Littérature concentrationnaire

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Littérature concentrationnaire

Message  Kashima le Jeu 13 Jan 2011 - 10:35

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"La mise en question de la qualité d'homme provoque une revendication presque biologique d'appartenance à l'espèce humaine. Elle sert ensuite à méditer sur les limites de cette espèce, sur sa distance à la "nature" et sa relation avec elle, sur une certaine solitude de l'espèce donc, et pour finir, surtout à concevoir une vue claire de son unité indivisible."
Avant-propos, Robert Antelme, 1947

(à suivre...)

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Re: Littérature concentrationnaire

Message  Kashima le Sam 26 Fév 2011 - 11:28

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Libération de Buchenwald

Robert Antelme a été déporté parce qu'il était un Résistant.
Dans L'espèce humaine, que je considère comme un témoignage indispensable sur la déportation, il raconte sa vie dans le kommando Gandersheim, à Buchenwald.
Ce qui change des autres témoignages non moins importants de Primo Levi ou de Jorge Semprun, pour ne citer qu'eux pour l'instant, c'est que nous vivons ce qu'on pourrait bizarrement nommer l'ordinaire dans un camp, sans la haine antisémite, sans les gazages, sans les crématoires... Mais l'horreur n'est pas moindre, comme on pourrait s'y attendre.
Si vous voulez percevoir ce que peut-être la faim et le froid, Robert Antelme parvient à faire ressentir ces souffrances viscérales. La fatigue s'y ajoutant, c'est le sujet du livre : comment survivre quand on n'est plus qu'un corps affamé, desséché, qui doit encore aller travailler plus de dix heures par jour? Comment espérer le retour de la liberté, ce fantôme qui se fait attendre?

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Retour des kommandos

"Le printemps nous trahira bien plus que l'hiver. (...) Des oiseaux chanteront au rassemblement du matin. Les anthrax grossiront. Les bois seront verts sous les yeux des moribonds." (190)

"Déjà la faim nous enferme. On n'en souffre pas, ça ne fait mal nulle part, mais on est obsédé par le pain (...). La faim n'est autre chose qu'une obsession." (93)

Comme on savoure le sommeil pendant qu'on lit ce livre! Comme on se dit qu'on ne pourra jamais, même en lisant tous les témoignages de déportés, qu'ils soient juifs, homosexuels, résistants, se rendre compte de ce qu'est cette souffrance-là...
Si l'inhumanité reste encore à prouver, ce livre montre qu'elle n'a pas forcément les traits d'un SS sadique, mais que chaque homme qu'on a convaincu de sa supériorité sur un autre peut se comporter comme un individu n'appartenant plus à l'espèce humaine.

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Détenus se découvrant devant un SS (Mathausen)

"On peut brûler les enfants sans que la nuit remue." (122)

Je réécris ici cette phrase magnifique dans sa simplicité poétique :

"Eh bien ici, la bête est luxueuse, l'arbre est la divinité et nous ne pouvons devenir ni la bête ni l'arbre."

La deuxième partie du livre relate la marche forcée des détenus du camp. Marcher ou mourir, malgré la fatigue, la diarrhée, la menace incessante de la mort qui surgit : un SS peut vous avoir repéré et décider de vous sortir du rang, et de vous abattre.
Lors d'une halte, Robert Antelme regarde la nature et se dit ceci :

" Jamais on n'aura été aussi sensible à la santé de la nature. Jamais on n'aura été aussi près de confondre avec la toute-puissance l'arbre qui sera sûrement encore vivant demain. (...) Nous nous sentons comme ayant pompé tout pourrissement possible. (...) Si ressemblants aux bêtes, toute bête nous est devenue somptueuse ; si semblables à toute plante pourrissante, le destin de cette plante nous paraît aussi luxueux que celui qui s'achève par la mort dans le lit.
(...) Il n'y a pas d'espèces humaines, il y a une espèce humaine. C'est parce que nous sommes des hommes comme eux que les SS seront en définitive impuissants devant nous."


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Quelques mots sur l'auteur :

"En 1939, Robert Antelme épouse Marguerite Duras qui travaille alors pour une maison d'édition. Leur premier enfant, un garçon, meurt à la naissance en 1942. La même année Marguerite Duras fait la connaissance de Dionys Mascolo qui devient son amant.

