Littérature concentrationnaire

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Littérature concentrationnaire

Message  Kashima le Jeu 13 Jan 2011 - 10:35




"La mise en question de la qualité d'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la "nature" et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l'espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible."
Avant-propos, Robert Antelme, 1947


(à suivre...)

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Re: Littérature concentrationnaire

Message  Kashima le Sam 26 Fév 2011 - 11:28


Libération de Buchenwald


Robert Antelme a été déporté parce qu'il était un Résistant.
Dans L'espèce humaine, que je considère comme un témoignage indispensable sur la déportation, il raconte sa vie dans le kommando Gandersheim, à Buchenwald.
Ce qui change des autres témoignages non moins importants de Primo Levi ou de Jorge Semprun, pour ne citer qu'eux pour l'instant, c'est que nous vivons ce qu'on pourrait bizarrement nommer l'ordinaire dans un camp, sans la haine antisémite, sans les gazages, sans les crématoires... Mais l'horreur n'est pas moindre, comme on pourrait s'y attendre.
Si vous voulez percevoir ce que peut-être la faim et le froid, Robert Antelme parvient à faire ressentir ces souffrances viscérales. La fatigue s'y ajoutant, c'est le sujet du livre : comment survivre quand on n'est plus qu'un corps affamé, desséché, qui doit encore aller travailler plus de dix heures par jour? Comment espérer le retour de la liberté, ce fantôme qui se fait attendre?


Retour des kommandos

"Le printemps nous trahira bien plus que l'hiver. (...) Des oiseaux chanteront au rassemblement du matin. Les anthrax grossiront. Les bois seront verts sous les yeux des moribonds." (190)

"Déjà la faim nous enferme. On n'en souffre pas, ça ne fait mal nulle part, mais on est obsédé par le pain (...). La faim n'est autre chose qu'une obsession." (93)

Comme on savoure le sommeil pendant qu'on lit ce livre! Comme on se dit qu'on ne pourra jamais, même en lisant tous les témoignages de déportés, qu'ils soient juifs, homosexuels, résistants, se rendre compte de ce qu'est cette souffrance-là...
Si l'inhumanité reste encore à prouver, ce livre montre qu'elle n'a pas forcément les traits d'un SS sadique, mais que chaque homme qu'on a convaincu de sa supériorité sur un autre peut se comporter comme un individu n'appartenant plus à l'espèce humaine.


Détenus se découvrant devant un SS (Mathausen)

"On peut brûler les enfants sans que la nuit remue." (122)

Je réécris ici cette phrase magnifique dans sa simplicité poétique :

"Eh bien ici, la bête est luxueuse, l'arbre est la divinité et nous ne pouvons devenir ni la bête ni l'arbre."

La deuxième partie du livre relate la marche forcée des détenus du camp. Marcher ou mourir, malgré la fatigue, la diarrhée, la menace incessante de la mort qui surgit : un SS peut vous avoir repéré et décider de vous sortir du rang, et de vous abattre.
Lors d'une halte, Robert Antelme regarde la nature et se dit ceci :

" Jamais on n'aura été aussi sensible à la santé de la nature. Jamais on n'aura été aussi près de confondre avec la toute-puissance l'arbre qui sera sûrement encore vivant demain. (...) Nous nous sentons comme ayant pompé tout pourrissement possible. (...) Si ressemblants aux bêtes, toute bête nous est devenue somptueuse ; si semblables à toute plante pourrissante, le destin de cette plante nous paraît aussi luxueux que celui qui s'achève par la mort dans le lit.
(...) Il n'y a pas d'espèces humaines, il y a une espèce humaine. C'est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous."




Quelques mots sur l'auteur :

"En 1939, Robert Antelme épouse Marguerite Duras qui travaille alors pour une maison d'édition. Leur premier enfant, un garçon, meurt à la naissance en 1942. La même année Marguerite Duras fait la connaissance de Dionys Mascolo qui devient son amant.

Pendant l'Occupation, Marguerite Duras et Robert Antelme sont membres de la Résistance. Leur groupe tombe dans un guet-apens, Marguerite Duras réussit à s'échapper aidée par Jacques Morland (nom de guerre de François Mitterrand), mais Robert Antelme est arrêté et envoyé dans un camp le 1er juin 1944. Après un passage à Buchenwald, il est conduit à Bad Gandersheim, un petit kommando dépendant de Buchenwald, où il est logé dans une ancienne église désaffectée, à proximité d'une usine.

À la fin de la guerre, François Mitterrand retrouve Robert Antelme dans le camp de Dachau, épuisé et miné par des mois de détention dans des conditions très dures (il souffrait du typhus), et organise son retour à Paris. Marguerite Duras a tiré de cette époque hors norme un récit intitulé La Douleur.

