Les Russes

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Les Russes

Message  Kashima le Jeu 23 Aoû 2012 - 9:34

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Dans un train, des voyageurs engagent une conversation sur les femmes, l'amour, le mariage. Un homme semble prendre le sujet à cœur, bien plus que les autres. Quand les voyageurs descendent, il reste cet homme et le narrateur. Le premier entreprend de raconter comment il en est venu à tuer sa femme.
Avec une grande distance et du cynisme, il nous livre son sentiment sur l'amour, les leurres du mariage. Il nous montre comment la jalousie est née en lui par la présence d'un violoniste chez lui qui accompagnait sa femme au piano.

L'homme se fait le chantre de l'anti-mariage. Il ne croit pas à cet amour fabriqué, il critique le rôle dans lequel sont cantonnées les femmes, esclaves à leur façon d'un homme qu’elle asservissent aussi. Il ironise sur la pureté des sentiments, prétexte à satisfaire les corps :

“Affinité spirituelle! Communauté des idéals! À ce moment-là, ce n’est pas la peine de coucher ensemble. Est-ce à cause d’une communauté d’idéals que les gens couchent ensemble?”


Le désir des femmes, de vivre l'amour avec elles, ne devrait pas exister :

“Ce n’est pas dans un hôpital pour la syphilis que j’aurais introduit un jeune homme pour lui ôter l’envie des femmes, mais dans mon âme pour y contempler les démons qui la déchiraient.”


Il va jusqu'à exprimer son dégoût de la survie de l'espèce humaine :

— Et pourquoi vivre ? Les Schopenhauer, les Hartmann, tous les bouddhistes disent bien que le plus grand bien est le Nirvana, le Non-Vivre…, et ils ont raison en ce sens que le bien-être humain coïncide avec l’anéantissement du « Soi ». Seulement ils ne s’ expriment pas bien, ils disent que l’Humanité doit s’anéantir pour éviter les souffrances, que son but doit être de se détruire soi-même. Mais le but de l’Humanité ne peut pas être d’éviter les souffrances par l’anéantissement, puisque la souffrance est le résultat de l’activité ; or, le but de l’activité ne peut pas consister à supprimer ses conséquences. Le but de l’Homme comme de l’Humanité, c’est le bien-être, et pour l’atteindre, l’Humanité a une loi qu’elle doit exécuter. Cette loi consiste dans l’union des êtres. Cette union est contrecarrée par les passions, et, parmi ces passions, la plus forte et la plus méchante, c’est l’amour sexuel. Et voilà pourquoi, si les passions disparaissent et la dernière, la plus forte, l’amour corporel, avec les autres, l’union sera accomplie. L’Humanité dès lors aura exécuté la loi et n’aura plus de raison d’exister.



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Peu après son mariage avec son épouse, l'homme se rend compte que la seule chose qui les unit est le désir, qu'ils n'ont rien à se dire et, pire, que les conflits se multiplient et ne se calment que sur l'oreiller. Et chacun y va de sa mauvaise foi :

"Les périodes de ce que nous appelons amour arrivaient aussi souvent qu’auparavant. Elles étaient plus brutales, sans raffinement, sans ornement, mais elles étaient courtes et généralement suivies de périodes d’irritation sans cause, d’irritation nourrie des prétextes les plus futiles. Nous avions des escarmouches à propos du café, de la nappe, de la voiture, pour le jeu de cartes, pour des futilités enfin qui, pour l’un ni pour l’autre, ne pouvaient avoir aucune importance. Quant à moi, une exécration terrible bouillait continuellement en moi. Je regardais comment elle versait le thé, comment elle balançait son pied, comment elle portait sa cuiller à la bouche, comment elle soufflait sur les liquides chauds ou les aspirait, et je la détestais comme pour de mauvaises actions.

Je ne remarquais pas que ces périodes d’irritation dépendaient très régulièrement des périodes d’amour. Chacune de celles-ci était suivie de celles-là. Une période d’amour énergique était suivie d’une longue période de colère, une période d’amour faible amenait une irritation faible. Nous ne comprenions pas que cet amour, cette haine étaient le même sentiment animal, sous deux faces opposées. Vivre ainsi serait terrible si l’on s’expliquait les motifs. Mais nous ne les percevions, nous ne les analysions pas. C’est le supplice et le soulagement de l’homme que, lorsqu’il vit irrégulièrement, il peut s’illusionner sur les misères de sa situation. Ainsi fîmes-nous."


Et, un peu plus loin, au comble de l'exaspération :

"Des milliers de plans de vengeance, de moyens de me débarrasser d’elle, et comment arranger cela et faire comme si rien n’était arrivé. Tout cela me passe par la tête. Je pense à ces choses et je fume, je fume, je fume. Je songe à la fuir, à m’échapper, à m’en aller en Amérique. J’arrive jusqu’à rêver combien, après m’être débarrassé d’elle, ce sera beau, combien j’aimerai une autre femme, toute différente d’elle. J’en serai débarrassé si elle meurt, ou si je divorce, et je pense comment combiner cela. Je vois que je m’embrouille, mais, pour ne plus voir que je ne pense pas ce qu’il faut, je fume encore."

