase… Elle capture quelques poils pubiens du poète, qu’elle glisse dans une enveloppe cachée entre les pages de son livre-fétiche, une manière de ne pas perdre la trace de la rencontre surréelle…
Car le hasard a voulu cette rencontre. Des années auparavant, en sortant de l’église Saint-Sulpice, Chance a croisé Breton, accompagné de Man Ray :

« André Breton fixait sur elle un regard impérieux, comme s’il voulait faire d’elle sa favorite » (p.15)

Et l’expérience de la rencontre est poétique :

« Elle entendait la poésie comme un chemin dont le tracé se révélait dans son cours même. (…) Quel tribunal n’avait sa beauté ? Quelle prison ? » (p.23)

L’entourage de Breton ne voit pas d’un bon œil ce soudain désir de l’auteur septuagénaire. D’abord son épouse, Élisa, puis Radovan Ivsic, poète croate proche de lui. On fait comprendre à Chance qu’il vaudrait mieux qu’elle parte. Mais Breton a écrit dans son exemplaire de Nadja son adresse et ces mots : « NE M’ABANDONNE PAS. » Quand il sera hospitalisé à Paris, Chance le suivra, même si elle semble être un fantôme : tous refusent de la voir (la voient-ils, seulement ?).
André Breton meurt le 28 septembre 1966. Les quatre jours durant lesquels Chance l’a connu seront décisifs pour elle : après avoir rencontré cet homme, la vie est transformée. « Modifier le réel pour en libérer le merveilleux » (p.27), tel est le testament littéraire du poète. Quels sont ces pouvoirs magiques qui bouleversent et rendent folles les femmes ? Nadja a fini à l’asile ; à la mort d’André Breton, c’est un autre roman qui commence. Que va devenir Chance, désormais contaminée par le poète ?
Ce récit, bien écrit, nous conduit jusqu’au XXIème siècle. Le narrateur a connu Chance Salvage : c’était une vieille femme, une rebouteuse, qui vivait dans une chaumière à Montfort-Désert, et qui s’était vouée à Dieu. Comment Chance, éperdue et folle d’André Breton, est-elle devenue cette « sauvage » cachée dans les bois? En effaçant toute trace de son passage près de Saint-Cirq-Lapopie, Serge Filippini rend probable son existence, ce qui donne sa force au roman. Le texte, qui ose même donner à lire des poèmes inventés, nous raconte ce qu’est un destin et nous rappelle que le poète est aussi un messie : « La Révolution sera faite, et elle aura raison de nos scrupules. » (p.114), a écrit Breton dans un texte oublié ou perdu, à la veille de mai 68…


Céline Maltère

J’aimerai André Breton, Serge Filippini, Phébus, 2018 (17 euros).
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Message  Kashima le Mar 26 Fév 2019 - 16:36

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Rêver la vraie vie


Un père chasseur, dont le plus beau trophée est une défense d’éléphant entreposée dans la chambre des cadavres ; une mère amibe, femme effacée qui subit la violence de l’époux et se réfugie dans son amour pour les animaux et les chèvres naines ; un petit frère de six ans, Gilles, chéri par la narratrice. Et, non loin d’eux, la hyène, dans un coin de la pièce interdite, immobile, pourtant prête à bondir sur le premier morceau d’âme fragile.
La petite fille qui raconte l’histoire a dix ans. Elle grandit dans un pavillon, près du bois des Petits Pendus où demeure Monica, la sorcière bienveillante. La vraie vie est banale, mais dans la tête d’une enfant, tout prend un relief merveilleux. Même si le père brutal, passionné par la télévision et le whisky, ne fait pas grand cas d’elle ni de son frère, même si la mère « ectoplasme » ne sait que se taire, l’existence prend des allures souvent mythologiques. Il y a cette musique de Tchaïkovski, La Valse des fleurs, qui annonce un moment de plaisir : celui d’acheter une glace au marchand dans la camionnette, une vanille-fraise pour Gilles, une chocolat-stracciatella pour elle, avec de la chantilly, cette chantilly que son père lui interdit de manger et qu’elle avale en cachette sur le chemin de la maison. Entre elle et le marchand, c’est un secret. La vie est faite de ces menus bonheurs : on joue à la casse parmi des voitures qui ont des yeux, on rit en tentant d’échapper à son méchant propriétaire, avant de regagner « le Démo », lotissement datant des années soixante, surnommé « la Démoche » par le père, où la vie n’est pas si morne dans la tête d’une petite fille qui rêve.
Devant la camionnette du glacier, elle prépare mentalement, comme à chaque fois, la phrase qu’elle prononcera : il ne faut pas bégayer à l’instant solennel, quand elle demande au marchand complice le parfum de sa glace et la chantilly. Mais, ce jour-là, le mal lui explose à la figure : elle voit la chair en lambeaux, « un visage en viande », « avec juste un œil dans son orbite », un homme mourir, en face, pour rien, un homme doux...