Robert Antelme a publié sur les camps un livre de grande portée, L'Espèce humaine, en 1947. Le livre est dédié à Marie Louise, sa sœur morte en déportation. Robert Antelme y montre des déportés qui conservent leur conscience face aux « pires cruautés humaines ». Les hommes qu'il décrit, réduits à l'état de "mangeurs d'épluchures", vivent dans le besoin obsédant mais aussi dans la conscience de vivre."


Je vais prolonger cette lecture par celle de la Douleur de Duras, qui fut sa femme, livre où elle raconte l'attente du mari déporté et son retour.

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Jorge Semprun : "Je suis sorti de l'oubli pour entrer dans l'angoisse"

Message  Kashima le Jeu 9 Juin 2011 - 18:53



Jorge Semprun est mort le 7 juin 2011.
Il était l'auteur du Grand Voyage, un livre qui raconte les wagons plombés et la déportation à Buchenwald :
"Semprun raconte dans ce livre le voyage de cinq jours qu'il effectua, avec 119 autres détenus entassés dans un wagon de marchandise, jusqu'au camp de concentration de Buchenwald ; il aborde au long du récit plusieurs étapes de sa vie : la guerre civile espagnole et la Résistance, mais aussi la Libération et son retour en France."



Il m'en reste des images frappantes, comme cette allée dans la nuit où les déportés sont immobiles sous le regard des aigles nazies.

Un autre grand livre sur ce sujet est L'Ecriture ou la Vie. Voici une interview de l'auteur à l'occasion de la parution de ce livre(1994) :




L'Écriture ou la vie... Ce « ou » est-il exclusif ?

Jorge Semprun — Quand je suis rentré de Buchenwald, à la fin d'avril 1945, j'avais un peu plus de vingt ans. Depuis l'âge de sept ans, j'avais décidé d'être écrivain. Dès mon retour, j'ai donc voulu écrire sur l'expérience que je venais de vivre. Quelques mois plus tard, après avoir écrit, réécrit et détruit des centaines de pages, je me suis rendu compte qu'à la différence d'autres expériences, notamment celles de Robert Antelme et surtout de Primo Levi, qui se sont dégagés de l'horreur de la mémoire par l'écriture, il m'arrivait précisément l'inverse. Rester dans cette mémoire, c'était à coup sûr ne pas aboutir à écrire un livre, et peut-être aboutir au suicide. J'ai donc décidé d'abandonner l'écriture pour choisir la vie, d'où ce titre. Et ce « ou ».

Comment est-il possible de choisir la vie en renonçant précisément à ce qui fait sa vie ?

Jorge Semprun — C'était un choix terrible pour continuer à exister, j'ai dû cesser d'être ce que je voulais être le plus. Et j'ai tenu pendant dix-sept ans. J'ai pratiqué une sorte de thérapie systématique, parfois brutale, de l'oubli. Et j'y suis parvenu au point d'entendre des anciens déportés parler des camps sans avoir conscience que moi aussi j'étais des leurs. J'écoutais leurs récits comme des témoignages extérieurs. En même temps, les plus petites choses pouvaient faire rejaillir les souvenirs.

Qu'est-ce qui a déclenché le retour à l'écriture ?

Jorge Semprun — Lorsque j'étais dirigeant du Parti communiste espagnol, il m'est arrivé, en 1961, de me retrouver bloqué dans un appartement clandestin de Madrid, dont je n'ai pu sortir pendant toute une semaine en raison des menaces policières. Tous ces jours-là, j'ai passé mon temps à écouter les récits du maître de maison. Il avait été interné à Mauthausen, mais ignorait que j'avais été moi-même déporté. Plus je l'écoutais, plus je trouvais qu'il racontait très mal, qu'il était impossible de comprendre de quoi il parlait. Et tout à coup, au terme de cette semaine, la mémoire m'est revenue et j'ai écrit, très vite, Le Grand Voyage. Dès qu'il a été publié, mon rapport au passé et à la mémoire a basculé. Il est redevenu douloureux et terrifiant. Je suis sorti de l'oubli pour entrer dans l'angoisse.

Et la genèse de L'Écriture ou la vie ?

Jorge Semprun — Beaucoup plus tard, en 1987. J'écrivais Netchaïev est de retour et, un samedi d'avril, je racontais une scène où l'un des personnages du roman se rendait à Buchenwald pour tenter de retrouver un compagnon de résistance déporté. Tout cela devait tenir en deux pages. Ce jour-là, l'écriture a dérapé complètement. Je me suis retrouvé en train d'écrire, à la première personne, un autre livre : c'étaient les premières pages de L'Écriture ou la vie. L'inconscient, ou je ne sais quoi, m'avait joué un curieux tour : ce samedi 11 avril était l'anniversaire de la libération de Buchenwald, et la première nouvelle entendue le lendemain fut l'annonce du suicide de Primo Levi... Dans ces conditions, il me fallait évidemment mener ce livre à son terme. Cela m'a pris très longtemps.

Êtes-vous ainsi parvenu au bout de la mémoire ?

