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Sur la trace des héroïnes... G.-A. Rochegrosse

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Message  Kashima Sam 30 Nov 2013 - 9:22

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Depuis juin dernier, le Musée Anne de Beaujeu propose une exposition inédite sur un peintre très célèbre en son temps, mais tombé quelque peu dans l'oubli : Georges-Antoine Rochegrosse.
Très tôt, il s'intéresse à l'art : sa mère s'est remariée avec le poète Théodore de Banville et il va, dès l'âge de 14 ans, rencontrer des écrivains comme Flaubert, qui refusait qu'on illustre ses oeuvres, en particulier Salammbô, et qui aurait dit au jeune Georges-Antoine de 14 ans : c'est toi qui illustrera ce roman, plus tard. La chose fut faite...
Peintre orientaliste, symboliste, qui aime la violence qui précède l'instant, les scènes de foule, Georges-Antoine Rochegrosse a peint aussi de nombreuses héroïnes. La lecture nocturne proposée par Colette Jeandot-Mourlon a permis de revisiter cette exposition en lui donnant un éclairage littéraire très intéressant, vu le choix des textes qu'elle a fait. Pendant longtemps, on se gorge du tableau, on le fixe en écoutant la lecture.
Voici la visite...


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Dans la première salle, on découvre le Rochegrosse décorateur, qui avait peint des portes, des parties de la maison de Moulins où il vivait avec sa mère et Banville. La première lecture est un poème :

Bien souvent je revois sous mes paupières closes,
La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses,
Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul,
Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul,
Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes,
Le ciel de mon enfance où volent des colombes,
Les larges tapis d’herbe où l’on m’a promené
Tout petit, la maison riante où je suis né
Et les chemins touffus, creusés comme des gorges,
Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges,
À qui mes souvenirs les plus doux sont liés.
Et son sorbier, son haut salon de peupliers,
Sa source au flot si froid par la mousse embellie
Où je m’en allais boire avec ma soeur Zélie,
Je les revois ; je vois les bons vieux vignerons
Et les abeilles d’or qui volaient sur nos fronts,
Le verger plein d’oiseaux, de chansons, de murmures,
Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres,
Et j’entends près de nous monter sur le coteau
Les joyeux aboiements de mon chien Calisto !


Théodore de Banville, septembre 1841



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Puis on s'arrête devant le portrait de Sarah Bernhardt. On écoute les souvenirs d'un comédien qui se trouve en annexe du roman d'Anne Delbée, Le sourire de Sarah Bernhardt. C'est un extrait de Chez Max dans lequel Louis Delluc rapporte les souvenirs confiés par un comédien qui a côtoyé Sarah, Edouard de Max.
L'extrait se termine sur l'image d'une petite fille très belle mais insupportable, dont on aimerait devenir le bourreau mais dont on est la victime. Comment faire du mal à une enfant qui porte le prénom de... Sarah.


Parsifal nous attend dans la salle suivante.

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La peinture est exposée au Musée d'Orsay. C'est une oeuvre imposante (H. 2.355 ; L. 3.74 m. - Dim. avec cadre : H. 2,520 ; L. 3,885 m) peinte en 1894 pour être exposée au Salon. Tous les ans, Rochegrosse faisait une toile pour ce Salon qui avait pour but de se faire remarquer et de faire acheter ses oeuvres par l'Etat.
"Le Chevalier aux fleurs" illustre une scène de l'opéra de Wagner : Parsifal. Le chevalier naïf a quitté sa mère, est parti de chez lui, et il a tué les amants de ces femmes qui se pressent autour de lui. Toutes sont éblouies par sa beauté et, telles des nymphes, elles tentent de le séduire. Mais Parsifal n'est pas pris au piège des filles-fleurs.
Les nus n'ont pas choqué le public de l'époque car c'était une nudité divine.
Colette nous lit un extrait du livret Parsifal, qui raconte ce passage :

"Klingsor et le château magique s'enfoncent alors sous terre, laissant place à un merveilleux jardin peuplé de superbes filles belles comme des fleurs. Elles entourent Parsifal et se disputent ses faveurs. Kundry apparaît et le touche au cœur en lui annonçant la mort de sa mère. Elle lui donne un baiser passionné mais ce baiser lui révèle brusquement la vérité et il la repousse."

