Georg Trakl- « Qui pouvait-il bien être ? » Rilke

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Georg Trakl- « Qui pouvait-il bien être ? » Rilke

Message  Invité le Ven 20 Mai 2011 - 3:16



Poète des lacs sombres, des décadences et des transgressions, Trakl est le poète contemporain le plus dérangeant. Étranges sont ses voies nocturnes, et il reste un étranger pour tous. Maléfique sa poésie, éclatante et perverse son écriture.
« Qui pouvait-il bien être ? » demandera Rilke juste après la mort de Trakl. « Je suis à moitié né, je suis complètement mort », disait lucide Trakl.

Trop de réponses vont tuer la réponse, on peut juste s’approcher un peu de ce poète en éludant sa complexité et son sens du religieux très personnel, Pain et vin, ceux de la religion mais aussi ceux qu’il apportait aux prostituées les soirs d’hiver passent dans son œuvre.

Mais plus encore la neigeuse nuit, est dans ses mots qui sont « une croix de sang dans l’éclat des astres ». Il se voyait comme un pauvre Kaspar Hauser, l’homme sans identité, l’étranger total.




Issue des débris pourrissants de l'Europe austro-hongroise, de la joyeuse apocalypse viennoise, du nihilisme féroce berlinois, une poésie noire et glacée a vu le jour : la poésie expressionniste de langue allemande. Pressentant les bruits terrifiants de la grande « guerre-boucherie » qui s'avance dans les tranchées des têtes, toute une génération de peintres, d'écrivains hurlera avant de disparaître, broyée devant la bêtise coagulée en haine répandue. Il aura retransmis le crépuscule métaphysique de l'Occident.

D’ailleurs « Occident » est l’un de ses plus beaux textes. Il est profondément l’homme du déclin et il n’aura de cesse de décliner.

Trakl est né à Salzbourg le 3 février 1887, il est mort en le 3 novembre 1914 à 27 ans.

Il était pharmacien militaire, pour mieux se rapprocher de ses drogues. Sa vision de la boucherie de Grodek, entre le 6 et le 11 septembre 1914, le marqua au tréfonds. Il fera une tentative de suicide pour ne plus voir au fond de lui, tous ses corps déchiquetés, ces dormeurs sombres au front fracassé.



Trakl, Portraitstudie, Aquarell auf Japanpapier

Trakl est mort autant d'overdose de cocaïne, une nuit de 3 novembre 1914 à l’hôpital psychiatrique de Cracovie, que d'overdose du monde en sang. Il demeure, sans doute le plus grand de ces sacrifiés, comme Franz Marc, August Macke, qui surent jusqu'aux bouts des "champs d'horreur" parler de beauté. Nul n’aurait connu sa poésie et son théâtre sans le dévouement de son éditeur Ficker. Et depuis il est le soleil noir de la poésie allemande. En 1925 ses restes sont ramenés en Autriche près d’Innsbruck, pas si loin de vienne qu’il détestait. Une seconde vie commence dans la conscience littéraire européenne. Il devient la voix du malheur dans l’écrin du lyrisme proche de Novalis, avec des formes qui semblent rassurantes, - sonnets, quatrains -, mais qui pervertissent le genre.

Ses idéaux seront fracassés dans la boue et la mitraille. Le chaos et l’effusion lyrique sont mélangés.

Trakl a su crier puis disparaître. Sa mise en garde devant « l'errance au travers des déserts de terre ravagée » est toujours là.

Les poèmes de Trakl sont construits sur ses silences et l’autodestruction.

Seul celui qui méprise le bonheur aura la connaissance.

Trakl aura donc eu la connaissance, elle l’aura foudroyée.

Il aura baigné dans l’opium, la cocaïne et le chloroforme, dévoré les images et le silence, le brun silence. Il a un côté sacrificiel et expie à l’avance dans ses mots le malheur du monde, ses péchés. Il sera passé plein d’une tristesse indicible, naufragé lucide et voulant se noyer encore. Sur la voie du malheur, Trakl donne voix au malheur, mais dans son étrange pureté il sait que:

tandis que je poursuis lentement mon chemin, un amour infini m'accompagne.



Il veut à la fois vivre l’enfer et le malheur et pourtant entendre le chant des oiseaux. Il veut avoir patience obscure de la fin. Il est le miroir terni de son époque.

Je suis une ombre loin d'obscurs villages.

À la source du bois j'ai bu

Le silence de Dieu.

Sur mon front vient du métal froid.

Des araignées cherchent mon cœur.

Il y a une lumière qui s'éteint dans ma bouche.

De nuit je me trouvai sur une lande.



« Quelques clôtures entourant l'infinie - non parole, l’enclos d’une espèce de vide ineffable,voilà à quoi ressemblent ces vers-là. »(Rilke).

Et jamais Rilke ne pu entrer dans cet univers. Il ne pouvait respirer dans cet univers oppressant et morbide.

Hanté par l'innocence et le mal effrayant, écartelé entre sa passion pour sa sœur et sa destruction méthodique par la drogue, Trakl est pourtant autre chose qu'un poète maudit et sulfureux. Il est un somnambule dans sa vie, faisant de l’équilibre entre la mort et l’âme. L’épouvante est muette tapie dans ses vers.



Ses poèmes sont expiation complète. Son univers transparent, lisse, clos, nous renvoie à une œuvre énigmatique, mais que l'on pressent immense.

D'ailleurs, aucun poète ne suscite de par le monde autant d'études actuellement et d'innombrables colloques car il était récupéré par tous les amateurs de flux de conscience.



Mais qui est donc Georg Trakl, que serait-il devenu ?

À ces questions de Rilke, fasciné et repoussé à la fois, laissons les textes de Trakl répondre, au moment où sa bibliographie s'étoffe. Lisons-le urgemment, non pour les réponses arrachées à la terre gonflée de cadavres, mais pour quelques étincelles, ce peu d’amour qui sourd encore de nous.







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