Jorge Semprun — À partir du moment où s'accomplit le premier travail de mémorisation, tout revient peu à peu. Mais je me suis aperçu que j'avais tellement oublié que certains souvenirs, que je sais présents, restent à retrouver. Je peux aller encore plus loin.


http://www.gallimard.fr/catalog/entretiens/01029405.htm

Ce recueil de textes, son dernier livre, aborde aussi le sujet du nazisme :



"Entre Buchenwald et l'arbre de Goethe qui surplombe le camp, il ne doute pas que l'Allemagne saura exorciser ses démons et retrouver la sagesse de Goethe. Un grand et beau livre d'un homme de bien. "



Après lecture du Grand voyage, je me souviens avoir voulu faire signer mon livre au Salon de Paris, l'année du Mexique. Il n'était pas au stand, n'est pas venu, et j'ai renoncé, n'ayant pas pu attendre, dans le doute de son arrivée. Je n'aurai jamais cette dédicace.


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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Ven 8 Juil 2011 - 18:53



La deuxième partie de ce livre, intitulée Le voyage de grand-père Yosef, parle de la déportation de ce personnage.

Voici une façon qu'il avait de tenir au milieu des souffrances extrêmes, c'est Adler qui lui avait dit comment faire :

"Il me suffisait de songer à l'avenir que l'on me volait, de crier et de récriminer : comment peut-on me ravir mon avenir? "Insurge-toi! m'encourageait Adler. Imagine ce qui t'attendait et hurle contre la réalité qui anéantit ton destin!" Il n'eut pas besoin d'en dire davantage pour me convaincre de brandir le poing face à mes années spoliées.
Et ainsi, chaque jour, nous allions tels deux lions criant à l'injustice devant nos vies confisquées.
Adler acquit une foi inébranlable dans sa théorie de l'avenir. Le passé devait être à jamais proscrit. Il exigeait que je me libère de mes souvenirs, que je mette tout au rebut, que je secoue mes poches.
(...)
Il n'y avait pas le choix. Du matin au soir seul l'avenir nous préoccupait"
(337-338, Folio)


Au moment d'exécutions de déportés par les Nazis, ces mots montrent combien chaque être humain se sent unique au monde :

"Tous ces anonymes arbitrairement sortis, fustigés jusqu'à ce que mort s'ensuive et dévorés enfin par un chien. Dans leurs yeux se lisait tout le miracle de leur salut, le monde qu'ils incarnaient soudain, mais la peur les tétanisait. Le salut viendrait de nous, de la vie, semblait nous dire leurs regards vides. Jusqu'au dernier moment ils espéraient, se débattaient dans l'agonie, dans leurs souvenirs, sous les crocs de l'animal, ne pouvant concevoir le monde sans eux. Tu comprends? Ils ne pouvaient imaginer un monde sans eux.
Chacun d'eux, à genoux, une balle dans la nuque, était le monde entier. Et pas seulement parce que c'était écrit dans les Textes. Le monde entier tout simplement. Chacun avec ses souvenirs, ses amours comme ses vicissitudes. Comme moi. Mais moi je vivais toujours, et eux..."
(362, Folio)

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Message  Kashima le Sam 9 Juil 2011 - 13:17

"Ils étaient là devant moi, débarrassés du fardeau de leur mémoire. Un fardeau semblable à ces courges que l'on peut voir ployer sur le sol au bout de leur tige incroyablement fine." (431, Folio)


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Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 9:42

"On me suggérait d'édifier des ponts. D'oublier. Mais avant les bâtisseurs de ponts il y avait eu les créateurs d'abîmes. Et je n'étais pas prêt de les oublier." (486, Folio)

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Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 10:32

Le Lebensborn :



(p 516)

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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 11:50



Ce livre est un roman sur la Shoah : Amir Gutfreund oscille entre vérité et fiction, invente des personnages à partir d'autres qui ont réellement existé, crée des SS en côtoyant d'autres qui sévissaient dans les camps. Mais la frontière est très étroite entre l'Oberstrurmführer Licht, féru de marionnettes et abattant froidement et arbitrairement les déportés d'un coup de revolver, et "Bouba" du camp de Treblinka, ce sadique Kurt Franz ayant vraiment existé...
L'auteur explique cela dans les trois dernières pages qui constituent l'épilogue.



Dans la première partie, "Nos lois", il raconte comment Efi et lui, enfants, tentent de savoir des choses sur la Shoah. Mais on leur cache car "ils n'ont pas l'âge"... On fait connaissance avec leur famille, les grands-pères qu'ils se donnent : l'avare Lolek, Yosef... Amir nous raconte la vie dans ce quartier d'Israël, cinquante ans après la guerre.
J'ai parlé plus haut de la deuxième partie du livre, "Le voyage de grand-père Yosef" : les enfants ont atteint l'âge d'entendre ce qui s'est passé entre 1939 et 1945... Ce récit du grand-père d'adoption éveille en Amir l'envie d'en savoir plus : il fait témoigner son père et les gens de son quartier, compile des informations. On voit cela dans la troisième partie portant le nom de son fils, "Yariv". Lors de son enquête, il en vient à apprendre que le grand père de son épouse était un juif collaborateur, qui a assassiné dans les camps d'autres Juifs. Amir a du mal à accepter le fait qu'il ait engendré, avec Yariv, un huitième du sang de ce traitre.
Une foule de personnages, liés de près ou de loin à la guerre, parcoure le livre.