"L’artiste veut en effet « généraliser, et comme symboliser l’idée même de la scène. L’être épris de l’idéal, les yeux fixés vers son but, marche à travers la vie, presque sans s’apercevoir des tentations, sans entendre les voix qui l’appellent en dehors de sa route »."

Ne retrouvant pas l'extrait du livret, voici un poème de Verlaine, "Parsifal" :

Parsifal a vaincu les Filles, leur gentil
Babil et la luxure amusante - et sa pente
Vers la Chair de garçon vierge que cela tente
D'aimer les seins légers et ce gentil babil;

Il vaincu la Femme belle, au cœur subtil,
Étalant ses bras frais et sa gorge excitante;
Il a vaincu l'Enfer et rentre sous sa tente
Avec un lourd trophée à son bras puéril,

Avec la lance qui perça le Flanc suprême!
Il a guéri le roi, le voici roi lui-même,
Et prêtre du très saint Trésor essentiel.

En robe d'or il adore, gloire et symbole,
Le vase pur où resplendit le Sang réel.
- Et, ô ces voix d'enfants chantant dans la coupole!


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Puis, c'est le grand moment tant attendu : la salle de Salammbô!
Assis devant son portrait (voir ci-dessus), on se perd dans le regard de la belle héroïne, vierge consacrée à la lune, à la déesse Tanit, fille d'Hamilcar.
Colette choisit un moment très fort du roman de Flaubert : alors que Mâtho a volé le zaïmph, voile protecteur de la cité de Carthage, et qu'il avait compté l'offrir à celle qui le subjugue, la fille de son ennemi, les mercenaires, dont il est le chef, sont aux portes de la ville. Sans le zaïmph, la ville périra. Hamilcar décide de sacrifier sa fille : qu'elle se rende dans la tente de l'ennemi Mâtho et reprenne le voile.
Face à la femme qu'il désire tellement, le farouche guerrier, qui ne s'est lancé dans cette guerre que pour oublier l'amour qui le fait souffrir, se jette à ses pieds.

« Qui es-tu ? » dit Mâtho.

Sans répondre, elle regardait autour d’elle, lentement, puis ses yeux s’arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait quelque chose de bleuâtre et de scintillant.

Elle s’avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle, frappait du pied.

— « Qui t’amène ? pourquoi viens-tu ? »

Elle répondit en montrant le zaïmph :

— « Pour le prendre ! » et de l’autre main elle arracha les voiles de sa tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.

Elle se tenait comme appuyée sur la force des Dieux ; et, le regardant face à face, elle lui demanda le zaïmph ; elle le réclamait en paroles abondantes et superbes.

Mâtho n’entendait pas ; il la contemplait, et les vêtements, pour lui, se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n’appartenant qu’à elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient ; le poli de ses ongles continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts ; les deux agrafes de sa tunique, soulevant un peu de ses seins, les rapprochaient l’un de l’autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d’émeraudes, que l’on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour pendants d’oreilles deux petites balances de saphir supportant une perle creuse, pleine d’un parfum liquide. Par les trous de la perle, de moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue. Mâtho la regardait tomber.

Une curiosité indomptable l’entraîna ; et, comme un enfant qui porte la main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine ; la chair un peu froide céda avec une résistance élastique.

Ce contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu’au fond de lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il aurait voulu l’envelopper, l’absorber, la boire. Sa poitrine haletait, il claquait des dents.

En la prenant par les deux poignets, il l’attira doucement, et il s’assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait :

— « Comme tu es belle ! comme tu es belle ! »

Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir ; et ce malaise, cette répugnance augmentaient d’une façon si aiguë que Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui revint ; elle se résigna.

Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes ; et, de temps à autre, malgré l’ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait de l’écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines pour mieux humer le parfum s’exhalant de sa personne. C’était une émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme la fumée d’une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l’encens, les roses, et une autre odeur encore.

Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, à sa discrétion ? Quelqu’un, sans doute, l’avait poussée ? Elle n’était pas venue pour le zaïmph ? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête, accablé par une rêverie soudaine.

Salammbô, afin de l’attendrir, lui dit d’une voix plaintive :

— « Que t’ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort ? »

— « Ta mort ! »

Elle reprit :

— « Je t’ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient, entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était si forte que tu as bondi vers moi et qu’il a fallu m’enfuir ! Puis une terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes, l’incendie des campagnes, le massacre des soldats ; c’est toi qui les avais perdus, c’est toi qui les avais assassinés ! Je te hais ! Ton nom seul me ronge comme un remords. Tu es plus exécré que la peste et que la guerre romaine ! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons sont pleins de cadavres ! J’ai suivi la trace de tes feux, comme si je marchais derrière Moloch ! »

Mâtho se leva d’un bond ; un orgueil colossal lui gonflait le cœur ; il se trouvait haussé à la taille d’un Dieu.

Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait :

— « Comme si ce n’était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi, dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph ! Tes paroles, je ne les ai pas comprises ; mais je voyais bien que tu voulais m’entraîner vers quelque chose d’épouvantable, au fond d’un abîme. »

Mâtho, en se tordant les bras, s’écria :

— « Non ! non ! c’était pour te le donner ! pour te le rendre ! Il me semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu’il t’appartenait ! Dans son temple ou dans ta maison, qu’importe ? n’es-tu pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit ! » Et avec un regard plein d’une adoration infinie :

— « A moins, peut-être que tu ne sois Tanit ? »

— « Moi, Tanit ! » se disait Salammbô.

Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons bêlaient, effrayés par l’orage.

— « Oh ! approche ! » reprit-il, « approche ! ne crains rien ! » « Autrefois, je n’étais qu’un soldat confondu dans la plèbe des Mercenaires, et même si doux, que je portais pour les autres du bois sur mon dos. Est-ce que je m’inquiète de Carthage ! La foule de ses hommes s’agite comme perdue dans la poussière de tes sandales, et tous ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules. Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu’à toi, pour te posséder ! D’ailleurs, en attendant, je me vengeais ! A présent, j’écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les phalanges, j’écarte les sarisses avec mes mains, j’arrête les étalons par les naseaux ; une catapulte ne me tuerait pas ! Oh ! Si tu savais, au milieu de la guerre, comme je pense à toi ! Quelquefois, le souvenir d’un geste, d’un pli de ton vêtement, tout à coup me saisit et m’enlace comme un filet ! j’aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et sur la dorure des boucliers ! j’entends ta voix dans le retentissement des cymbales. Je me détourne, tu n’es pas là ! et alors je me replonge dans la bataille ! »

Il levait ses bras où des veines s’entrecroisaient comme des lierres sur des branches d’arbre. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre ses muscles carrés ; et son haleine secouait ses flancs avec sa ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu’à ses genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumée aux eunuques, se laissait ébahir par la force de cet homme. C’était le châtiment de la Déesse ou l’influence de Moloch circulant autour d’elle, dans les cinq armées. Une lassitude l’accablait ; elle écoutait avec stupeur le cri intermittent des sentinelles, qui se répondaient.

Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d’air chaud. Il venait, par moment, de larges éclairs ; puis l’obscurité redoublait ; et elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu’une fatalité l’entourait, qu’elle touchait à un moment suprême, irrévocable, et, dans un effort, elle remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.




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Il pense qu’elle va se donner à lui, mais une fois qu'elle a obtenu le voile, elle s'éloigne. Alors, la violence de son désir éclate :

« Que fais-tu ? » s’écria Mâtho.

Elle répondit avec placidité :

— « Je m’en retourne à Carthage. »

Il s’avança en croisant les bras, et d’un air si terrible qu’elle fut immédiatement comme clouée sur ses talons.

