La Séparation

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La Séparation

Message  Kashima le Ven 3 Fév 2012 - 20:24

"La séparation est comme un carrefour à partir duquel leurs routes divergent. Ils ont fait un bout de chemin ensemble, et maintenant l'un d'eux descend. C'est l'après qui importe. Et l'après dépend seulement de la manière dont ils se seront salués la dernière fois, au moment de la rupture. Ils doivent se saluer au mieux avec tendresse, au pire avec élégance. Puis, marcher chacun sur sa voie, ne pas se croiser mais se rencontrer, de temps à autre, par plaisir plutôt que par hasard. (...) L'échec ne résidera pas dans la rupture mais dans l'échec de la rupture. La séparation est le dernier acte de la vie commune." (110)

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La Séparation de Dan Franck a reçu le prix Renaudot en 1991. J'ai commencé par voir le film avec Isabelle Huppert et Daniel Auteuil, inspiré du livre mais qui en est aussi éloigné. Les deux ont leur charme et sont complémentaires.

Le point de vue est interne, à la 3e personne : on suit, à travers le regard de l'homme, la rupture qui se profile dans ce couple. La femme s'éloigne de lui. Tout commence par une histoire de main, qu'elle ne lui donne plus au théâtre, par un évitement perpétuel. Un jour, elle lui dit qu'elle a rencontré quelqu'un et qu'elle est folle amoureuse de lui. Mais pour autant, elle ne lui dit pas que lui, elle ne l'aime plus. Elle joue avec le chaud, le froid, et c'est, peu à peu, une descente aux Enfers :

"Il lui a dressé le tableau glacé de l'avenir. Terrorisée, elle est venue sur ses genoux et s'est lovée contre lui comme une enfant. (...) Une minute plus tard, elle était debout, à nouveau froide et distante" (69)
Il ne veut pas la perdre, il l'aime, il la désire. En plus, ils ont deux fils, et il n'imagine pas comment il pourra renoncer à vivre avec eux.

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Il est faible, il ne peut se résoudre à lui faire la guerre. Même quand il est à bout, il s'adoucit, revient vers elle, tente la trêve, rêve d'un nouveau départ. Elle est dure, froide, murée dans son histoire et dans son rejet de cet homme qui s'accroche à elle, sa femme... C'est la guerre des nerfs. Elle le sent dans l'attente, elle sait qu'elle a la main sur lui, mais peut-être que, décidément, elle ne l'aime plus...

"Elle est dure, intraitable, d'une méchanceté inouïe." (89)

"Elle est plus belle que jamais. Il cherche sur son corps et son visage les imperfections (très rares) qu'il lui connaissait, et n'en découvre aucune." (71)

Mais c'est un homme en souffrance qui parle. Jamais nous n'avons son point de vue, à elle. On ne connaît cette femme que dans les mots provoqués par la déchirure amoureuse de l'homme.
L'homme décortique toutes les souffrances qu'il endure, comme celle-ci :

"Lorsqu'elle l'appelle par son seul prénom, il a l'impression d'entendre claquer un fouet au-dessus de sa tête." (120)

Ou bien : "Désormais, il n'aura plus de prénom, pas de diminutif, plus d'identité intime. Il sera Hep! Ex-amour, ex-chéri, ex-mon-petit-mari, désormais Hep! (159)

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Il y a la présence des amis, qui conseillent, qui sont impuissants. Lors d'une discussion, il comprend qu'il manque d'un sentiment, l'orgueil. A côté d'elle, il rampe, il accepte tout, la présence de l'Autre (l'amant), tout... Mais la fierté, ça ne s'invente pas, on peut être orgueilleux quand on n'aime pas. C'est ainsi qu'il va agir selon sa nature, tenter la conciliation, l'apaisement :

"Froide, blanche, murée dans un silence de plomb. Il a tenté le débonnaire conciliant, l’amabilité austère puis (...) s'est demandé à qui revenait le droit d'hostilité. La colère l'a pris lorsqu'il a réalisé avec quelle subtilité elle retournait la situation à son profit." (128)

Même à la fin, il tente encore la paix, les retrouvailles. Combien l'espoir renaît quand elle lui demande la même paire de boucles d'oreilles qu'elle a perdu! C'est comme un signe, pour lui... mais il se confronte à sa froideur, ses changements d'idées, d'humeur :

"Un jour je pense ceci et, un jour, cela."
(174)

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Mais c'est la fin : "Nous sentons le cadavre, pense-t-il." (189) "Nous avons été aussi rapides à nous aimer qu'à nous séparer." (185)


Dan Franck raconte la rupture de l'intérieur. On ne peut pas douter un instant du caractère autobiographique de ce livre car, pour écrire ce qui est écrit, il faut l'avoir senti et vécu. L'homme du roman est un écrivain qui perd pied et qui voit la femme qu'il aime lui échapper, pour un autre ou pas. C'est écrit dans un style simple, parfois un peu trop moderne, dans le sens que c'est parfois télégraphique. On y trouve un secours, un réconfort par l'identification.
Au-delà d'eux, il y a leurs enfants. C'est la partie qui m'intéresse le moins, justement par rapport à ce problème d'identification, que ce soit au père ou à la mère.

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C'est un roman sincère, dont on voit les tripes, un cri.
A conseiller à tous les amoureux dans la douleur de la séparation! C'est le seul livre contemporain centré sur ce sujet que j'ai jamais lu.[center]


Au passage, un article intéressant sur les personnages réels que les écrivains utilisent pour écrire leur roman. C'est parfois sujet de discorde!
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Il n'y a pourtant pas de lois qui interdisent de se servir de sa propre souffrance pour écrire. Au contraire...
Elisabeth Franck, attachée de presse, ex-épouse de Dan Franck, qui évoque leur rupture dans La Séparation (Points), prix Renaudot en 1991. "J'avais quitté Dan depuis six mois lorsqu'il a écrit son roman, dont il a apporté le manuscrit au Seuil, où je travaillais. Il me l'a fait lire : je n'en revenais pas, c'était notre vie, c'était insupportable. J'étais anéantie, je pleurais. Je ne remets pas en cause la douleur de Dan de me voir partir car j'en aimais un autre. Mais cette impudeur à balancer notre vie sur du papier m'a choquée. Je lui ai demandé de supprimer une scène, à la fin, à l'enterrement d'un jeune garçon. Il a accepté tout de suite de couper ce passage, il s'est rendu compte qu'il était allé trop loin. Il a dédié La Séparation à nos deux enfants contre ma volonté. C'est à la fois le livre et ses résonances dans le petit milieu de l'édition qui m'ont affectée. Ma seule explication : la vengeance et une blessure narcissique. J'ai aussitôt demandé le divorce."


Une pensée très forte pour Moria... draplove

Kashima
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