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"Je suis vivant", Premier sang, Amélie Nothomb

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Message  Kashima Mer 27 Oct 2021 - 11:04

"Je suis vivant", Premier sang, Amélie Nothomb Amelie10




À 28 ans, un homme va mourir face au peloton d’exécution. Douze exécutants le mettent en joue. Il pense :

« La seule chose que je ressens est une révolution extraordinaire : je suis vivant. Chaque moment est sécable à l’infini, la mort ne pourra pas me rejoindre, je plonge dans le noyau dur du présent. » (p.11)

Les minutes qui précèdent le tir renvoient le narrateur à son passé, lui le fils sans père, rejeton d’une noble famille belge… Incipit déroutant comme Amélie se plaît à les écrire… La mort, c’est dit, ne triomphera pas !

Claude, la mère de ce condamné, a été veuve très tôt, puisque son époux André, militaire, est mort à 25 ans lors d’un entraînement au déminage, la laissant seule avec le petit Patrick (né le 24 mai 1936). Bon-Papa et Bonne-Maman, les parents de Claude, s’occupent avec amour de leur petit-fils ; mais il ne connaît pas encore sa famille paternelle chez qui il va passer ses premières vacances d’été à l’âge de 6 ans. Il se retrouve ainsi au cœur des Ardennes belges, dans un lieu qui, bien qu’il ait perdu de sa superbe, émerveille d’emblée l’enfant : accueilli par le factotum Ursmar, il arrive au Château du Pont d’Oye, à Habay-la-Neuve, domaine historique et illustre à la lisière de la forêt. Comme dans les contes, on y trouve un lac et de quoi rêver pour un enfant. Amélie Nothomb prêtait déjà ce décor au roman Le Crime du comte Neville (2014) où elle exprimait son attachement à ce château qui n’avait pas encore été vendu par la famille (la cession a eu lieu en 2019, après l’écriture de ce roman) :

« Au loin, ils aperçurent une tour du château, encaissée au cœur de la forêt. Le comte sentit que sa fille partageait son émotion : comme ils aimaient ce lieu ! Comme ils souffraient à l’idée de le perdre ! (…) En Belgique, il n’y a pas de loi pour protéger les monuments historiques. Rien n’empêcherait les futurs propriétaires de raser cette construction de 1799. » (p.19)

Dans Premier sang, c’est aussi la tour qui apparaît en premier. La formule est presque identique et on retrouve la même impression:

« Au loin, je vis une tour jaillir de la forêt. (…) Vu d’ici, il paraissait encaissé ; à mesure que l’on s’en approchait, on le découvrait érigé en promontoire. Le moins qu’on puisse dire est qu’il ne ressemblait pas à un château-fort : on aurait pu créer l’appellation de château faible. (…) Sa beauté, qui consistait surtout dans son emplacement, adossé à la haute forêt et surplombant le lac, sentait le délabrement. » (p.36)

Le château est un personnage… Amélie Nothomb tient autant à le faire vivre au présent que Patrick… C’est là que vit la famille Nothomb, car ce domaine du XVIIIème siècle a été racheté en 1932 par Pierre Nothomb, homme politique et homme de lettres.
À son arrivée au Pont d’Oye, le tendre Patrick, à qui sa mère vient de couper ses jolies anglaises de fillette, est assailli par une horde d’enfants affamés, qui ne sont pas sans rappeler ceux du Sabotage amoureux, quand la jeune narratrice vit en Chine et que les fils de diplomates se font la guerre. Les terreurs dévalisent le petit garçon — au sens étymologique où ils vident vraiment sa valise : vêtements, nourriture, tout y passe. Élevée à la dure, la progéniture de Pierre Nothomb découvre en ce nouveau pensionnaire une proie facile. Mais le petit Patrick ne voit le mal nulle part. Il est d’un naturel si avenant qu’il s’adapte vite à cette vie de vacances où l’on ne mange pas à sa faim (les plus jeunes n’ont droit qu’à ce qui reste une fois que les adultes et les plus grands se sont servi) et où l’on vit en sauvageon dans le parc autour du château. La première femme et deux filles de l’original patriarche sont mortes de la tuberculose…

Pierre Nothomb verse dans la poésie et se présente ainsi pour la première fois à Patrick :

« Vois-tu, je suis poète. » (p.39).

En plein repas, quand il prononce cet alexandrin « La rhubarbe est le rafraîchissement de l’âme. » (p.50), tout le monde se tait et écoute solennellement l’éclair de génie… Amélie Nothomb parle d’ailleurs avec humour de cet arrière-grand-père féru de poésie et dont les vers font sourire (par derrière !) les membres de la famille. Jean, son demi-frère de 16 ans, apporte au jeune Patrick un recueil :

