Guillermo Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer

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Guillermo Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer

Message  Invité le Jeu 31 Jan 2013 - 0:24

Écrivain argentin, Guillermo Martínez est né en 1962 à Bahia Blanca. Après des études de sciences mathématiques et une spécialisation en logique à l'Université de Buenos Aires, il va poursuivre sa formation à l'Université d'Oxford. Adolescent, il écrit le livre de contes La jungla sin bestias. Il en écrira plus tard un deuxième, Infierno Grande.

Revenu au pays, il se consacre à l'écriture et collabore au journal La Nación. Il sera invité à des sessions d'écrivains au Canada et aux États-Unis. Il est actuellement professeur de mathématiques à l’Universidad Nacional de Buenos Aires.

Il a notamment publié l'essai Borges y la matemática et les romans "Acerca de Roderer", et "La formula de la inmortalidad".

Son ouvrage "Mathématique du crime" est un véritable best-seller pour lequel l'auteur a reçu le prestigieux prix argentin Premio



Qu’est-ce qui différencie une intelligence supérieure d’une intelligence extraordinaire ? Dans un café de Puente Viejo, gros bourg endormi d’Argentine, deux adolescents disputent une partie d’échecs. L’un d’eux est Gustavo Roderer, nouveau venu dans la ville ; l’autre est le narrateur, champion d’échecs de la région. Contre toute attente, Roderer gagne. Sans plaisir apparent, avec ce commentaire : « Les échecs, c'était juste une expérience ; un modèle. A un petit niveau, bien sûr ». Ce mélange de mépris et d'indifférence restera fiché comme une flèche empoisonnée dans l'orgueil de son adversaire. S’établit pourtant entre les deux adolescents une relation singulière, dépourvue d’affection, où s’affrontent leurs intelligences. Le narrateur, brillant élève bien inséré dans la société, rencontre partout le succès. Enfermé chez lui, incapable d’aimer, Roderer est dévoré par sa quête obsessionnelle d’une philosophie radicalement nouvelle. L'un est contraint de partir pour la guerre des Malouines, l'autre tâte des drogues pour développer ses capacités. Quand l’un mène une vie amoureuse épanouie, l’autre est en butte à l’incompréhension de tous et réduit au chagrin la jeune fille qui l’aime. Mais lorsque le narrateur croit triompher intellectuellement de Roderer et tenir sa vengeance, il ne fait que précipiter vers la mort son ennemi le plus accompli. S’interrogeant sur une préoccupation vieille comme l’humanité, l’intelligence, Guillermo Martínez élabore un récit d’inspiration borgésienne, mélange subtil et dérangeant de romanesque et de métaphysique.

Extrait: "Quant à l'autre forme d'intelligence, elle est beaucoup plus rare, plus difficile à rencontrer ; elle trouve étranges et souvent hostiles les enchaînements de la raison, les arguments les plus habituels, ce qui est su et prouvé. Rien, pour elle, n'est "naturel", elle n'assimile rien sans éprouver en même temps une certaine réaction de rejet : "C'est écrit, d'accord, se plaint-elle, et pourtant ce n'est pas comme ça, ce n'est pas ça." Et ce rejet est parfois si brutal, si paralysant, que cette intelligence court le risque de passer pour de l'aboulie ou de la stupidité. Deux dangers la guettent aussi, beaucoup plus terribles : la folie et le suicide...[....] Il me fallut un moment pour découvrir ce que c'était : durant toutes ces années, son visage n'avait pas du tout changé, pas la moindre ride, pas une marque, pas un signe ; Roderer ne s'était pas exposé à la vie et la vie, avec un respect moqueur, était passée à côté de lui sans le toucher", La Vérité sur Gustavo Roderer - Guillermo Martinez

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La vérité sur Gustavo Roderer

Message  Kashima le Jeu 31 Jan 2013 - 19:45

Lecture qui m'a l'air très intéressante... Je te fais confiance, vu le raz-de-marée Autodafé!

