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Toute une vie sans te voir (Consoler Schubert)

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Toute une vie sans te voir (Consoler Schubert) Empty Toute une vie sans te voir (Consoler Schubert)

Message  Kashima Ven 19 Nov 2021 - 18:57


Marie-Jeanne vit à Charmes, en Ardèche, lieu désert où elle est vouée à être dentellière. Solitaire, rêveuse et amoureuse de la musique de Schubert, elle communie avec la nature, tisse toute jeune un lien fort avec un âne que personne ne sait apprivoiser. Sa sensibilité est perceptible dès les premières pages du livre. Elle pousse la porte de la bibliothèque... et elle a un coup de foudre pour le bibliothécaire, un homme qu'elle ne sait comment approcher, dont la vue et la voix toujours prête à se briser la transportent.
Marie-Jeanne s'éprend follement de Clément Weiss, parvient à lui parler, à se rapprocher de lui au point qu'ils passent des heures ensemble - chose inespérée - parfois au café d'en face, à parler de leurs passions communes : la lecture et, surtout, la musique. Clément est un joueur de piano, qui a renoncé à sa passion et ne joue plus que pour lui... maintenant aussi pour Marie-Jeanne qui l'écoute avec passion. Elle rêve cet homme, l'imagine, se remplit de sa vision et de sa voix dès que possible. Mais il ne lui parle jamais de lui, de sa vie : est-il marié? Aime-t-il les hommes? Il se passe quelque chose entre eux, mais finalement rien en dehors de ces discussions sur la musique.
Un jour, pourtant, il le lui dit : il ne quittera jamais sa femme à qui il veut rester fidèle, car un accident l'a paralysée. Il ne pourra pas l'abandonner. Marie-Jeanne ne s'est jamais déclarée, n'a jamais demandé quoi que ce soit à cet homme qu'elle aime... mais son rêve de lui s'écroule. L'obstacle est trop grand : la rivale est une femme malade, il n'y a rien à tenter ni à espérer. Marie-Jeanne, passivement, vit dans l'attente de toute façon. Son meilleur ami, son compagnon de toujours, c'est Schubert, dont elle aime passionnément la musique. Le roman de Sandrine Willems alterne justement les deux histoires, la vie malheureuse du compositeur mort à 31 ans, et celle de Marie-Jeanne, amoureuse de l'impossible.
Schubert n'a eu que des amours malheureuses. Thérèse, d'abord, qui en épouse un autre... Il y a aussi la comtesse Caroline, pour qui il compose la Fantaisie en fa mineur pour exprimer son amour pour elle :




"Cependant il ne lui avait encore, explicitement, dédié aucun morceau. Elle [Caroline] lui en fit le reproche. Il lui répondit simplement que ce n'était pas la peine, puisque désormais tout ce qu'il composait était pour elle."

Le lien entre Marie-Jeanne et Clément peu à peu se détisse. Marie-Jeanne, qui veut des enfants, épouse un homme de la terre (qui, pour gagner sa vie, est aussi bibliothécaire, donc collègue de Clément). En allant rencontrer Joseph à la bibliothèque, elle peut apercevoir celui qu'elle aime... Après son mariage avec Joseph, Clément s'en va : il quitte le village et part très loin avec sa femme. Le cœur de Marie-Jeanne se brise. Elle vit auprès de son mari et de ses deux petites filles, le temps passe, la tristesse de cet amour ne la quittera jamais. Elle pense à Clément, rêve de lui, cherche une consolation dans la musique et la nature... rien n'y fait.
"La nuit, elle rêvait encore si souvent de lui. Elle mesurait à quel point cet homme l'avait atteinte - c'était au cœur, vraiment, im Herzen, qu'il l'avait touchée."
Son amour pour cet homme efface tout, elle serait prête à tout s'il venait à elle, même à quitter son mari, à abandonner ses enfants...
Elle le cherche partout, et son amour schubérisé (terme employé dans le roman) la conduit à sentir sa présence :
"Celle peut-être des arbres, simplement des chevaux ou des ânes qu'on ne voit pas encore. Elle se sentait si proche des ces autres vivants. Là, c'est vrai, elle n'était plus seule. Et elle se sentait moins vide."
Marie-Jeanne veut croire au miracle, comme elle croit à la renaissance du chêne mort qui "se couvrirait de bourgeons".
"Die Liebe liebt das Wandern - l'amour aime à errer. Et on n'en finit pas d'errer."
Son amour la remplit, mais la vide : elle est seule, triste, incapable de vivre au présent :
"Il faisait tellement partie d'elle, que ça n'avait plus de sens de dire qu'elle l'aimait. Elle était devenue lui, ou l'inverse."
Tout pour elle est un effort puisque ses forces sont dans l'attente de cet homme. 30 ans à l'attendre, une vie.... Elle n'a plus que de lui son souvenir, ces images qu'elle a conservées en elle, qui l'empêchent de vivre et qui sont aussi toute sa vie. Et si un jour elle le recroisait dans les rues de Charmes...? Que deviendrait-elle...?
Vivre pour un amour vain... Marie-Jeanne se demande souvent si elle a tout inventé ou s'il l'a aimée aussi. Sandrine Willems écrit, dans les dernières pages du livre, comment on peut passer une vie à attendre, loin de la réalité : pourquoi ce rêve serait-il moins réel que le reste?
"Mais pourquoi ces chimères ne donneraient-elles pas accès, aussi, à ce qui serait le plus vrai? Comme des appels au large, qui nous y préparent, nous donnent le la — nous laissant le soin d'écrire la mélodie, et de choisir son mode, allant vers le vaste de l'intime ou l'intime du monde."
En juxtaposant la vie de Schubert et celle de la dentellière, l'auteur donne une profondeur au récit, une dimension poétique et romantique. Les myosotis - vergiss mich nicht, ne m'oublie pas -, l'errance du Wanderer, celui qui cherche la consolation auprès d'un arbre au pied duquel il voudrait abandonner ses rêves après le Winterreise (le Voyage d'hiver), c'est à la fois le compositeur, toujours triste en amour, et Marie-Jeanne. La langue allemande, qu'elle ne connaît pas et qu'elle apprendra pour être plus proche de ses lieder, dit presque de la même façon la vie, l'amour et le chant : "Leben, Liebe und Lied".
"Dein ist mein Herz... mon coeur est à toi, et éternellement le restera."
Sandrine Willems raconte ainsi l'histoire de sa grand-mère, qui a véritablement attendu l'homme qu'elle aimait toute sa vie. Elle explique, dans une note de fin, qu'elle a voulu faire un roman, mais qu'elle s'appuie sur des faits réels, et qu'elle l'a écrit pour ne pas être amenée elle aussi, un jour, à tomber amoureuse du bibliothécaire de Charmes et à l'attendre... En même temps, elle raconte la courte vie de Schubert et rend hommage à sa musique qu'elle aime et dans laquelle elle se fond.
Qui renonce à qui? Clément a renoncé au piano, peut-être à l'amour fou. Et Marie-Jeanne? Elle renonce à vivre dans la réalité. La vanité des choses ne se trouve-t-elle pas dans un bouquet de lys blancs qui arrive trop tard ? "C'est si joli la poésie, et si médiocre, souvent, la vie des poètes".
Céline Maltère



Consoler Schubert, Sandrine Willems, Les impressions nouvelles, 2020

Source : Le Manoir des lettres
https://lemanoirdeslettres.forumactif.com/t211-consoler-schubert-sandrine-willems-2020


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