Amir est radical et, même s'il n'a pas vécu cette période, il est du genre à se mettre très en colère si sa femme achète une machine à laver de marque allemande. Le personnage de Hans Oderman, Allemand qui a toutes les caractéristiques de l'Aryen, va paradoxalement le réconcilier avec le passé...



Voici un avis lu ici : http://lahordenoire.free.fr/lettre_noire.php?art=864

C'est justement toute l'originalité du livre. Pas de cours d'histoire, pas de chiffre, il part des survivants et les montre tels qu'ils sont aujourd'hui, dans leur vie quotidienne avec leurs qualités et leurs travers, un peu comme des personnages de Jacques Tati. Et puis, une fois qu'on s'est attaché à Grand Père Yosef ou Grand Père Lolek, c'est le plongeon dans le passé et dans l'horreur. Mais il ne s'agit pas d'écœurer mais de lever un coin du voile sur ce qu'était concrètement la Shoah pour ceux qui l'ont vécue.

L'autre originalité est de sortir de la dualité bourreau victime. Les Juifs dans les camps étaient des gens normaux avec des héros, des durs, des martyrs, des traitres et des lâches. Du côté des Allemands, il y avait un peu de tout aussi. Mais il y a une grande différence. Du côté juif, le niveau d'horreur fait qu'il est impossible pour les survivants d'espérer une vie normale après, même en Israël. Tous continuent à porter les morts, comme la communauté de Linov, et perdent autant de leur propre vie. Du côté allemand, les criminels de guerre ont pu reprendre une vie normale. Dans la plupart des cas, soit ils ont échappé aux poursuites soit ils ont été condamnés mais libérés après seulement quelques années de prison.


Le livre rappelle en effet que les nazis se sont souvent très bien sortis de cette guerre, en toute impunité. La plupart, jugés, parfois condamnés à la perpétuité, ont été vite libérés de prison. Justice n'a pas été faite... Ceci est un extrait des archives de M. Perl sur le sort des criminels nazis après la guerre :




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Pour mémoire, Mazarine Pingeot

Message  Kashima le Mar 8 Nov 2011 - 19:34

Je mets le sujet sur ce livre ici même si je sais bien qu'il ne répond pas exactement aux critères de la rubrique.



Pour mémoire est une fiction écrite par Mazarine Pingeot, celle d'un enfant de notre siècle (ou de la fin du précédent) hanté par la Shoah sans être juif, sans avoir une personne de sa famille qui ait subi les horreurs de cette guerre.
Il a un jour échappé à la surveillance de sa nourrice australienne et s'est retrouvé, petit, devant les images de Nuit et brouillard.

Dans un récit écrit à "tu", Mazarine Pingeot nous narre sa lente descente aux enfers, par ce mal assimilé : le garçon s'identifie aux déportés juifs, il s'imagine ce qu'a été le froid piur eux, la faim jusqu'à en devenir anorexique, à un stade critique.



"Cette mémoire est pour toi une injonction. Elle te dit, comme le poème, "souviens-toi, remember", là est ton devoir d'homme. Ce qui ne te laisse pas de répit mais te laisse aussi perplexe car il ne te suffit pas, visiblement, de te souvenir : il ne t'est pas demandé à toi, personnellement, de te rappeler, mais à toi en tant qu'individu parmi d'autres, et qui es ces autres, dans une certaine mesure. Pourquoi alors te sens-tu si seul, entouré seulement de cadavres que tu ressuscites? En leur rendant une vie aléatoire, tu perds un peu de la tienne." (37)

Cette identification est très juste ; sans aller jusqu'à ce point, j'ai toujours ressenti cette judéité, cette solidarité avec la victime absolue, parce que sentir ce qu'a été la Shoah, c'est sentir aussi à quel point l'être humain peut être un barbare.

"Tu te demandes si le statut de victime étendu à si grande échelle a changé quelque chose à l'espèce humaine. S'il lui a conféré une guise de dignité. Tu sais bien que non, tu ne cherches pas toi-même à devenir une victime, même si le fait de ne pas en être une ne te laisse pas tranquille." (19)

Quand des personnes pensent que ce garçon est anorexique pour ressembler à une "gravure de mode", le jeune garçon se fait cette réflexion :

" Après tout, tu t'en fiches, tu joues avec les mots dan la tête pour avoir le dessus, tu es une gravure de mort." (54)


Le livre est bien écrit, assez court. Pourtant, j'ai eu du mal à me concentrer, il m'a fallu relire parfois certains passages, car on se laisse porter par les pensées du personnage, et l'esprit vagabonde.