Kashima
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Re: Guillermo Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer

Message  Invité le Ven 1 Fév 2013 - 22:17

Guillermo Martinez, un mathématicien qui manie aussi bien l'équerre que la plume! Son essai sur Luis Borges et les mathématiques, excellent!
Je ne sais pas si tu aimes Borges, moi je l'aime beaucoup et si tu ne l'as pas encore lu, alors encore un auteur à mettre sur ta liste de lectures.
Tu refais ici allusion à Autodafé mais as-tu lu d'autres livres de Canetti? Tu sais que Canetti restera pour moi, toujours un modèle....un polyglotte d'une telle érudition!....et qui s'est exilé dans une langue qui n'était pas la sienne: l'allemand. C'est en allemand qu'il a rédigé ses chefs- d'oeuve et c'est comme écrivain de langue allemande qu'il recevra le prix Nobel de littérature en 1981....
Te souviens-tu de cet extrait que je t'avais envoyé, tiré de La langue sauvée? (texte autobiographique):

Je lisais les livres anglais que j'avais emportés de Manchester et je me faisais un d'orgueil de les relire encore et encore? Je savais exactement combien de fois j'avais lu chacun d'entre eux, certains plus de quanrante fois; je les connaissais par coeur, et si je les relisais malgré tout, c'était uniquement pour battre mon propre record. Ma mère s'en aperçut et me donna d'autres livres. Elle me trouvait déjà trop âgé pour lire des livres d'enfants et faisait tout pour m'intéresser à d'autres choses. Comme "Robinson Crusoé" était l'un de mes livres préférés, elle m'offrit "Pôle Nord-Pôle Sud" de Sven Hedin. Il y avait trois tomes que je reçus coup sur coup. Le premier tome déjà fut une révélation. Il y était question d'expéditions dans toutes les régions du globe, de living stone et de Stanley en Afrique, de Marco Polo en Chine. C'est par ces récits de voyages aventureux que je fis plus ample connaissance avec le monde et les peuples du monde. Ma mère poursuivit de cette manière l'oeuvre de mon père. Quant elle s'aperçut que mon goût pour ces relations de voyages supplantait tout le reste, elle me ramena à la littérature; et pour que je ne risque pas de faire seulement de la lecture et de passer éventuellement à côté du sens, elle entreprit de lire avec moi Schiller en allemand et Shakespeare en anglais.

Le mystère Canetti en effet comme l'écrivait L'EXPRESS, en 1995, un an après sa mort. Je te retrancris l'article, publié dans l'EXPRESS par Sorin Raphaël, le 26/10/1995
Un an après sa mort, Elias Canetti, prix Nobel de littérature en 1981, reçoit l'hommage de la France. Notre collaborateur Raphaël Sorin, qui est son cousin, raconte la vie de ce grand et mystérieux écrivain européen.
Le 15 octobre 1981, une dépêche de l'AFP tombe: "Le prix Nobel de littérature a été attribué jeudi à l'écrivain de langue allemande, né en Bulgarie, Elias Canetti, 76 ans, pour la richesse de son esprit et l'expressivité de son style. L'Académie suédoise a estimé que le lauréat est un des auteurs de maximes les plus éminents de notre temps, un homme dont les descriptions concises des ironies de la vie peuvent quelquefois faire penser aux grands précurseurs tels que La Bruyère et Lichtenberg''. L'écrivain, qui vit à Londres, était introuvable jeudi et n'a pas réagi à l'annonce de son prix."

"Introuvable" depuis ce jour jusqu'à sa mort, en août 1994, à Zurich, Canetti ne donna aucune interview, refusa les hommages et fit le voyage à Stockholm uniquement pour payer avec éclat sa dette envers Franz Kafka et Hermann Broch. Il continua d'écrire, reçut quelques amis discrets, mettant entre lui et la gloire encombrante une muraille indestructible. En France, l'excitation retomba vite (qui s'intéressera demain à l'Irlandais Seamus Heaney, le dernier Nobel?). Ses livres furent néanmoins traduits à mesure, des volumes II et III d'Histoire d'une vie, son autobiographie, aux essais de La Conscience des mots et aux réflexions du Coeur secret de l'horloge. On publia même son théâtre complet, dont l'une des pièces, Noce, sera calamiteusement montée.

L'annonce du Nobel, en 1981, avait semé une sorte de panique. Ayant pour seul mérite un lien de parenté avec Canetti (nous étions cousins) et de me souvenir de nos nombreuses conversations à Londres, Zurich ou Paris, je dus aussitôt payer de ma personne. Je rédigeai à la hâte une page du Monde, témoignai à Apostrophes le soir même, et, surtout, donnai un coup de main à des confrères dépassés. Ils ne parvenaient pas à situer cet oiseau étrange, tombé de nulle part.

