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Else Lasker-Schüler: la clocharde céleste

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Else Lasker-Schüler: la clocharde céleste Empty Else Lasker-Schüler: la clocharde céleste

Message  Invité Ven 13 Aoû 2010 - 21:05

Dix loups sont venus s'abreuver à ma source.

Else Lasker-Schüler: la clocharde céleste Laskerschuler1
Else Lasker-Schüler

Lors de son discours du 20 novembre 2003, pour l'acceptation du prix Nobel de littérature, Elfriede Jelinek fit un vibrant hommage à Else : « Écolière j'ai adoré la stature extravagante, exotique et bariolée d'Else Lasker-Schüler. Je voulais à tout prix écrire des poèmes comme elle, et même si je n'en ai point écrit, elle m'aura beaucoup marqué ».



Démente ou extralucide, Else Lasker-Schüler aura enflammé son siècle, et aura été le porte-parole de l'expressionnisme allemand. Gottfried Benn, amant puis ennemi car rallié au nazisme, dira d'elle « ce fut la plus grande poétesse lyrique que l'Allemagne est jamais eue ».

Karl Kraus, l'avait désigné comme « la plus forte et la plus impénétrable force lyrique en Allemagne ». Ceci pour situer l'immense Else.



Elle était maigre et ses yeux étaient immensément tendus vers vous. Une force terrible émanait de sa personne.

Else Lasker-Schüler envoûte ou fait jaillir la haine par sa vie provocante. Elle mendiera une partie de sa vie pour se nourrir, elle fera exploser les valeurs bourgeoises et la forme poétique. Peintre, poète, meneuse ardente des causes intellectuelles, amante passionnée, elle reste une comète foudroyante passée dans notre ciel. Nous n’en avons pas encore pris toute la mesure immense.



Le début du siècle à Berlin, c'est elle qui l'a façonnée. Ses amis qu'elle vit souvent mourir, Georg Trakl, Franz Werfel ou Franz Marc, bien d'autres encore sont le bord de sa route. Une première génération se fit décimer pendant la première guerre mondiale, une deuxième par le nazisme. Else vit tout cela. Perte et absence, exil et projections bibliques feront le fondement de son œuvre.

« Une Sapho qui aura traversé de part en part le monde » dira d'elle Paul Hille son ami le plus proche. Ce nouvel ange bleu sera la madone des cafés littéraires et tous les hommes devinrent des professeurs « Unrat ». Elle sera à jamais le prince de Thèbes ou une femme prise dans le tragique entre Berlin et Jérusalem.



Else était tout entière dans ses jeux de rôle, elle se faisait appeler le jaguar ou « le prince de Thèbes » et baptisait tout son entourage de nouveaux noms. Franz Marc était le « Cavalier bleu », Karl Kraus « le Dalaï-Lama », Gottfried Benn, « Giselheer le Barbare », Georg Trakl était « le cavalier en or », Franz Werfel « le prince de Prague », Peter Hille « Saint-Pierre », et Oskar Kokoschka « le troubadour ou le géant ».

D'autres encore se firent totémiser de ces noms étranges venus d'autres planètes.



Ses amis furent foison, parfois aussi amants, le plus souvent égaux et amis : Gottfried Ben, Georg Grosz, Karl Krauss, Murnau, Trakl, Werfel, Marc, Peter Hille, Kokoschka, Richard Dehmel, Alfred Döblin, Tristan Tzara, Gropius, Walter Benjamin, Martin Buber,... Et j'en oublie énormément, tant était foisonnante cette ville de Berlin sous son versant bohème, avec tous ces cafés où l'on refaisait l'art et le monde. Elle se promenait dans les rues de Berlin accoutrée en Prince de Thèbes. Elle a dit "si j'avais été un homme, j'aurai été homosexuel", car elle allait creuser la part féminine de ses amants au tréfonds d'eux-mêmes. Elle restera une pure hétérosexuelle, bien complexe toutefois avec son côté dominateur et homme

Là, à Berlin, se sont constitués les mouvements picturaux essentiels, der "Brücke" (1905-1913) et des "Blauen Reiter" (1911), l'expressionnisme (1900-14),

et le Bauhaus (1919), le mouvement Dada venant de Suisse avec Tzara (1918), et ce que l'on a désigné comme les "Berliner Secessionisten". Des peintres comme Oskar Kokoschka, Emil Nolde, Ludwig Meidner, August Macke, Paul Klee, Franz Marc, Ernst Ludwig Kirchner, Karl Schmidt-Rottluff, Wassily Kandinsky,... ont fait revivre les couleurs de la peinture et changer le cours de l'art. Ils figureront tous sur la liste des artistes dégénérés dressés par le nazisme.