— « T’en retourner à Carthage ! » Il balbutiait, et il répétait, en grinçant des dents :

« T’en retourner à Carthage ! Ah ! tu venais pour prendre le zaïmph, pour me vaincre, puis disparaître ! Non ! non, tu m’appartiens ! et personne à présent ne t’arrachera d’ici ! Oh ! je n’ai pas oublié l’insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m’écrasais avec la hauteur de ta beauté ! A mon tour, maintenant ! Tu es ma captive, mon esclave, ma servante ! Appelle, si tu veux, ton père et son armée, les Anciens, les Riches et ton exécrable peuple, tout entier ! Je suis le maître de trois cent mille soldats ! j’irai en chercher dans la Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert, et je renverserai ta ville, je brûlerai tous ses temples ; les trirèmes vogueront sur des vagues de sang ! Je ne veux pas qu’il en reste une maison, une pierre ni un palmier ! Et si les hommes me manquent, j’attirerai les ours des montagnes et je pousserai les lions ! N’essaye pas de t’enfuir, je te tue ! »

Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l’étouffèrent et, en s’affaissant sur les jarrets :

— « Ah ! pardonne-moi ! Je suis un infâme et plus vil que les scorpions, que la fange et la poussière ! Tout à l’heure, pendant que tu parlais, ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond qui boit à plat ventre au bord d’un ruisseau. Ecrase-moi, pourvu que je sente tes pieds ! maudis-moi, pourvu que j’entende ta voix ! Ne t’en va pas ! pitié ! je t’aime ! je t’aime ! »

Il était à genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes ; les disques d’or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d’argent ; il soupirait d’une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu’une brise et suaves comme un baiser.

Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d’elle-même. Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s’y abandonner ; des nuages la soulevaient, et, en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata, et les deux bouts, en s’envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l’enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.

— « Moloch, tu me brûles ! » et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d’un bout à l’autre les longues tresses de ses cheveux.

— « Emporte-le », disait-il, « est-ce que j’y tiens ! Emmène-moi avec lui ! j’abandonne l’armée ! je renonce à tout ! Au-delà de Gadès, à vingt jours dans la mer, on rencontre une île couverte de poudre d’or, de verdure et d’oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument se balancent comme d’éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon ; l’air est si doux qu’il empêche de mourir. Oh ! je la trouverai, tu verras. Nous vivrons dans les grottes de cristal, taillées au bas des collines. Personne encore ne l’habite, ou je deviendrai le roi du pays. »

Il balaya la poussière de ses cothurnes ; il voulut qu’elle mît entre ses lèvres le quartier d’une grenade, il accumula derrière sa tête des vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la servir, de s’humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme un simple tapis.

— « As-tu toujours », disait-il, « ces petites cornes de gazelle où sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras ; je les aime ! » Car il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui échappaient ; et les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient par une ouverture de la tente.

— « Ah ! que j’ai passé de nuits à la contempler ! elle me semblait un voile qui cachait ta figure ; tu me regardais à travers ; ton souvenir se mêlait à ses rayonnements ; je ne vous distinguais plus ! » Et la tête entre ses seins, il pleurait abondamment.

— « C’est donc là ! », songeait-elle « cet homme formidable qui fait trembler Carthage ! »

Il s’endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied par terre, et elle s’aperçut que sa chaînette était brisée.

On accoutumait les vierges dans les grandes familles à respecter ces entraves comme une chose presque religieuse, et Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d’or.

Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu’elle avait traversées, tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses et nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin d’elle, à une distance infinie.

L’orage s’en allait ; de rares gouttes d’eau en claquant une à une faisaient osciller le toit de la tente.

Mâtho, tel qu’un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu remonté et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles brillaient entre sa barbe noire, et dans les paupières à demi closes il y avait une gaieté silencieuse et presque outrageante.

Salammbô le regardait immobile, la tête basse, les mains croisées.