Pendant l'Occupation, Marguerite Duras et Robert Antelme sont membres de la Résistance. Leur groupe tombe dans un guet-apens, Marguerite Duras réussit à s'échapper aidée par Jacques Morland (nom de guerre de François Mitterrand), mais Robert Antelme est arrêté et envoyé dans un camp le 1er juin 1944. Après un passage à Buchenwald, il est conduit à Bad Gandersheim, un petit kommando dépendant de Buchenwald, où il est logé dans une ancienne église désaffectée, à proximité d'une usine.

À la fin de la guerre, François Mitterrand retrouve Robert Antelme dans le camp de Dachau, épuisé et miné par des mois de détention dans des conditions très dures (il souffrait du typhus), et organise son retour à Paris. Marguerite Duras a tiré de cette époque hors norme un récit intitulé La Douleur.

Robert Antelme a publié sur les camps un livre de grande portée, L'Espèce humaine, en 1947. Le livre est dédié à Marie Louise, sa sœur morte en déportation. Robert Antelme y montre des déportés qui conservent leur conscience face aux « pires cruautés humaines ». Les hommes qu'il décrit, réduits à l'état de "mangeurs d'épluchures", vivent dans le besoin obsédant mais aussi dans la conscience de vivre."


Je vais prolonger cette lecture par celle de la Douleur de Duras, qui fut sa femme, livre où elle raconte l'attente du mari déporté et son retour.
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Jorge Semprun : "Je suis sorti de l'oubli pour entrer dans l'angoisse"

Message  Kashima le Jeu 9 Juin 2011 - 19:53

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Jorge Semprun est mort le 7 juin 2011.
Il était l'auteur du Grand Voyage, un livre qui raconte les wagons plombés et la déportation à Buchenwald :
"Semprun raconte dans ce livre le voyage de cinq jours qu'il effectua, avec 119 autres détenus entassés dans un wagon de marchandise, jusqu'au camp de concentration de Buchenwald ; il aborde au long du récit plusieurs étapes de sa vie : la guerre civile espagnole et la Résistance, mais aussi la Libération et son retour en France."

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Il m'en reste des images frappantes, comme cette allée dans la nuit où les déportés sont immobiles sous le regard des aigles nazies.

Un autre grand livre sur ce sujet est L'Ecriture ou la Vie. Voici une interview de l'auteur à l'occasion de la parution de ce livre(1994) :

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L'Écriture ou la vie... Ce « ou » est-il exclusif ?

Jorge Semprun — Quand je suis rentré de Buchenwald, à la fin d'avril 1945, j'avais un peu plus de vingt ans. Depuis l'âge de sept ans, j'avais décidé d'être écrivain. Dès mon retour, j'ai donc voulu écrire sur l'expérience que je venais de vivre. Quelques mois plus tard, après avoir écrit, réécrit et détruit des centaines de pages, je me suis rendu compte qu'à la différence d'autres expériences, notamment celles de Robert Antelme et surtout de Primo Levi, qui se sont dégagés de l'horreur de la mémoire par l'écriture, il m'arrivait précisément l'inverse. Rester dans cette mémoire, c'était à coup sûr ne pas aboutir à écrire un livre, et peut-être aboutir au suicide. J'ai donc décidé d'abandonner l'écriture pour choisir la vie, d'où ce titre. Et ce « ou ».

Comment est-il possible de choisir la vie en renonçant précisément à ce qui fait sa vie ?

Jorge Semprun — C'était un choix terrible pour continuer à exister, j'ai dû cesser d'être ce que je voulais être le plus. Et j'ai tenu pendant dix-sept ans. J'ai pratiqué une sorte de thérapie systématique, parfois brutale, de l'oubli. Et j'y suis parvenu au point d'entendre des anciens déportés parler des camps sans avoir conscience que moi aussi j'étais des leurs. J'écoutais leurs récits comme des témoignages extérieurs. En même temps, les plus petites choses pouvaient faire rejaillir les souvenirs.

Qu'est-ce qui a déclenché le retour à l'écriture ?

Jorge Semprun — Lorsque j'étais dirigeant du Parti communiste espagnol, il m'est arrivé, en 1961, de me retrouver bloqué dans un appartement clandestin de Madrid, dont je n'ai pu sortir pendant toute une semaine en raison des menaces policières. Tous ces jours-là, j'ai passé mon temps à écouter les récits du maître de maison. Il avait été interné à Mauthausen, mais ignorait que j'avais été moi-même déporté. Plus je l'écoutais, plus je trouvais qu'il racontait très mal, qu'il était impossible de comprendre de quoi il parlait. Et tout à coup, au terme de cette semaine, la mémoire m'est revenue et j'ai écrit, très vite, Le Grand Voyage. Dès qu'il a été publié, mon rapport au passé et à la mémoire a basculé. Il est redevenu douloureux et terrifiant. Je suis sorti de l'oubli pour entrer dans l'angoisse.