Cette poursuite du monde de l'invisible, du monde magique derrière le réel, l'intrusion des bêtes métaphysiques, la découverte de l'âme humaine, avaient trouvé en Else sa théoricienne car cela, elle l'avait déjà intégré dans ses textes. Cette parole de Paul Klee résume la philosophie des mouvements:« L'art ne doit pas reproduire le visible, mais rendre visible l'invisible ».



Croqueuse sincère d'hommes, elle jouait d'eux et d'elle - et tombait pourtant amoureuse à chaque fois. Et elle écrivait des poèmes pour eux tous. Elle rayonnait auprès d'eux, tant l'immensité de ses dons, sa passion ardente, étaient éclatants. Elle sera donc la figure de proue de l'avant-garde de ce Berlin du début du vingtième siècle, avec sa bohème, ses cafés bohèmes où l’on réinventait le monde à venir. Ce ne fut pas le monde lumineux de Franz Marc ni le monde énigmatique des expressionnistes qui advint, ce fut la peste brune de Hitler. Elle l'avait pressentie et s'enfuit dés 1933.

Else Lasker-Schüler: la clocharde céleste Else_lasker_schueler

Quelques poèmes d'Else Lasker-Schüler:

Mère



une étoile blanche chante une chanson de mort

dans la nuit de juillet

comme un carillon de mort dans la nuit de juillet

et sur le toit la main des nuages,

la main frôlante, humide

recherche ma mère.



Je sens ma vie nue,

elle s'élance hors de ma patrie,

ma vie ne fut jamais aussi nue,

aussi donnée au temps,

comme si fanée je me tenais

derrière la fin du jour

entre les immenses nuits.



Seule.



Mère (2)



la bougie a brûlé toute la nuit

toute la nuit

mère, mère adorée

mon cœur brûle sous mon omoplate

toute la nuit

mère, mère adorée


***

Partout dans le monde je cherche une ville

qui a un ange devant la porte

je porte ses grandes ailes sur moi

mes omoplates sont brisées lourdement

et sur le front son étoile comme un sceau



mon peuple



le rocher devient pourri

d'où je sautais

et chantent mes chansons à Dieu…

soudain je m'étale hors du chemin

et je coule tout en moi

loin de tout, seule sur la pierre des plaintes

vers la mer.



Je me suis tant immergée

que mon propre sang

est fermentation.



Et toujours, toujours encore l'écho

en moi,

quand affreusement vers l'Orient

le rocher pourri,

mon peuple,

hurle vers Dieu



je sais



je sais, que je dois mourir bientôt

pourtant tous les arbres brillent

vers le baiser de Juillet si longuement espéré -

mes rêves deviennent blafards -

jamais je n'ai écrit un une fin si triste

dans les livres de mes rimes,

tu brises une fleur pour me saluer -

déjà je l'aimais en germe.



Mais je sais, que je dois mourir bientôt

mon souffle flotte au-dessus du fleuve de Dieu -

je pose doucement mes pieds

sur le chemin de l'éternelle demeure



Fin du monde



il y a pleur sur le monde,

comme si le cher Dieu était mort,

et l’ombre de plomb, elle tombe,

pesant le poids des tombeaux.



Viens, nous voulons nous cacher encore plus prés...

La vie repose dans tous les cœurs

comme en un cercueil.



Toi ! Nous voulons nous embrasser profondément -

il bat une nostalgie ardente en ce monde,

pour cela nous devons mourir



Me vois-tu ?



Entre terre et ciel ?

Nul n'a croisé ma trace.

Mais ton visage réchauffe mon monde,

de toi pousse toute floraison.



Quand tu me dévisages, doux devient mon cœur.

Je repose sous ton sourire

et j'apprends à préparer jour et nuit,

pour me désenvoûter de toi et te faire disparaître,

toujours je joue ce seul jeu que je connaisse



oh je voudrais tant quitter ce monde !