Comment pouvaient-ils deviner que son unique roman, Die Blendung, paru en 1935, édité chez Arthaud, dès 1949, sous le titre La Tour de Babel, avait enthousiasmé Raymond Queneau, avant d'être repris par Gallimard et retitré Auto-da-fé? Fallait-il leur rappeler qu'en 1966 Pierre Nora avait lancé une nouvelle collection, la Bibliothèque des sciences humaines, avec deux titres, Les Mots et les choses, de Michel Foucault, et Masse et puissance, de Canetti? Le premier eut un énorme succès médiatique. Le second fut un échec presque absolu, qui explique sans doute la perplexité de la plupart des critiques.

"Né en Bulgarie". Le pays des roses avait-il donné au monde un génie, issu de Roustchouk, rebaptisée depuis "Ruse", une ville au bord du Danube inférieur? On apprit qu'il avait quitté Vienne après l'Anschluss grâce à un passeport turc. Son enfance s'était déroulée entre Manchester, Vienne et la Suisse. Il vivait à Hampstead ou à Zurich. Ses deux frères, Georges, chercheur de l'Institut Pasteur, décédé, et Jacques, imprésario de Brel et de Brassens, et ancien patron des Trois Baudets, étaient français. Il se jouait donc des frontières et des nationalités. Ici, une telle ubiquité parut tenir de la chinoiserie balkanique. Il aurait suffi d'ouvrir Histoire d'une jeunesse: la langue sauvée, le tome I de ses souvenirs, traduit un an plus tôt, pour saisir comment Canetti, ni bulgare, ni suisse, ni britannique, ni autrichien, avait trouvé sa voix (et sa voie) de Roustchouk à Zurich, entre 1905 et 1911.

"Ecrivain de langue allemande". Malgré ses pérégrinations et le babélisme heureux de ses origines, il était resté fidèle à l'allemand, la langue "secrète" de son père et de sa mère, pour l'arracher également à la gorge d'irréductibles ennemis. On sut qu'il avait quitté Vienne pour Berlin, où il fréquentait Bertolt Brecht, à la veille du triomphe de L'Opéra de quat'sous. On commença à le situer parmi les auteurs viennois, si négligés jusque-là. Il fut comparé à Karl Kraus, qu'il vénérait, à Franz Werfel et à Stefan Zweig, qu'il méprisait, à Broch, dont il avait salué par un discours le 50e anniversaire, à Vienne, en 1936. Il y annonçait déjà une "prochaine guerre des gaz... qui, un jour indéterminé, nous coupera le souffle"!

"Un des auteurs de maximes les plus éminents de notre temps". Canetti ne refusait pas d'être en compagnie de La Bruyère ou de Lichtenberg. Avec Le Témoin auriculaire, sous-titré Cinquante Caractères, il avait reconnu ce qu'il devait au Français. Lecteur de Vauvenargues, de La Rochefoucauld, de Chamfort, de Nietzsche, de Jules Renard ou de Cioran, il sut enfermer dans l'aphorisme l'énormité de ses colères et de ses défis. Le Collier de mouches, son avant-dernier livre, en contient un certain nombre, voilés par la certitude d'une fin prochaine, et se clôt sur une sentence finale, la moins acceptable de toutes: "Lorsqu'il dit qu'il ne croit qu'à la métamorphose, cela signifie qu'il s'exerce dans l'art de s'échapper, sachant très bien que lui-même n'échappera plus à la mort, mais d'autres si, d'autres un jour."

N'empêche que cette oeuvre dérouta et dérange encore par son ampleur et sa diversité intrépide. Canetti a abordé chaque genre en l'épuisant. Il s'est obstiné à ne jamais recommencer le même livre, sans divaguer pour autant, quitte à les enchâsser les uns dans les autres (Jeux de regards est l'histoire d'Auto-da-fé) pour ne pas s'épargner à lui-même sa terrible lucidité.