« À ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable »

Cet accident jette la petite fille hors de l’enfance, mais elle décide d’agir et ne se laissera pas expulser ainsi de son monde. Elle remontera le temps : son petit frère n’aura pas assisté à l’horrible spectacle et la vermine ne s’emparera pas de son frêle cerveau. Elle se rêvera Marie Curie ! Pour compagnons, une petite chienne, Dowska, le Champion et la Plume, des voisins qui lui veulent du bien, un vieux professeur de physique revenu de Tel Aviv… Mais, contre elle, la hyène, la bassesse, et ce père qui offre à Gilles pour ses huit ans un abonnement au stand de tir. Optimiste, courageuse, la petite fille lutte contre un mauvais peuple invisible qui transforme peu à peu le frère chéri en psychopathe. Il lui échappe ; elle refuse de l’abandonner à son destin. La vraie vie, ce n’est pas celle que sa famille lui impose.

La méchanceté des hommes est finalement très ordinaire dans La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné. Le lecteur est glacé par la peinture de ses semblables, hommes souvent lâches, jaloux, enfermés dans des vies sans saveur et dont ils se repaissent. Peu de prénoms, comme dans les contes : il y a l’ogre (le père), la fée (Monica), le prince (le Champion), le magicien (le professeur Pavlović), et l’héroïne qui doit sortir de là. L’écriture produit le miracle de coller une fine couche surnaturelle sur le quotidien sordide, et la petite fille ne sombre jamais dans le gouffre au bord duquel elle danse. L’épisode de la traque en forêt, où elle devient la proie de son père, de son frère et d’un groupe d’amis chasseurs, est terrifiant. Comment la jeune fille, qui a désormais quinze ans et dont les formes féminines et l’intelligence dérangent son père pétri de brutalité, pourrait-elle sortir saine et sauve de cette traque nocturne ? Une traque à la Funny games de Haneke, où les phares sur la route ne sont pas ceux de la voiture d’un sauveur… On tremble avec elle, comme au moment où elle dérobe la défense d’éléphant, objet magique qui fera fonctionner sa machine à remonter le temps et qu’il est formellement interdit de toucher. On trouve des airs d’Eddie Bellegueule dans la médiocrité de certains personnages, mais il y a le style en plus, car La Vraie Vie ne se contente pas de relater des faits crasseux, de montrer crûment une sinistre réalité. Elle ne fait pas que promener un miroir sur le sentier de vies ordinaires. Elle chasse la pesanteur, transporte le lecteur au-dessus, ne se vautre pas dans la boue, qu’elle modèle : des nuées de perruches, une femme sans visage, autant de petites touches qui poétisent le réel et nous donnent à lire un drôle de roman, qui laisse des traces et nous dit que la vraie vie se rêve.


Céline Maltère (pour Le Salon littéraire)


La Vraie Vie, Adeline Dieudonné, L’Iconoclaste.


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Message  Kashima le Mer 28 Aoû 2019 - 10:39

Le Bal des folles, Victoria Mas

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Le Bal des folles, Victoria Mas : nulle femme n’est libre