Alors tu pleureras sur moi.

hêtres de sang répandent le feu

sur mes rêves guerriers.



Je dois être

au travers de sombres broussailles

fossés et eau.



Toujours des vagues sauvages

se brisent sur mon cœur ;

ennemi intérieur.



oh je voudrais tant quitter ce monde !

mais pourtant si loin de lui,

j'erre, une lumière vacillante



autour de la tombe de Dieu.



au barbare



les nuits je repose

sur ton visage.



sur les marches de ton corps

je plante cèdres et amandiers.



infatigable je fouille ta poitrine

pour chercher la joie d'or des pharaons.



mais tes lèvres sont lourdes,

mes miracles ne les sauvent pas.



Soulève donc ton ciel de neige

depuis mon âme -



tes rêves de diamants

cisaillent mes veines.



Je suis Joseph, je porte une douce ceinture

sur ma peau multicolore.



les bruissements affolés de mes coquillages

te réjouisses



Mais ton cœur ne laisse entrer aucune mer

Oh Toi !



adieu



mais tu n’es point venu avec le soir.

J’étais assise sous le manteau d’étoiles.



… Si à ma porte l’on frappait, même si ce n’était que mon propre cœur.

Cela pend seulement à chaque montant de porte, à la tienne aussi ;

entre les lampions d’une rose de feu au milieu du brun de la guirlande.

avec mon sang je te peignais le ciel couleur mûre.



Mais tu ne vins jamais avec le soir…



Je me tenais dans mes chaussures dorées



Brouillard



nous étions assis tristes et main dans la main,

la rose jaune du soleil,

la rayonnante fiancée de Dieu,

luisait tordue hors de la terre.

Et comme son regard était d'or,

et nos yeux attendent,

questionnant comme des yeux d'enfant,

blanche déjà la nostalgie gît dans nos cheveux.



Et d'entre les bouleaux dénudés

montent sans repos des ténèbres,

des nuits ressuscitées,

qui cherchent leurs jours en pleurs.

nos mains se referment comme des roses;

toi, nous voulons nous aimer

comme des jeunes cieux

dans la couronne venant des frontières perdues.

un lourd été planera vers la terre

avec des ailes de feuillage,

et une douceur bruissante

afflue de la vie mélancolique

et que jouerons-nous ensemble...

nous nous tenons fermement enlacés

et nous nous enroulons au-dessus de la terre,

au-dessus de la terre.



petite chanson de mort



je suis si calme,

tout le sang sourd à l'intérieur.



tout autour si doux.

je ne sais plus rien.



mon cœur encore petit,

est mort doucement de douleur.



Il était bleu et pieux !

O ciel, viens !



un bruit profond -

nuit sur tout.



fuite du monde



aux frontières perdues

je veux revenir chez moi,

déjà fleurit la perte de l'automne

de mon âme,

sans doute est-il trop tard pour revenir.

O, je meurs sous vous tous !

car vous m'étouffez avec vous.

je voudrais tirer autour de moi des liens

pour clore le chaos !

vous confondant,

vous surmontant,

pour m'enfuir

vers moi.



Écoute



je vole dans les nuits

les roses de ta bouche,

afin qu'aucune femelle ne puisse y boire.



Celle qui t'enlace

me dépouille de mes frissons,

ceux que j'avais peint sur tes membres.

je suis la bordure de route

qui t'effleure,

te jette à terre.



Sens-tu ma vie autour

partout

comme un bord lointain ?



quand tu viens



voulons-nous cacher le jour dans le calice de la nuit,

alors nous aspirons vers la nuit.

Nos corps sont étoiles d'or,

qui veulent s'embrasser-s'embrasser.



Sens-tu le parfum des roses ensommeillées

sur les herbes sombres -

ainsi devra être notre nuit.

Nos corps d'or veulent s'embrasser.

Toujours je sombre de nuit en nuit.

tous les cieux fleurissent denses de notre amour flamboyant.



S'embrasser veulent nos corps, s'embrasser - s'embrasser.



Toi, il est déjà nuit



nous voulons partager notre nostalgie

et regarder dans les choses dorées.

Toujours dans la rue est assis un mort

et il mendie pour une aumône.

Il fredonne mes chansons

déjà depuis tout au long d'un été devenu blême.