« — Arbres du soir de Pierre Nothomb, lus-je à haute voix.
— C’est la poésie de Papa.
J’ouvris le recueil. Il contenait de longues colonnes verbales qui rimaient. Cela correspondait avec ce que j’avais vu dans les livres de lecture. (…)
— Qu’est-ce que tu en penses ? me demanda Jean.
J’ouvris grand les yeux. Depuis quand fallait-il penser quoi que ce fût au sujet de la poésie ? Au hasard, je lui fis part de mon expertise.
— C’est le la poésie.
— C’est bien ou pas ?
La question me stupéfia. Je n’aurais jamais imaginé qu’on puisse approuver ou non la poésie. La poésie, comme le mauvais temps, les jours fériés ou les soldats de plomb, existait. Elle était une réalité avec laquelle il fallait composer.
Je ne répondis pas. Jean reprit :
— C’est lamentable. (…) Je vais te dire une chose : la poésie de Papa, c’est de la merde. (p.59-60) »

Le défunt père de Patrick, André, était né du premier mariage de Pierre Nothomb, qui a donné naissance à treize enfants. Les plus jeunes, issus de son remariage, ont moins de 10 ans aussi, et Patrick se retrouve à jouer avec des oncles et tantes de son âge.
Un jour survient un événement : Patrick se découvre une tare. Il s’évanouit instantanément à la vue du sang ! Que va-t-il devenir ?

Amélie Nothomb dresse un portrait original et aimant de son père. Comment un enfant aussi délicat que lui deviendra-t-il le grand ambassadeur que l’on connaît et que l’on a déjà croisé dans d’autres de ses livres, en particulier Métaphysique des Tubes — on se souvient de la scène où la petite Amélie est persuadée que consul, c’est travailler dans les égouts ! Patrick veut devenir gardien de but ou chef de gare. On veut faire de lui un militaire, mais c’est impossible vu qu’il perd connaissance en voyant du sang :

« — Je suggère qu’il choisisse une autre carrière.
— Je pourrais devenir poète.
— Ah ça, il en suffit d’un dans la famille, s’énerva Bon-Papa. » (p.105)

Pour la première fois, Amélie, dans une œuvre autobiographique, prête son « je », ce qui fait l’une des originalités de ce livre puisque le lecteur fidèle est familier du « je-Amélie » de La Nostalgie heureuse (2013), d’Antéchrista (2003) ou encore de Stupeur et tremblements (1999), du « je » de la femme ou de la petite fille… Elle l’avait certes confié à Jésus, dans Soif (2019), parce que le point de vue interne est celui que l’auteur préfère mais là, le décalage est intéressant, voire perturbant pour qui est habitué à lire ses livres. On y voit toujours malgré soi la voix de la petite fille, ce qui contribue aussi à donner cette tendresse et cette délicatesse féminine au jeune Patrick. Il y a du raffinement chez cet homme, celui d’un Cyrano prêt à prêter ses mots d’amour à un ami épris, générosité qui le conduira à rencontrer lui-même l’amour !

La fille offre sa voix au père, et l’on ne peut qu’admirer la façon dont Amélie parle de lui à la première personne, d’autant plus que sa disparition récente (le 17 mars 2020, premier jour du confinement) rend l’exercice difficile. Mais parler à un mort, parler de ce mort, n’est-ce pas prolonger sa vie aussi ?

« Le confinement, pour moi, c’est ton départ. Je refuse que ce soit ton absence. La mort n’est pas la cessation de l’amour. » (Lettre d’Amélie à son père, 7 mai 2020)

Dans Premier sang, il est souvent question de la rage de survivre : que ce soit au château, en affrontant le froid et la sous-nutrition, ou lors de la prise d’otages au Congo en 1964. Mais il s’agit aussi de faire revivre, de prolonger la vie parce que le souvenir inerte ne suffit pas et l’absence se combat. Pour surmonter la mort, réelle ou symbolique, d’un être cher, il y a l’écriture. En racontant son père, Amélie ne le cède pas à la mort : c’est comme converser avec lui sur sa tombe… Ne pas laisser place au silence grâce à l’écriture, combler le manque en remplissant les pages pour qu’il ou elle soit là….
On imagine combien Patrick Nothomb aurait aimé ce livre et ri en le lisant.
Amélie, créatrice, devient donc ici narratrice et génitrice de son père puisqu’elle le fait vivre en inscrivant son histoire dans son œuvre littéraire. Ce jeune homme est le seigneur du château, celui qui, par amour, brave les conventions et désobéit à ses pairs. Amoureux des lettres, il sera marqué par « Le Bateau ivre » dès son enfance.

En 2011, Amélie Nothomb donnait pour titre à son roman Tuer le père : Premier sang, c’est redonner vie au père en façonnant davantage son personnage. Car la vie de Patrick Nothomb a été faite de nombreux voyages et aventures… Alors, il était normal qu’il ait sa place de héros.
Le récit s’arrête en 1964, avant la naissance d’Amélie (André et Juliette ont déjà vu le jour). L’un des rebelles, Gbenye, dit à Patrick :

« Voulez-vous avoir un troisième enfant ? » (p.171)

Ce à quoi nous, lecteurs qui craignent de voir se désintégrer le livre entre leurs mains, répondons avant même le géniteur un grand : OUI !


Céline Maltère


Source : https://lemanoirdeslettres.forumactif.com/t183-je-suis-vivant-premier-sang-amelie-nothomb
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