À la Salpêtrière, les séances du Docteur Charcot sont devenues des spectacles. Depuis qu’il a rendu célèbre (malgré elle) Augustine, d’autres aliénées éprouvent la pensée consolatrice qu’elles atteindront peut-être un jour la renommée de la jeune « hystérique » en se laissant hypnotiser devant une assemblée masculine. De toute manière, elles n’ont pas le choix : elles sont observées, analysées, se déshabillent sous le regard moqueur des internes et ne sont que de la chair pour ce célèbre neurologue qui doit sa réputation à ces folles.
Parmi les pensionnaires de l’asile, on trouve Louise, jeune fille abusée par son oncle et qui rêve du mariage promis par Jules, médecin de l’hôpital, ou encore Thérèse, la doyenne, qui tricote pour les autres et à qui l’idée de sortir de là après tant d’années est impensable. Geneviève, l’infirmière en chef, veille sur toutes ces femmes. Tout en essayant de ne pas tomber dans le piège des sentiments et de l’attachement, elle prend soin d’elles. Une fois dans l’année, les folles palpitent à l’approche du bal de la mi-Carême, où elles pourront se déguiser, se vêtir à leur guise, danser en présence des convives venus du dehors.
Un jour, Eugénie Cléry, dix-neuf ans, est conduite par son père et son frère à la Salpêtrière. Elle a eu le malheur d’avouer à sa grand-mère chérie qu’elle a le don de voir les morts, et la solidarité féminine a poussé la vieille femme à la dénoncer à son père, un homme autoritaire, très sévère avec sa fille. Celle-ci est trop rebelle, et il veut qu’elle se plie à son rôle de femme. Son avenir n’est pas dans les livres ni dans les salons littéraires, mais dans le mariage qu’on lui imposera. La confiance trahie, Eugénie se retrouve enfermée parmi les folles. Dès son arrivée, elle remarque, près de Geneviève, une petite fille rousse qui n’est autre que la sœur défunte de l’infirmière. Lui dire ce qui se manifeste, montrer ainsi qu’elle n’est pas folle et qu’elle voit vraiment les morts, ce sera sa porte de sortie, ou sa condamnation définitive. Car Geneviève croira-t-elle l’invraisemblable ?
Victoria Mas sait créer une histoire et des personnages de « roman », quand le sens de ce mot se perd souvent dans une littérature contemporaine trop axée sur le moi et victime d’un manque de transposition ou d’imagination. Ce n’est pas le cas du Bal des folles qui dénonce la condition des femmes, le pouvoir des hommes en cette fin XIXème : il suffit de ne pas rentrer dans le rang, d’avoir un comportement qui dévie légèrement de la norme pour être internée et catégorisée comme folle. Dès qu’une femme a une crise d’épilepsie, par exemple, les infirmiers lui compressent les ovaires : le mal est dans le corps féminin. Le terme d’« hystérie », utilisé déjà par Hippocrate au Vème siècle av. JC  pour parler des maladies des femmes, et employé par Charcot, les a réduites à leur utérus. « Nous sommes tous hystériques », disait Maupassant. Tous ? Une femme qui pique une colère, qui s’évanouit, qui présente des symptômes aussi différents les uns que les autres est hystérique — mais Charcot n’a pas vu en l’homme qui s’énerve ou gesticule un prostatique ou un testiculaire… Ce roman fait entendre l’injustice que subissent (présent de vérité générale) les femmes : Charcot n’y est pas présenté comme le grand ponte qu’on a envie d’admirer. C’est un homme qui a bâti sa réputation sur la faiblesse des femmes et qui ne les estime pas pour autant. Que l’une d’elles, comme Louise, finisse une séance publique à moitié paralysée sous l’effet de l’hypnose, ce n’est qu’un dégât collatéral ; qu’une infirmière, telle que Geneviève, vienne lui donner son avis sur une malade, et on la sommera de s’occuper de ses affaires et de retourner à son rang de femme :


« Cigare en main, Charcot revient s’asseoir : il retire la plume de son encrier et poursuit ses observations.
- À l’avenir je vous prierai, Geneviève, de ne plus me déranger pour des cas particuliers. Votre place ici se limite à la prise en charge des aliénées, non à leur diagnostic. Ne sortez pas de votre rôle, s’il vous plaît.        
La remarque résonne dans la pièce telle une détonation. L’homme a repris ses notes et ignore celle qu’il vient d’admonester. Une humiliation à huis clos. Reléguée au rang de simple infirmière-soignante par celui qui est arrivé à la Salpêtrière après elle. Aux yeux de l’homme qu’elle place au-dessus des autres, des années de travail, de loyauté, n’ont pas suffi à donner une légitimité à ses propos. »

« Cigare en main », le médecin la sermonne : « Ne sortez pas de votre rôle ». Et, justement, aucune femme, dans ce roman, ne peut choisir sa place. On la lui assigne, elle ne doit pas déroger aux règles de sa condition. La figure paternaliste de Charcot rappelle ces portraits de pères qui ont su eux aussi, dans le roman, remettre à leur place leur progéniture dévoyée : celui de Geneviève l’a priée de quitter la maison quand elle a osé lui parler de la réapparition de sa sœur défunte ; celui d’Eugénie l’a reniée en l’internant. Mais la méchanceté des femmes n’est pas en reste. Après avoir été violée par son oncle, Louise a subi une humiliation supplémentaire :

« – Non ! Mon oncle, non !
Elle se releva, il la gifla, elle retomba sur le lit. Il s’allongea sur elle pour l’empêcher de bouger, arracha le tissu de sa robe, écarta ses cuisses nues et déboutonna son pantalon.        
Il se forçait encore en elle, et Louise hurlait encore, quand la tante rentra et découvrit la scène. Louise tendit la main vers elle.                
- Ma tante ! À l’aide, ma tante !                  
L’oncle se retira aussitôt, alors que sa femme se précipitait sur lui :
– Ordure ! Monstre ! Va-t’en, je veux pas de toi ce soir !
L’homme remonta à la hâte son pantalon, enfila une chemise et prit la porte. Soulagée par cette délivrance, Louise ne remarqua pas les draps et sa vulve tachés d’un sang rouge vif. Sa tante se jeta sur elle à son tour et lui administra une gifle.                
– Et toi, petite traînée ! À force de l’aguicher, voilà ce qu’il arrive ! Regarde ça, tu as sali mes draps en plus. Rhabille-toi et va me les laver sur-le-champ !
       Louise l’avait regardée sans comprendre ; il lui avait fallu une deuxième gifle pour qu’elle se rhabille et s’exécute. »

