Georges Bataille: Érotisme et transgression

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Georges Bataille: Érotisme et transgression

Message  Invité le Dim 10 Avr 2011 - 16:58

L'érotisme est l'approbation de la vie jusque dans la mort. George Bataille



Écrivain «maudit», car son langage souvent lié à la souillure et à la pourriture dérange. Il aborde les thèmes de l'érotique et de la transgression dans leur rapport avec le mythe et le sacré. Il nous offre des pages d'une rare profondeur sur la corrélation entre la vie et la mort, «la vie [étant] toujours un produit de la décomposition de la vie» (L'érotisme, Editions de Minuit, «Arguments», 1957 p. 62).

Attiré par les corridas, il fréquente les arènes de Madrid. Au cours de l'une de celle-ci, il assiste à la mort de Manuel Granero, le torero ayant d'abord été énuclé par les cornes du taureau qui s'acharna sur lui jusqu'à lui réduire le crâne en bouillie. Bataille en sort très marqué, n'oubliant jamais cette scène où s'étaient, pour lui, croisées mort et sexualité. Cette fascination l'amena à fonder Acéphale, une revue d'inspiration nietzschéenne mais aussi une société secrète visant à créer « la communauté de ceux qui n'ont pas de communauté ».



« Aucun terme n'est assez clair pour exprimer le mépris heureux de celui qui « danse avec le temps qui le tue » pour ceux qui se réfugient dans l'attente de la béatitude éternelle. Cette sorte de sainteté craintive – qu'il fallait tout d'abord mettre à l'abri des excès érotiques – a maintenant perdu tout son pouvoir : il n'y a plus qu'à rire d'une ivresse sacrée qui s'accordait avec une « sainte » horreur de la débauche. La pudibonderie est peut-être salutaire aux mal venus : cependant celui qui aurait peur des filles nues et du whisky aurait peu de choses à faire avec la « joie devant la mort » . C'est une sainteté éhontée, impudique, qui entraîne seule une perte de soi assez heureuse. La « joie devant la mort » signifie que la vie peut être magnifiée de la racine jusqu'au sommet. Elle prive de sens tout ce qui est au delà intellectuel ou moral, substance, Dieu, ordre immuable, ou salut. Elle est une apothéose de ce qui est périssable, apothéose de la chair et de l'alcool aussi bien que des transes du mysticisme. Les formes religieuses qu'elle retrouve sont les formes naïves qui ont précédé l'intrusion de la morale servile : elle renouvelle cette sorte de jubilation tragique que l'homme « est » dès qu'il cesse de se comporter en infirme : de se faire une gloire du travail nécessaire et de se laisser émasculer par la crainte du lendemain. »
Bataille – Acéphale n°5 « Folie, Guerre et Mort » – Juin 1939




L'Histoire de l'œil qu'il écrivit vers 1926, développa le thème de ce fantasme morbido-sexuel. Considérant la corrida comme un rituel et reliant la tauromachie à son appréhension personnelle de l'univers comme confrontation de forces, Bataille intellectualisa son aficion vers un mythe mithriaque qu'il développa dans son Soleil pourri. Il explique dans L'expérience intérieure : «J'entends par expérience intérieure ce que d'habitude on nomme expérience mystique : les états d'extase, de ravissement, au moins d'émotion méditée » . Pendant la Deuxième Guerre mondiale, influencé par Heidegger, Hegel, et Nietzsche, il écrit La Somme athéologique (le titre se réfère à la Somme théologique de Thomas d'Aquin) qui comporte ses travaux L'Expérience intérieure, Le Coupable et Sur Nietzsche. Bataille jeta ainsi les bases de son œuvre érotique, de son érotisme qui est une : «ouverture entre les ouvertures pour accéder tant soit peu au vide insaisissable de la mort », a commenté Michel Leiris. Pour le Divin, la seule attitude face à la mort reste la recherche d'une ultime volupté. C'est du moins les phrases qu'il met dans la bouche du moribond expliquant à son confesseur : «Renonce à l'idée d'un autre monde, il n'y en a pas, mais ne renonce pas au plaisir d'être heureux... Mon ami, la volupté fut toujours le plus cher de mes biens, le l'ai encensé toute ma vie, et j'ai voulu la terminer dans ses bras ».