Au chevet du lit, un poignard s’étalait sur une table de cyprès ; la vue de cette lame luisante l’enflamma d’une envie sanguinaire. Des voix lamentables se traînaient au loin, dans l’ombre, et, comme un chœur de Génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha ; elle saisit le fer par le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entrouvrit les yeux, en avançant la bouche sur ses mains, et le poignard tomba.



Les chaînettes de la vierge sont brisées... La déclaration de Mâtho est une des plus belles qui soient, on y sent la rage de son désir contrarié. Ce texte fait penser à la colère et au désespoir de Camille qui a perdu son amant, tué par son frère Horace (Racine).


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Plus loin, on rencontre Judith. Elle tire à elle une tenture, de la main gauche, et dans l'autre main, elle tient un sabre. Elle a décidé de défendre la terre d'Israël :

Dès qu'elle fut entrée en sa présence, Holoferne fut aussitôt pris par les yeux.
Ses officiers lui dirent: " Qui donc pourrait mépriser le peuple des Hébreux qui a de si belles femmes? Ne méritent-elles pas bien que, pour les posséder, nous lui fassions la guerre? "
Judith vit Holoferne assis sous son pavillon, dont le tissu de pourpre et d'or était orné d'émeraudes et de pierres précieuses.
Ayant arrêté les yeux sur son visage, elle l'adora en se prosternant jusqu'à terre. Aussitôt, sur l'ordre de leur maître, les serviteurs d'Holoferne la relevèrent.
(...)
Alors Holoferne ordonna qu'on fît entrer Judith sous la tente où étaient déposés ses trésors, afin qu'elle y demeurât et il régla ce qu'on devait lui donner de sa table.
(...)
Quand le soir fut venu, les serviteurs d'Holoferne se hâtèrent de regagner leurs tentes; et Vagao, ayant fermé les portes de la chambre, s'en alla.
Tous étaient appesantis par le vin,
et Judith restait seule dans la chambre.
Holoferne était étendu sur son lit, plongé dans l'assoupissement d'une complète ivresse.
Judith avait dit à sa servante de se tenir dehors devant la chambre, et de faire le guet.
Debout devant le lit, Judith pria quelque temps avec larmes, remuant les lèvres en silence:
" Seigneur, Dieu d'Israël, disait-elle, fortifiez-moi, et jetez en ce moment un regard favorable sur l'oeuvre de mes mains, afin que, selon votre promesse, vous releviez votre ville de Jérusalem, et que j'achève ce que j'ai cru possible par votre assistance. "
Ayant dit ces paroles, elle s'approcha de la colonne qui était à la tête du lit d'Holoferne, détacha son épée qui y était suspendue et,
l'ayant tirée du fourreau, elle saisit les cheveux d'Holoferne, en disant: " Seigneur Dieu, fortifiez-moi à cette heure! "
Et de deux coups sur la nuque, elle lui trancha la tête. Puis elle détacha le rideau des colonnes et roula par terre le corps décapité;
et, sortant sans retard, elle donna la tête d'Holoferne à sa servante, en lui ordonnant de la mettre dans son sac.
Elles partirent ensuite toutes deux, selon leur coutume, comme pour aller prier, et, après avoir traversé le camp et contourné la vallée, elles arrivèrent à la porte de la ville.
Judith cria de loin aux gardiens des murailles: " Ouvrez la porte, car Dieu est avec nous, et il a signalé sa puissance en faveur d'Israël. "
Ayant entendu ses paroles, les gardes appelèrent les anciens de la ville.
Aussitôt tous les habitants accoururent vers elle, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, car ils commençaient à désespérer de son retour.
Allumant des flambeaux, ils se rassemblèrent tous autour d'elle. Judith, montant sur un lieu élevé, commanda qu'on fit silence; lorsque tous se furent tus, elle leur dit:
" Louez le Seigneur, notre Dieu, qui n'a point abandonné ceux qui espéraient en lui.
Par moi, sa servante, il a accompli ses promesses de miséricorde en faveur de la maison d'Israël, et il a tué cette nuit par ma main l'ennemi de son peuple. "
Alors, tirant du sac la tête d'Holoferne, elle la leur montra en disant: " Voici la tête d'Holoferne, chef de l'armée des Assyriens, et voici le rideau sous lequel il était couché dans son ivresse, lorsque le Seigneur notre Dieu l'a frappé par la main d'une femme.