Ecrit au XIXe siècle, ce texte est très cynique sur la procréation dans le couple et le fait d'avoir des enfants, ainsi que sur les médecins. La confiance aveugle que la femme leur accorde se résume dans cette citation amusante que je ne retrouve pas mais qui dit, en gros, que Dieu aurait caché certaines choses à la femme sur la santé de ses enfants que d'autres auraient la grâce de mieux connaître si on leur donne de l'argent.

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Enfin, ce texte montre comment la jalousie naissante, arbitraire, devenant presque un prétexte pour haïr sa femme, va naître avec la présence du musicien. Un jour que l'épouse et le violoniste jouent La Sonate à Kreutzer de Beethoven, l'homme a cette révélation : il ne craint rien, cette musique l'a transporté, il ne peut pas être jaloux, il part tranquille. Deux pages sur la musique et les effets qu'elle provoque sont à lire parce qu'elles montrent les pouvoirs de cet art qui dépasse la volonté et fait éprouver des sentiments sans qu'on le veuille selon ce narrateur :


" La musique me fait oublier ma situation véritable. Elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien. Sous l’influence de la musique, il me paraît en vérité sentir ce que je ne sens pas, comprendre ce que je ne comprends pas, pouvoir ce que je ne puis pas. La musique me paraît agir comme le bâillement ou le rire : je n’ai pas envie de dormir, mais je bâille quand je vois d’autres bâiller ; sans motifs pour rire, je ris en entendant rire. Elle, la musique, me transporte immédiatement dans l’état d’âme où se trouvait celui qui écrivit cette musique. Je me confonds avec son âme et avec lui je passe d’un état à l’autre. Mais pourquoi cela ? je n’en sais rien, mais celui qui a écrit la « Sonate à Kreutzer », Beethoven, savait bien pourquoi il se trouvait dans un certain état : cet état le mena à certaines actions et voilà pourquoi, pour lui, il avait un sens, mais pour moi aucun, aucun ! Et telle est la raison pour laquelle la musique provoque une excitation qu’elle ne termine pas. On joue par exemple une marche militaire. Le soldat passe au son de cette marche, et la musique est terminée. On joue une danse ; j’ai fini de danser, et la musique est terminée. On chante une messe, je communie, et la musique encore est terminée… Mais l’autre musique provoque une excitation, et ce qu’il faut faire ne se trouve pas dans cette excitation, et voilà pourquoi la musique est si dangereuse, agit parfois si effroyablement.

En Chine, la musique est une chose d’État, et c’est ainsi que cela doit être. Est-ce qu’on peut admettre que le premier venu hypnotise une ou plusieurs personnes et en fasse après ce qu’il veut, et surtout que l’hypnotiseur fût le premier individu immoral venu ? C’est un pouvoir effroyable dans les mains de n’importe qui… Par exemple, cette « Sonate à Kreutzer », le premier presto, et il en existe beaucoup de semblables, peut-on le jouer dans des salons au milieu de dames décolletées, ou dans des concerts, finir le morceau, applaudir et puis commencer un autre morceau ?) Ces choses-là, on peut les jouer seulement dans certaines circonstances importantes, et dans des cas seulement où il faut provoquer certaines actions correspondantes à cette musique. Mais provoquer une énergie de sentiment qui ne correspond ni au temps et à l’endroit et ne se dépense en rien, ne peut pas ne pas agir dangereusement. Sur moi en particulier ce morceau agit d’une façon effroyable. On dirait que de nouveaux sentiments, de nouvelles virtualités que j’ignorais auparavant s’ouvrent en moi. « Ah ! oui, c’est comme ça… Pas du tout comme je vivais et pensais auparavant… Voilà comme il faut vivre. »


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On se demande si cet homme croit vraiment à l'infidélité de sa femme : on a plutôt l'impression qu'il entretient ce sentiment pour exprimer cette colère qu'il rumine depuis son mariage et le piège conjugal.
Un classique à lire avec plaisir.



Kashima
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L'homme à l'étui, Tchékhov

Message  Kashima le Mar 9 Juil 2013 - 20:16

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Premier Tchékhov : je n'ai pas été très convaincue.
A la suite de la lecture de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], j'ai eu envie de lire plusieurs livres cités par Finkielkraut. Parmi eux se trouvait ce court texte de l'auteur russe, L'homme à l'étui. Il s'agit d'un professeur de grec qui s'écrie toujours :
"Ah! pourvu qu'il n'arrive rien!"
Il ne veut pas que les choses bougent, tout ce qu'il a est dans un étui : sa montre, son parapluie, sa chambre, lui-même. Cette nouvelle était plaisante à lire, mais je m'attendais à bien plus avec un tel personnage!
Les deux autres, Voisins et La maison à mezzanine, ne m'ont pas beaucoup intéressée. Pour la première, l'idée est bonne aussi : un homme ne digère pas que sa sœur soit partie de la maison pour vivre avec un homme marié. Bien décidé à leur dire leur fait, il s'en va chez eux, très remonté et, arrivé là-bas, il ne se sent plus capable de rien dire face à cet homme qu'il décrit, somme toute, comme un minable.
La maison à mezzanine, je n'en ai lu que quelques pages...

Kashima
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