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« À la base, la passion des amants prolonge dans le domaine de la sympathie morale la fusion des corps entre eux. Elle la prolonge ou elle en est l’introduction. Mais pour celui qui l’éprouve, la passion peut avoir un sens plus violent que le désir des corps. Jamais nous ne devons oublier qu’en dépit des promesses de félicité qui l’accompagnent, elle introduit d’abord le trouble et le dérangement. La passion heureuse elle-même engage un désordre si violent que le bonheur dont il s’agit, avant d’être un bonheur dont il est possible de jouir, est si grand qu’il est comparable à son contraire, -à la souffrance. Son essence est la substitution d’une continuité merveilleuse entre deux êtres à leur discontinuité persistante. Mais cette continuité est surtout sensible dans l’angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l’impuissance et le tremblement. Un bonheur calme où l’emporte un sentiment de sécurité n’a de sens que l’apaisement de la longue souffrance qui l’a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d’une contemplation éperdue de la continuité intime qui les unit.
Les chances de souffrir sont d’autant plus grandes que seule la souffrance révèle l’entière signification de l’être aimé. La possession de l’être aimé ne signifie pas la mort, au contraire, mais la mort est engagée dans sa recherche. Si l’amant ne peut posséder l’être aimé, il pense parfois à le tuer : souvent il aimerait mieux le tuer que le perdre. Il désire en d’autres cas sa propre mort. Ce qui est en jeu dans cette furie est le sentiment d’une continuité possible aperçue dans l’être aimé. Il semble à l’amant que seul l’être aimé – cela tient à des correspondances difficiles à définir, ajoutant à la possibilité d’union sensuelle celle de l’union des coeurs, – il semble à l’amant que seul l’être aimé peut en ce monde réaliser ce qu’interdisent nos limites, la pleine confusion de deux êtres, la continuité de deux êtres discontinus. La passion nous engage ainsi dans la souffrance, puisqu’elle est, au fond, la recherche d’un impossible et, superficiellement, toujours celle d’un accord dépendant de conditions aléatoires. Cependant, elle promet à la souffrance fondamentale une issue. Nous souffrons de notre isolement dans l’individualité discontinue. La passion nous répète sans cesse : si tu possédais l’être aimé, ce coeur que la solitude étrangle formerait un seul coeur avec celui de l’être aimé. Du moins en partie, cette promesse est illusoire. Mais dans la passion, l’image de cette fusion prend corps, parfois de différente façon pour chacun des amants, avec une folle intensité. Au-delà de son image, de son projet, la fusion précaire réservant la survie de l’égoïsme individuel peut d’ailleurs entrer dans la réalité. Il n’importe : de cette fusion précaire en même temps profonde, le plus souvent la souffrance – la menace d’une séparation – doit maintenir la pleine conscience ».
Georges BATAILLE, L’érotisme (1957), 10-18, U.G.E., 1965, pp. 24-25.
« Ce coeur que la solitude étrangle»

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Histoire de l'oeil

Message  Kashima le Dim 10 Avr 2011 - 18:33

Mais cette continuité est surtout sensible dans l’angoisse, dans la mesure où elle est inaccessible, dans la mesure où elle est recherche dans l’impuissance et le tremblement. Un bonheur calme où l’emporte un sentiment de sécurité n’a de sens que l’apaisement de la longue souffrance qui l’a précédé. Car il y a, pour les amants, plus de chance de ne pouvoir longuement se rencontrer que de jouir d’une contemplation éperdue de la continuité intime qui les unit.

Il y a des moments où certains mots vous touchent plus que d'autres... C'est le cas de ceux-ci, et de ceux de Bataille que tu as retranscrits ici.
De lui, je n'ai lu que Ma Mère et Histoire de l'oeil. Ce dernier était vraiment étrange, fait d'un érotisme morbide - du moins dans mon souvenir. Je crois me rappeler une assiette de lait.

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" (…) je n’aimais pas ce qu’on nomme les plaisir de la chair, en effet parce qu’ils sont fades. J’aimais ce que l’on tient pour sale. Je n’étais nullement satisfait, au contraire, par la débauche habituelle, parce qu’elle salit seulement la débauche et, de toute façon, laisse intacte une essence élevée et parfaitement pure. La débauche que je connais souille non seulement mon corps et mes pensées mais tout ce que j’imagine devant elle et surtout l’univers étoilé…"

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Illustration de Hans Bellmer, extrait de la récente réédition de l'Histoire de l'Oeil et de Madame Edwarda de Georges Bataille chez Pauvert.