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Treblinka

Message  Kashima le Dim 24 Juin 2012 - 8:44

Après maintes lectures sur le sujet de la déportation et de l'extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale, je n'avais pas lu un témoignage aussi violent que celui qui est sorti de la plume de Chil Rajchman.



Jorge Semprun, dans L'Ecriture ou la Vie, s'interroge sur le témoignage : peut-on témoigner de cette horreur? Doit-on le faire? Et comment? Il en vient à dire que, pour dire l'invraisemblable, il faudra passer par l'artifice, pour que la vérité ressorte plus puissante par ce prisme. Il s'agirait de dire que romancer l'atroce permettrait d'y avoir davantage accès ; que le roman, la création littéraire, seraient des contrepoids aux témoignages compilés par les historiens. Le Grand Voyage est un livre qui laisse des traces : j'ai encore en tête cette grande allée froide que surplombent les aigles allemandes.




Le Mort qu'il faut a été écrit plus tardivement par Jorge Semprun (2001) : dans ce livre, il raconte la vie à Buchenwald, davantage sous l'angle de la lutte et de la résistance. On lui a trouvé "le mort qu'il faut", c'est-à-dire un jeune homme, de son âge et de son gabarit, un Musulman (entendre être humain arrivé au bout de ses forces, qui n'est plus que l'ombre de son corps). Il va mourir et le narrateur prendra son identité pour échapper au danger d'une note de service qui plane sur lui.
Dans ce livre, la musique accompagne les prisonniers, le chant de Zarah Leander... On voit comment, dans ce camp de concentration réservé aux déportés politiques, communistes, s'organise le travail ; on sent que le quotidien est toujours accompagné des fumées du crématoire, emportant les morts au travail ou sous les brimades nazies.




Juste après, je lis Je suis le dernier Juif. Et là, je suis au coeur de l'horreur. C'est l'antithèse de Semprun, puisque le témoignage n'est pas littéraire, il est brut. J'aurais presque honte de dire que le livre de Semprun paraît très doux à côté. Le témoignage de Chil Rajchman est instantané, il n'a aucune fioriture. Il a été écrit lors de son évasion de Treblinka, à chaud, pour que les gens savent ce qui s'est passé là-bas.
Arrivé dans un convoi de 12000 Juifs, il fait partie des cinq survivants le soir-même. Il est embauché à trier les piles de vêtements de gens partis au gazage, ne doit pas lever la tête pour ne pas se faire frapper. Coiffeur, c'est-à-dire assigné à couper les cheveux des femmes avant la chambre à gaz, il sera ensuite arracheur de dents en or, il verra comment les Nazis tentent d'effacer les traces de leurs crimes en déterrant les corps par milliers dans les fosses et en les faisant brûler sur des bûchers gigantesques... Ce récit est terrible, effroyable, je n'ai jamais rien lu de tel.



Treblinka est un abattoir : les SS sont tous des sadiques, ils sont relayés par des Ukrainiens zélés et cruels, riant de couper une oreille à un Juif avant de l'abattre, ou sodomisant avec un tisonnier un détenu pris au hasard.
Une phrase, qui n'est pas dans ce livre, mais qui reflète exactement ce qu'on peut y lire :

"La terre rejette des fragments d'os, des dents, divers objets, des papiers. Elle ne veut pas être complice."
(Vassili Grossman)



Les SS veulent que toute trace de cadavre disparaisse : les prisonniers doivent réduire les crânes en poussière, piler les os : tout doit être réduit en cendres. Mais le sang, de tous ces corps assassinés, remonte souvent à la surface, jusqu'à s'enflammer au contact des proches bûchers.
Les cadavres d'enfants sont, dans la bouche des Nazis, des "colifichets" (entendre du rien du tout...)

Chil Rajchman s'en sortira miraculeusement, lors de la révolte organisée par des déportés. Son récit en yiddish n'a été édité que bien des années plus tard.

Vidéo de Chil Rajchman (mort en 2004):




Je m'apprête à lire Treblinka de Jean-François Steiner, et voudrais remédier au fait que, lorsqu'on cherche une info sur ce livre, on soit obligé de trouver en premier résultat sur Internet le blog de l'infâme révisionniste Faurisson.

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Treblinka, J.F. Steiner

Message  Kashima le Sam 7 Juil 2012 - 18:48



Livre d'utilité publique! Une mine sur le camp de Treblinka, à propos duquel on n'a quasiment aucun document, pour lequel on a, heureusement, le témoignage de quarante survivants.
Ce livre se fonde sur ces témoignages que l'auteur a utilisés pour raconter comment les "techniciens" (entendre les nazis chargés de l'exécution des Juifs) ont commencé par la mort par balle dans les forêts, puis ont trouvé qu'un camion dans lequel on enfermait des Juifs était plus efficace, jusqu'à avoir l'idée de faire ce camion à grande échelle, car cela éliminerait plus de monde et serait plus pratique pour débarquer les cadavres.
On pourrait comparer ce livre au film Holocauste, car il part du ghetto de Vilnius pour se finir à Treblinka, excepté que l'objectif est de témoigner sur ce camp précisément, rasé après la révolte, duquel des déportés voulaient s'échapper non pas pour vivre, mais pour pouvoir témoigner.