Nous voulons nous aimer,

par-dessus le chemin du cimetière,

enfants follement téméraires,

rois, qui ne bougent qu'avec le sceptre.



- Ne demande rien -, j'épie

tes yeux de miel ivre.

la nuit est une rose douce,

nous voulons nous coucher dans sa corolle,

toujours plus profondément noyés,

je suis fatiguée de la mort.

si je ne trouve pas bientôt une île bleue...



Raconte-moi ses miracles !



le piano bleu



chez moi j'ai un piano bleu

mais je ne sais aucune note.

il se tient dans le noir de la porte de la cave,

depuis le jour où le monde est devenu brutal.

les étoiles jouaient jadis à quatre mains

- la femme lune chantait dans le bateau -

maintenant des rats dansent dans sa gorge.



cassé est le clavier -

je pleure pour la mort bleue.

Ah chers anges, ouvrez-moi

- j'ai tant mangé du pain amer -

les portes du paradis pendant que je vis encore,

oui même contre les interdictions.



Mal du pays



de ce pays froid

je ne connais point la langue,

et ne peut suivre ses pas.

Et les nuages qui passent,

je ne sais point les interpréter.



La nuit est une reine d'un autre lit.

Toujours je dois me souvenir des forêts du pharaon

et embrasser les images de mon étoile.

mes lèvres luisent déjà

et parle le lointain,

et je suis un livre bariolé

sur tes genoux.



Mais ton visage file

un voile de larmes.

Mes oiseaux chatoyants

sont les coraux arrachés,

dans les coins du jardin

leurs doux nids deviennent pierre.

qui va oindre mes palais morts -

ils portent la couronne de mon père,

leurs prières se noient dans le fleuve sacré



étoile d'amour



tes yeux attendent devant ma vie

comme nuits, qui se tendent vers les jours,

et le rêve lourd repose sur elles incréé.

des étoiles étranges regardent fixement vers la terre,

couleur métal avec l'errance de la nostalgie,

avec des bras brûlants qui cherchent l'amour

et dans la fraîcheur n'agrippent que de l'air.



ma chanson d'amour



comme une fontaine céleste

bruit mon sang,

toujours de toi, toujours de moi.

dansent mes rêves dénudés et en quête ;

enfants somnambules,

doucement dans les recoins obscurs.



O, tes lèvres sont du miel...

l'odeur enivrante de tes lèvres...

et d'ombelles bleues t'entourant d'argent

tu souries...toi, toi.

toujours le ruissellement qui serpente

sur ma peau

sur les épaules s'en va -

j'épie...

comme une fontaine céleste



bruit mon sang,

son sang



ce qu'il préférait c'était de cueillir mon bonheur

dernières roses de mai

et il les jetait dans le caniveau.

...son sang le harcelait.

ce qu'il préférait c'était d'attirer mon âme

rayon de soleil tremblant

dans les noirs tourments de ses nuits.

ce qu'il préférait...son sang le harcelait.

c'était de saisir mon cœur joueur

du souffle de printemps berceur

et de le pendre comme cela à un buisson d'épines.



...son sang le harcelait.

-----------------------------------------------------------



LA SULAMITE



O de ta bouche si tendre

J'ai appris les paroles de la Béatitude !

Déjà, je sens les lèvres de l'ange Gabriel

Brûlantes sur ma poitrine...

Et le nuage de la nuit boit

Mon rêve profond parmi les cèdres.

O, comme la vie me réjouit

Et je me dissous

Et mon cœur est floraison

Et je dérive dans l'Univers

Dans le Temps

Jusqu'au Toujours

Et mon âme s'enflamme dans

les couleurs solaires du ciel

de Jérusalem.



(Traduction d'Alain Suied)




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Message  Kashima Ven 13 Aoû 2010 - 22:49

Je me souviens, tu l'avais présentée en commentaire et ça m'avait donner envie de la lire.

Magnifique :

Quand tu me dévisages, doux devient mon cœur.
Je repose sous ton sourire
et j'apprends à préparer jour et nuit,
pour me désenvoûter de toi et te faire disparaître,
toujours je joue ce seul jeu que je connaisse

oh je voudrais tant quitter ce monde !
Alors tu pleureras sur moi.
hêtres de sang répandent le feu
sur mes rêves guerriers.
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