A l'occasion de cette exposition, ce tableau a été retrouvé dans les caves d'un musée (de Rouen, je crois). Depuis le succès de celle-ci, des particuliers, des musées se manifestent : ils possèdent des Rochegrosse, peintre très productif dont on est loin d'avoir retrouvé toutes les oeuvres.


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La dernière héroïne, c'est Andromaque, au moment fatal où où lui arrache son fils Astyanax : les Grecs veulent tuer le dernier Troyen et ils s'apprêtent à précipiter l'enfant du haut des remparts. Le tableau,ici, est une esquisse. L'oeuvre définitive mesure vingt mètres carré et est exposée au musée des Beaux-Arts de Rouen.
La lecture proposée est un extrait des Troyennes d'Euripide. C'est la déploration d'Andromaque :

On peut, ô Grecs, louer vos armes, non votre jugement !
Que craigniez-vous de cet enfant pour commettre ce meurtre
inouï ? qu'un jour il ne relève
Troie écroulée ? Vous étiez donc bien peu de chose !
Malgré les victoires d'Hector et de cent autres, nous avons péri.
Aujourd'hui que la ville est prise et les Phrygiens détruits,
ce nourrisson, vous le redoutez à ce point !
Je méprise la peur
qui ne pèse pas ses propres raisons.
O mon enfant chéri, combien ta fin est déplorable !
Tu serais mort pour ta patrie, ayant joui de ta jeunesse,
de l'hymen, de cette royauté qui nous égale aux dieux,
on louerait ton bonheur, s'il y a lieu de louer de tels biens.
Mais ton âme de trépassé ignore qu'elle a vu, qu'elle a connu
cette félicité qui n'a pu te servir quand tu la possédais dans ta maison.
Pauvre petit, tête cruellement scalpée
par les murs qu'Apollon bâtit pour tes ancêtres !
Arrachées, ces mèches bouclées que ta mère soignait et baisait.
La mort y ricane entre les os fracassés : je ne veux pas nommer d'autres horreurs encore !
Mains qui gardez la ressemblance que j'aimais
avec celles d'Hector, je vous tiens inertes, désarticulées !
Bouche chérie qui me faisais tant de promesses,
te voilà close par la mort ! Tu mentais, mon enfant, quand tu te jetais sur mon lit
en me disant : "Ma mère, je couperai pour ton deuil une longue mèche
de mes boucles, et je conduirai tout le train de mes camarades
à ton sépulcre, en t'envoyant des baisers, des saluts".
Non, ce n'est pas toi qui m'enterreras. C'est moi, la vieille femme,
sans patrie, sans enfants, qui vais t'inhumer, petit corps pitoyable !
Mes baisers, mes tendres soins, hélas,
nos sommeils de jadis, tout cela est perdu pour moi.
Que trouvera bien un poète à graver sur ta tombe ?
"Ici gît un enfant que les Grecs ont tué tant ils en avaient peur".
Pour l'Hellade, quelle flétrissure qu'une telle épitaphe !
Enfin, frustré de l'héritage de ton père, tu auras cependant
son bouclier de bronze qui te servira de cercueil.


Non loin de là, on aperçoit une autre héroïne, Messaline, qu'assassine un centurion sur l'ordre de Narcisse, esclave conseiller de l'empereur Claude :

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La visite se termine sur le tableau L'Appel : un homme vieillissant cherche la consolation dans les livres. A l'arrière plan apparaît la figure du consolateur Jésus-Christ. Georges-Antoine Rochegrosse a signé ce tableau G M Rochegrosse, l'initiale M étant pour sa femme défunte.
On peut aussi voir en face de nous "La Mort de la Pourpre" (1914), toile où Rochegrosse lui-même pleure sur la mort d'Orphée, avec en arrière-fond un paysage très industriel.Mort de la peinture d’histoire ? Crainte devant l’avènement de la modernité ? Fin de la poésie?