La grand entreprise, à Treblinka, est d'exterminer un nombre démesuré de Juif. Des milliers de personnes sont tuées en un jour, les corps sont enfouis, empilés, alignés, jusqu'à ce que les nazis se rendent compte qu'il va falloir faire disparaître toutes les traces. Treblinka devient le camp de l'horreur, s'il ne l'était pas déjà. Deux parties : le camp 1, où l'on trie les vêtements, objets... Le camp 2 où l'on arrache les dents des morts, où l'on déterre à la chaîne car il va falloir faire disparaître en fumée, sur d’immenses bûchers, les centaines de milliers de corps.
On retrouve beaucoup de choses lues dans Je suis le dernier Juif (voir ci-dessus), mais la différence, c'est que le livre de Rajchman est un témoignage à vif tandis que le livre de Steiner est un livre documenté, qui tâche d'englober toutes les informations, même s'il a forcément recours à la fiction parfois. Voici ce qu'en dit Simone de Beauvoir, dans la préface :

"L'auteur n'a pas prétendu faire un travail d'historien. Chaque détail est garanti par des témoignages écrits ou oraux, qu'il a recueillis et confrontés. mais il ne s'est pas interdit une certaine mise en scène. En particulier, il a reconstruit les dialogues. (...) On lui reprochera peut-être de manquer de rigueur : il aurait été moins fidèle à la vérité s'il ne nous avait pas livré cette histoire dans son mouvement vivant."


Le livre n'est pas assez connu. Pour preuve! C'est un scandale de tomber sur le blog dédié au négationniste Faurisson quand on cherche des informations sur lui. Il doit être lu, connu. La vérité doit se transmettre, il ne doit pas tomber dans l'oubli : c'est ce que craignaient ces hommes et femmes assassinés à Treblinka.
Est-ce parce que Steiner* n'a pas subi la déportation lui-même? Il a perdu son père et une grande partie de sa famille durant cette guerre.

Je reproduis ici quelques extraits, qui m'ont marquée, pour l'éclat de la phrase ou pour l'image. C'est un pavé passionnant, terrible, mais on n'est pas dans l'exercice littéraire pour autant, même s'il faut préciser que les faits sont très bien agencés et que tout est limpide. Le livre est chronologique. Les personnages ne sont pas inventés : ils nous donnent comme horizon leur révolte.

“On ne se venge pas du golem, on le détruit.”

“Évidemment, il [l’Ukrainien] est antisémite mais il ne comprend pas pourquoi les Allemands tuent les Juifs. Pour lui, nous faisons partie de l’équilibre manichéen du monde. Un jour, il m’a dit : ” C’est comme quelqu’un qui voudrait combler les vallées, sous prétexte qu’il n’aime pas les montagnes.” Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire. “Et alors? lui ai-je demandé. - Eh bien, il n’y aurait plus de montagnes.”





“Regarde-moi, je suis belle. Regarde-moi, je vais mourir. Regarde mon corps, regarde comme il est beau. Il était fait pour aimer, il était fait pour la vie, pour les caresses. Regarde-le! N’est-il pas beau? N’est-il pas jeune? N’est-il pas ferme? Il veut vivre, il veut aimer, Dieu l’a dessiné pour l’amour.”
Elle laissa retomber ses mains qu’elle avait remontées le long de ses hanches et de ses flancs, puis, après un instant d’immobilité, son visage lumineux se déchira en sanglots.
Deux gardes ukrainiens que le bruit avait attirés l’emmenèrent derrière la baraque et ses sanglots de désespoir devinrent des sanglots de douleur.”




“Parce que la vie, n’importe quelle vie doit être vécue et parce que vivre ce n’est pas survivre, c’est rire, c’est penser, c’est écrire.”

“A quelques dizaines de mètres de là, d’immenses brasiers hauts de plusieurs mètres vrombissaient. Les visages des morts reprenaient, au moment où les flammes les atteignaient, une vie soudaine. Ils se tordaient et grimaçaient comme déformés par une douleur insoutenable. La graisse liquide et la lymphe qui perlaient soudain recouvraient leur visage d’une sorte de sueur qui renforçait encore l’impression de vie et d’intense souffrance. Sous l’effet de la chaleur, le ventre d’une femme enceinte éclata comme un fruit trop mûr libérant le fœtus qui s’embrasa d’un coup.”