"Elias Canetti est le descendant d'une famille séfarade dont les membres furent chassés en 1492 de Canete, près de Valence, en Espagne." L'AFP acheva ainsi, en 1981, la déroute des commentateurs. L'un d'eux, à cause de l'allemand, s'obstina à voir en Canetti un juif typiquement ashkénaze. Il fallut expliquer que les séfarades sont les descendants des juifs dispersés par les Rois Catholiques. Canetti a rejoint Benjamin Disraeli, Camille Pissarro, Jules Pascin, Emile Benveniste, Pierre Mendès France, Amadeo Modigliani, Primo Levi ou Darius Milhaud. Cette appartenance, on le devine à la lecture de l'ensemble de ses écrits, il mit du temps à la reconquérir, presque celui de toute une vie, et, si je la revendique en son nom, c'est parce qu'elle reste innocente et fragile, légère comme un souvenir et probablement nostalgique.

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Re: Guillermo Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer

Message  Kashima le Mar 14 Mai 2013 - 8:09

A Puente Viejo, en Argentine, le narrateur, un jeune homme brillant, rencontre à l'Olimpio un étrange garçon, qui semble habité par quelque chose de mystérieux : c'est Gustavo Roderer. Au lycée, il est à part, ne s'ouvre pas aux autres, est là sans être là. Il lit, pendant les cours, ne semblant porter attention à rien d'autre qu'à ce qui se passe à l'intérieur de lui.
Un jour, le professeur Rago livre une des clés du livre : il y a deux types d'intelligence. L'une qui peut conduire à l'ennui ou à la dispersion, l'autre, plus dangereuse, à la folie ou au suicide. Le narrateur est dans la vie : il poursuit ses études, a des aventures amoureuses, fait son service militaire, même la guerre des Malouines, quand Gustavo Roderer reste enfermé chez lui, à chercher un secret que les philosophes et mathématiciens n'ont pas encore résolu. Il a renoncé à la vie au profit de la connaissance, de la recherche du "logos" réservé à Dieu et au Diable.
Mais l'intelligence suprême aura besoin de l'intelligence éponge du narrateur si elle ne veut pas se consumer, se ronger de l'intérieur comme le fait le kyste qui dévore le crâne de la mère de Gustavo Roderer ou le lupus qui conduit l'organisme à s'autodétruire.
Voici la différence que fait le professeur entre le talent et le génie :

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Extrait :

"Puis il déclara que les diverses formes de l'intelligence pouvaient se réduire à deux formes principales : la première, l'intelligence assimilative, celle qui agit comme une éponge et absorbe immédiatement tout ce qui s'offre à elle, qui avance, confiante, et trouve naturelles, évidentes, les relations et analogies établies auparavant par d'autres, qui est en harmonie avec le monde et se sent dans son élément quel que soit le domaine de la pensée. (...) C'est l'intelligence des "talentueux", ou "capables", qui se comptent par milliers. (...) C'est l’intelligence qui s’accommode le mieux de la vie, et c'est aussi, somme toute, celle des grands savants et humanistes. Elle ne cède qu'à deux dangers : l'ennui et la dispersion. (...)
Quant à l'autre forme d'intelligence, elle est beaucoup plus rare, plus difficile à rencontrer ; elle trouve étranges et souvent hostiles les enchaînements de la raison, les arguments les plus habituels, ce qui est su et prouvé. Rien pour elle n'est "naturel", elle n'assimile rien sans éprouver en même temps une certaine réaction de rejet : "C'est écrit, d'accord, se plaint-elle, et pourtant ce n'est pas comme ça, ce n'est pas ça." (...) deux dangers la guettent aussi, beaucoup plus terribles : la folie et le suicide".


Quand on a terminé le livre, on se rend compte que tout s'imbrique et que rien n'est là par hasard, que ce soient les lectures des jeunes garçons (la discussion que Rodererer a avec le narrateur sur La Visitation de Holdein, concernant Lindström, personnage qui accepte les vingt-quatre années proposées par le Diable pour finir son oeuvre de géant - heures que refuse de prendre Roderer...), la maladie de la mère ou l'anorexie de la camarade de lycée, prise elle aussi dans une sorte d'obsession et de folie.
La Visitation est d'ailleurs un livre inventé par l'auteur lui-même, tout comme est inventé l'écrivain allemand Heinrich Holdein. L'invention des sources donne une profondeur intéressante au roman.

Kashima
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Re: Guillermo Martinez, La vérité sur Gustavo Roderer

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