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Moulins, Musée Anne-de-Beaujeu, du 29 juin 2013 au 5 janvier 2014.
Kashima
Kashima
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Sur la trace des héroïnes... G.-A. Rochegrosse Empty La Mort de Messaline - Rochegrosse

Message  Kashima Mer 12 Fév 2014 - 16:13

Kashima a écrit:

Non loin de là, on aperçoit une autre héroïne, Messaline, qu'assassine un centurion sur l'ordre de Narcisse, esclave conseiller de l'empereur Claude :

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Nous sommes au 1er siècle après-JC. Claude est le quatrième empereur de la dynastie julio-claudienne. Messaline est sa 3e femme. Elle est très jeune quand elle l’épouse (environ 13 ans). Cette femme est célèbre pour son appétit sexuel, elle est associée à la luxure et au scandale. Elle va trop loin quand elle décide d’épouser Silius, un Romain, alors qu’elle est encore l’épouse de l’empereur. Claude est prévenu par deux de ses maîtresses et par l’affranchi Narcisse, un de ses conseillers. Silius et Messaline sont accusés de complot.
Le tableau raconte ce moment où Narcisse envoie ses sbires dans les jardins de Lucullus où se sont réfugiées Messaline et sa mère… Messaline va mourir, elle a 23 ans.

Au centre du tableau, on voit un centurion (casque, armure, épée) qui s’apprête à tuer Messaline. Il lui tient la tête pour l’égorger.
Au premier plan, une femme en noir se cache le visage et s’éloigne, refusant de voir la scène : c’est la mère de Messaline.
A l’arrière plan, sur la droite, en hauteur et qui surplombe la scène, on voit un homme qui se réjouit du meurtre : il est vêtu d’une tunique blanche. C’est l’affranchi Narcisse, commanditaire du meurtre. Derrière lui se tient la garde impériale. Sur la gauche, on voit des femmes effrayées qui s’enfuient.
Concernant le décor, nous sommes dans les jardins de Lucullus. On voit au premier plan des fleurs, à l’arrière plan des arbres, et les amphores, statues, rappellent un contexte antique.

Messaline ne peut pas s’enfuir, elle est cernée : fuite en avant de sa mère qui s’est détournée d’elle, et barrière humaine à l’arrière.
A côté du marbre hiératique et de l’immobilité des personnages de l’arrière plan, le mouvement est rendu par la cape du soldat qui vole et la main tendue de Messaline qui tente d’échapper à la mort en repoussant l’épée, sa main droite serrant le poignet de l’homme pour le repousser.

Les couleurs :
Le noir de la tunique de la mère, et son attitude éplorée, rappellent la mort imminente.
La robe de Messaline est rouge, symbole de la violence, du sang. Cette couleur se confond avec les fleurs du premier plan, contagion du crime sur ce paysage idyllique et calme.
Le rouge et le pourpre dominent le tableau (rouge rappelé aussi pour équilibre sur les fleurs dans l’amphore).

L’empereur n’est pas présent, mais il est représenté par son affranchi qui regarde le crime d’un air satisfait. Cependant, il porte à la main un papier roulé qui signifie sans doute, comme on peut le supposer, l’ordre écrit de l’empereur.

Il y a un jeu d’ombres et de lumière : c’est sans doute la fin de la journée car on annoncera la mort de sa femme à Claude alors qu’il dînait. Dans ce jeu d’ombre et de lumière, le visage de la condamnée est éclairé, sa gorge semble déjà blessée, et elle s’affaisse. Il faut rappeler que Messaline a d’abord tenté de se suicider sur l’ordre de Narcisse, mais n’y est pas parvenue. Le centurion finit le travail…

Le pathétique de ce tableau est accentué par la présence de la mère. Dans une première version (étude), Rochegrosse avait même peint l’enfant de Messaline, Britannicus, alors âgé de 10 ans car le meurtre se passe en 48 ap. JC.

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Message  Kashima Lun 11 Aoû 2014 - 18:31

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