La violée est une aguicheuse. Son sang a sali les draps…
En plus de parler de la condition féminine, Le Bal des folles aborde le sujet du spiritisme, très en vogue à la fin du XIXème siècle. Eugénie a le don de voir les morts. Elle s’est procuré, à la librairie Leymarie très proche des spirites, Le Livre des esprits d’Allan Kardec. Cet homme fait beaucoup parler de lui à cette époque, et pas toujours en bien, loin de là. Fondateur du spiritisme, il dit ce que la jeune fille pense depuis longtemps, que « l’âme survit après la mort du corps ; ni le paradis ni le néant n’existent ; les désincarnés guident et veillent sur les hommes, comme son grand-père veille sur elle ; et certaines personnes ont la faculté de voir et d’entendre les Esprits – comme elle. Alors certes, aucun livre, aucune doctrine ne peut prétendre détenir la vérité absolue. Il n’y a que des tentatives d’explications, et des choix faits pour accepter ou non ces explications, car l’homme a naturellement besoin de faits concrets. »
Ironie du sort : Charcot, scientifique qui pratique l’hypnose, dissociation du corps et de l’esprit (et sœur en quelque sorte du spiritisme), cautionne l’internement de femmes telles qu’Eugénie, accusée de folie parce qu’elle voit des fantômes. Le surnaturel sert les uns, il condamne les autres…
L’ambiance n’est pas sans rappeler celle du roman très féminin de Sarah Waters, Affinités, où il est question de spiritisme et du lien ambigu qui se tisse entre deux jeunes femmes dans un univers carcéral.
On pourrait juste regretter, malgré toutes les qualités du Bal des folles, le manque d’un petit grain de folie, l’absence d’un léger quelque chose qui déraperait davantage, une ambiguïté... On voudrait parfois un lien plus fort, plus intime entre les pensionnaires de cet asile, ce petit souffle en plus… Le Bal des folles n’en est pas moins une réussite. Il nous brosse des portraits de femmes attachantes, contraintes à l’enfermement pour le reste de leurs jours. Le constat est triste, mais il sonne juste :

« Je ne sais si je vais sortir bientôt, ni même un jour. Je doute que la liberté soit en dehors de ces murs. J’ai été à l’extérieur la majeure partie de ma vie, je ne me                           suis pas sentie libre. L’aspiration doit se faire ailleurs. Attendre d’être libérée est un sentiment vain et insupportable. »

Folle ou pas, nulle femme n’est libre.


Céline Maltère


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Dernière édition par Kashima le Lun 2 Sep 2019 - 6:42, édité 4 fois
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Message  Kashima le Mer 28 Aoû 2019 - 10:44

Le terroriste joyeux suivi du Virus de l'écriture

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Le livre me donnait envie par son titre, sa couverture... mais finalement, j'ai été peu intéressée par ce dialogue entre le terroriste et celui qui l'interroge. Je m'attendais à une légèreté impertinente... mais la légèreté, ici, s'apparentait davantage à du vide.
Le virus de l'écriture est un peu mieux , mais il ne va pas loin, et cela manque d'audace : l'auteur veut sûrement critiquer, à juste titre, une société où tout le mondé écrit et plus personne ne lit. Je trouve qu'il manque son but puisqu'il n'ose pas donner une vision critique des choses. Certes, tout le monde écrit, mais tout le monde écrit parfaitement bien, selon lui... et le soufflet retombe.
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Message  Kashima le Dim 15 Sep 2019 - 8:43

Rentrée littéraire 2019 :

Victoria Mas (bon roman)
Eric-Emmanuel Schmitt (pas très envie d'aller au-delà des premières pages, c'est le récit de la mort de sa mère)
Mikado d'enfance de Gilles Rozier (un récit sur les origines et un traumatisme d'enfance qui vous révèle à l'âge adulte)
Le terroriste joyeux (abandonné)
Propriété privée, Julia Deck (agréable)
Soif d'Amélie Nothomb
Civilizations de Binet (pas trop pour moi)
De pierre et d'os, Bérengère Cournut (bon roman)
La dame au petit chien arabe, Dana Grigorcea (2e fois que je me fais avoir à cause d'un chien dans le titre. Belle ambiance zurichienne, mais manque de narration).
À la première personne, Finkielkraut (abandonné, cette fois-ci. Pas intéressée.)
Une minute quarante-neuf secondes, Riss (abandonné... Je ne parviens pas à m'intéresser aux témoignages sans transposition, malgré le sujet).
Le Ghetto intérieur, S. Amigorena
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