(bûcher à Belzec, mais c'est le même type de construction à Treblinka)



“Comme il [Herbert Floss] l’expliqua, tous les cadavres ne brûlaient pas de la même manière, il y avait de bons cadavres et de mauvais cadavres, des cadavres réfractaires et des cadavres inflammables. L’art consistait à se servir des bons pour consumer les mauvais. D’après ses recherches (…), les vieux brûlaient mieux que les nouveaux, les gras que les maigres, les femmes que les hommes et les enfants moins bien que les femmes mais mieux que les hommes. Il en ressortait que le cadavre idéal était un vieux cadavre de grosse femme.”



“- Ah! non, on ne vit pas en l’air. Vivre c’est manger, c’est espérer, c’est aimer, vivre c’est agir. On aime la vie comme on aime une femme, avec son cœur, et avec son corps aussi.”
Après un silence pendant lequel il sembla réfléchir, Kurland ajouta d’une voix pensive :
“Oui, la vie ressemble à une femme, il ne faut peut-être pas trop l’aimer si on a peur de souffrir…”

“On peut avoir une belle voix ; cela n’empêche pas de faire un beau cadavre.”



Rappelons-nous que le négationnisme va bon train sur ce livre! Il ne faut pas leur céder du terrain.




* Jean-François Steiner est né le 17 février 1938 dans la région parisienne. Son père, israélite, est mort en déportation. Sa mère, catholique soucieuse de donner à ses enfants l'éducation que leur aurait souhaitée leur père, s'est remariée avec un médecin israélite. Après des études classiques au lycée Louis-le-Grand, Jean-François Steiner passe un an et demi en Israël. Il a alors dix-sept ans, découvre la vie en kibboutz et prend conscience d'un monde qui lui inspire un intérêt passionné, première étape des recherches qui aboutiront à la rédaction de Treblinka. Revenu en France, il suit les cours de propédeutique à la Sorbonne.
En 1959, il part pour l'Algérie dans un régiment de parachutistes (le Xllle Dragon - régiment opérationnel de réserve générale). Son service militaire terminé, deux ans plus tard, il coupe des dépêches à Combat, écrit un texte qui sera publié par Les Temps modernes en février 1962 sous le titre "Fabrication d'un parachutiste". Il collabore à Réalités, L'Express (reportages en Algérie), Le Nouveau Candide.




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Le ring de la mort

Message  Kashima le Ven 7 Sep 2012 - 12:41



Ce livre, publié à L'Ecole des Loisirs (Medium poche) s'adresse a un public d'adolescents. Il est la réécriture d'Un Survivant, livre de Maurice (Moshé) Garbaz, publié chez Plon en 1984 et pas réédité de nos jours. Connaissant Maurice, ami de sa famille, Jean-Jacques Greif, auteur pour la jeunesse, a décidé, avec son accord, de s'inspirer de son témoignage pour le Ring de la Mort.

Le livre raconte l'histoire de Maurice (Moshé), son enfance en Pologne, les camps de transit en France, Auschwitz, le retour... Il est un témoignage fidèle à l'histoire, dont la réalité n'est pas trop édulcorée si l'on excepte une certaine distance du narrateur qui subit pourtant ces choses. Le "Aïe" sous les coups d'un SS m'a paru très léger. C'est ce qu'on pourrait reprocher, entre autres, cette mise à distance, l'absence, malgré le point de vue interne, de sentiment. Lire l'original sera sans doute plus poignant.
Il ne faut pas non plus lire ce livre pour le style (absent), mais juste pour l'information, surtoit si l'on est adolescent. Finalement, pour voir que c'est à L'Ecole des Loisirs, ce n'est pas tellement simplifié, comme je m'y serais attendu. C'est sûr qu'après avoir lu la littérature sur le sujet, cela peut paraître un peu "fade", même s'il est délicat d'employer cet adjectif ici... Mais c'est écrit pour un public précis, la jeunesse, et l'adulte apprendra des choses sur la déportation à Auschwitz s'il ne connaît pas trop cette partie de l'histoire.
Le début ne m'a pas intéressée ; je suis allée plus loin, à l'arrivée au camp (sans doute à cause de cette absence de style), mais j'ai poursuivi (en sautant parfois quelques pages).
Je mets trois étoiles quand même pour les raisons invoquées ci-dessus (l'utilité), et aussi parce que Jean-Jacques Greif a voulu réécrire le livre d'un
On ne parle pas toujours des corps enchevêtrés dans la chambre à gaz, qu'il faut presque casser pour les détacher les uns des autres, des mères qui étranglaient leurs enfants quand elles avaient compris que ce n'était pas une "vraie" douche...
Dans la collection "Medium poche" (à partir de 12 ans), ce livre a le mérite d'exister pour un public que le temps éloigne de plus en plus de cette Histoire.

Rem : le livre s'appelle ainsi car il est question, à certains moments, des combats de boxe qui étaient organisés dans les camps, faisant se battre les déportés les uns contre les autres.