"— Justement, continua l’Anglais, ces hosties que tu voies sont le sperme du Christ en forme de petits gâteaux. Et, pour le vin, les ecclésiastiques disent que c’est le sang, ils boiraient du vin rouge, mais ils boivent du vin blanc, sachant bien que c’est de l’urine.

Cette démonstration était convaincante. Simone s'arma du calice et je m'emparai du ciboire : Don Aminado, dans son fauteuil, agité d'un léger tremblement.

Simone lui assena d'abord sur le crâne un grand coup de pied de calice qui l'ébranla mais acheva de l'abrutir. Elle le suça de nou­veau. Il eut d'ignobles râles. Elle l'amena au comble de la rage des sens, puis : Ça n'est pas tout, fit-elle, il faut pisser.

Elle le frappa une seconde fois au visage.

Elle se dénuda devant lui et je la branlai.

Le regard de l’Anglais était si dur, fixé dans les yeux du jeune abruti, que la chose eut lieu sans difficulté. Don Aminado emplit bruyam­ment d'urine le calice maintenu par Simone sous la verge.

Et maintenant, bois, dit Sir Edmond.

Le misérable but dans une extase immonde.

De nouveau Simone le suça; il cria tragique­ment de plaisir. D'un geste de dément, il envoya le vase de nuit sacré se fêler contre un mur. Quatre robustes bras le saisirent et jambes ouvertes, corps brisé, criant comme un porc, il cracha son foutre dans les hosties, Simone le branlant, maintenait le ciboire sous lui."



Kashima
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Re: Georges Bataille: Érotisme et transgression

Message  Invité le Lun 11 Avr 2011 - 10:50

L'érotisme de Bataille est en effet morbide. Histoire de l'oeil, édité clandestinement pour la première fois en 1928 a été, à l'époque, qualifié de roman pornographique et il garde toujours cette dimension aujourd'hui. Mais ce ne serait que très restrictif de n'envisager ce court roman que sous cet angle. Il y a une dimension métaphysique et le texte est plein de symboles (l'oeuf, l'oeil...).
Bataille, je le rapprocherais de Duras. Chez Duras, le leitmotiv est l'amour impossible ou l'impossibilité de l'amour. Chez Bataille le plaisir et/est l'impossible.
« Le plaisir, c’est le paradoxe ». Bataille
Le plaisir dans les oeuvres de Bataille est presque constamment évité. L’érotisme bataillien coincide avec un fantasme de totalité. Le désir, se fondant sur une « faille » première, tend vers la coincidence improbable du "Je" et du "Tout". Son paradoxe est de s’articuler avec le plaisir en une dialectique adversative.
L’orgasme paraît impropre à résoudre la tension sexuelle car il dérobe le "Tout" vers lequel tend l’érotisme par
un insidieux glissement. La rupture dont il procède ne transcende pas la quête érotique mais la dévie de son appétit de totalité absolue.
Or « l’Impossible », cette rupture fondamentale infligée au champ du possible se révèle comme le lieu majeur de focalisation érotique chez Bataille. En effet, « la véritable nature de l’excitant érotique ne peut être révélée que littérairement, dans la mise en jeu de caractères et de scènes relevant de l’impossible ». L’érotisme bataillien relève donc de l’excitation et non de la résolution. Il trouve sa véritable nature par la littérature. Il a un caractère théâtral, voire de parodie et relève d’une scénographie.
L’érotisme tend enfin vers l’impossible et non vers le plaisir (but ou conséquence ordinaires de l’érotisme).



Dernière édition par Anja le Lun 11 Avr 2011 - 11:19, édité 1 fois

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Re: Georges Bataille: Érotisme et transgression

Message  Invité le Lun 11 Avr 2011 - 11:18

Kashima, comme tu as mis une illustration de Hans Bellmer pour Histoire de l'oeil , tu pourrais ouvrir sur Bellmer.


illustration de Hans Bellmer pour Madame Edwarda de Bataille

Masson ainsi que Kuniyoshi Kaneko ont également illustré des textes de Bataille.


Le peintre André Masson, proche de Georges Bataille, a illustré les numéros de la revue Acéphale. Le numéro 3-4, consacré à Dionysos, paru en juillet 1937, offrait ce dessin de Masson en frontispice.


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Re: Georges Bataille: Érotisme et transgression

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