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Re: Littérature concentrationnaire

Message  Arsenn le Jeu 8 Nov 2012 - 18:23

Viens vers moi, toi, heureux citoyen du monde, qui habites le pays où existent encore bonheur, joie et plaisir, et je te raconterai comment les ignobles criminels modernes ont transformé le bonheur d'un peuple en malheur, changer sa joie en tristesse éternelle, détruit à jamais son plaisir de vivre.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont la vie est assurée grâce à la morale humaine et l'existence garantie par la loi, et je te raconterai comment les modernes criminels et ignobles bandits ont piétiné la morale de la vie et anéanti les lois de l'existence.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont le pays est ceint de modernes murailles de Chine, que les griffes de ces diables cruels ne peuvent atteindre, et je te raconterai comment ils ont enserré tout un peuple dans leurs bras diaboliques et enfoncé dans sa gorge leurs horribles griffes avec une férocité sadique, jusqu'à ce qu'ils l'aient étranglé et anéanti.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, qui as eu le bonheur de ne pas avoir à affronter la domination des féroces bourreaux modernes, et je te raconterai et te montrerai comment, par quels moyens, ils ont fait périr des millions de membres du fameux peuple de martyrs.


J'ai choisi ces quelques lignes en guise d'introduction à ce livre incontournable qui nous plonge au coeur de l'abomination de la Shoah.



Les Sonderkommandos désignaient les équipes de déportés juifs temporairement épargnés qui étaient chargées de faire fonctionner les structures industrielles destinées à l'extermination en masse, les Krematorien (salle de déshabillage + salles de gazage + fours crématoires); ses membres logeaient sur place, à l'écart des baraquements des camps d'anéantissement, afin d'éviter au maximum les "fuites" d'informations auprès des nouveaux arrivés et par là-même les réactions de panique. Rien ne devait enrayer la diabolique chaîne de la Shoah, de la rafle jusqu'à la disparition des corps des raflés ...

 Cher découvreur, cherche partout sur chaque parcelle du sol. Dessous sont enfouis des dizaines de documents, les miens et ceux d'autres personnes, qui projettent une lumière sur ce qui s'est passé ici. On y a enfoui de nombreuses dents. C'est nous, les ouvriers du Kommando, qui les avons disséminés intentionnellement sur tout le terrain autant qu'on l'a pu afin que le monde puisse trouver des preuves tangibles des milliers d'êtres humains assassinés 


Ces quelques lignes sont extraites de la lettre écrite par Zalmen Gradowki le 6 septembre 1944, un mois avant le soulèvement du Sonderkommando dont il était l'un des animateurs, cachée dans une gourde métallique, et découverte le 5 mars 1945 après la libération du camp près du Krematorium III de Birkenau. Cinq lignes qui donnent sens à ces documents si spécifiques que les historiens désignent habituellement sous l'appellation générique de « manuscrits d'Auschwitz ». Alors que l'on est affecté à la tâche la plus abominable de l'abomination de la Shoah, « la phase terminale du processus d'extermination » (Nathan Cohen), avant de disparaître à son tour (demain ? dans une semaine ? dans un mois ?), on ressent une dernière obligation envers l'humanité: dire l'abomination, en décrire la mise en oeuvre dans les moindres détails, donner des « preuves tangibles » de l'inimaginable, et triompher au-delà de sa mort programmée du système nazi qui entendait en effacer à jamais toute trace. Une préoccupation « vitale » qui fut aussi celle de l'historien Ringenblum et de ses collaborateurs, plongés dans l'enfer du ghetto de Varsovie: « Ce que nous n'avons pas pu transmettre par nos cris et nos hurlements, nous l'avons enterré »

Les manuscrits retrouvés ont été rédigés par cinq déportés juifs affectés au Sonderkommando, Heim Herman (en français), Zalmen Gradowski , Lejb Langfus , Zalmen Lewental (en yiddish), et Marcel Nadsari (en grec). Pour l'historien, ils constituent évidemment des documents tout à fait uniques sur la mise à mort industrielle à Birkenau. Ce ne sont pas seulement les derniers mots écrits par des personnes au seuil de leur exécution, comme le sont les nombreuses lettres laissés par les résistants condamnés à mort. Il ne s'agit pas de laisser quelques souvenirs à leurs proches, puisque dans la plupart des cas ceux-ci ont déjà été exterminés – Zalmen Gradowski dédie son recueil de notes à sa « famille brûlée à Birkenau-Auschwitz » Les préoccupations personnelles n'ont plus sens ici : l'essentiel, c'est de transmettre .
Transmettre, encore et encore, afin que l'humanité sache. Une anecdote : ouvrant une bouteille d'eau-de-vie, des Juifs déportés de Hongrie sur le point d'être exterminés demandent avec insistance à un membre du Sonderkommando de trinquer avec eux : « Tu dois venger notre sang, tu dois donc vivre, et c'est pourquoi ... à ta santé! » (Lebj Langfus).
Plus que jamais, 7 décennies plus tard, la priorité n'a pas changé.


Arsenn

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