Et la genèse de L'Écriture ou la vie ?

Jorge Semprun — Beaucoup plus tard, en 1987. J'écrivais Netchaïev est de retour et, un samedi d'avril, je racontais une scène où l'un des personnages du roman se rendait à Buchenwald pour tenter de retrouver un compagnon de résistance déporté. Tout cela devait tenir en deux pages. Ce jour-là, l'écriture a dérapé complètement. Je me suis retrouvé en train d'écrire, à la première personne, un autre livre : c'étaient les premières pages de L'Écriture ou la vie. L'inconscient, ou je ne sais quoi, m'avait joué un curieux tour : ce samedi 11 avril était l'anniversaire de la libération de Buchenwald, et la première nouvelle entendue le lendemain fut l'annonce du suicide de Primo Levi... Dans ces conditions, il me fallait évidemment mener ce livre à son terme. Cela m'a pris très longtemps.

Êtes-vous ainsi parvenu au bout de la mémoire ?

Jorge Semprun — À partir du moment où s'accomplit le premier travail de mémorisation, tout revient peu à peu. Mais je me suis aperçu que j'avais tellement oublié que certains souvenirs, que je sais présents, restent à retrouver. Je peux aller encore plus loin.


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Ce recueil de textes, son dernier livre, aborde aussi le sujet du nazisme :

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"Entre Buchenwald et l'arbre de Goethe qui surplombe le camp, il ne doute pas que l'Allemagne saura exorciser ses démons et retrouver la sagesse de Goethe. Un grand et beau livre d'un homme de bien. "

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Après lecture du Grand voyage, je me souviens avoir voulu faire signer mon livre au Salon de Paris, l'année du Mexique. Il n'était pas au stand, n'est pas venu, et j'ai renoncé, n'ayant pas pu attendre, dans le doute de son arrivée. Je n'aurai jamais cette dédicace.

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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Ven 8 Juil 2011 - 19:53

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La deuxième partie de ce livre, intitulée Le voyage de grand-père Yosef, parle de la déportation de ce personnage.

Voici une façon qu'il avait de tenir au milieu des souffrances extrêmes, c'est Adler qui lui avait dit comment faire :

"Il me suffisait de songer à l'avenir que l'on me volait, de crier et de récriminer : comment peut-on me ravir mon avenir? "Insurge-toi! m'encourageait Adler. Imagine ce qui t'attendait et hurle contre la réalité qui anéantit ton destin!" Il n'eut pas besoin d'en dire davantage pour me convaincre de brandir le poing face à mes années spoliées.
Et ainsi, chaque jour, nous allions tels deux lions criant à l'injustice devant nos vies confisquées.
Adler acquit une foi inébranlable dans sa théorie de l'avenir. Le passé devait être à jamais proscrit. Il exigeait que je me libère de mes souvenirs, que je mette tout au rebut, que je secoue mes poches.
(...)
Il n'y avait pas le choix. Du matin au soir seul l'avenir nous préoccupait"
(337-338, Folio)


Au moment d'exécutions de déportés par les Nazis, ces mots montrent combien chaque être humain se sent unique au monde :

"Tous ces anonymes arbitrairement sortis, fustigés jusqu'à ce que mort s'ensuive et dévorés enfin par un chien. Dans leurs yeux se lisait tout le miracle de leur salut, le monde qu'ils incarnaient soudain, mais la peur les tétanisait. Le salut viendrait de nous, de la vie, semblait nous dire leurs regards vides. Jusqu'au dernier moment ils espéraient, se débattaient dans l'agonie, dans leurs souvenirs, sous les crocs de l'animal, ne pouvant concevoir le monde sans eux. Tu comprends? Ils ne pouvaient imaginer un monde sans eux.
Chacun d'eux, à genoux, une balle dans la nuque, était le monde entier. Et pas seulement parce que c'était écrit dans les Textes. Le monde entier tout simplement. Chacun avec ses souvenirs, ses amours comme ses vicissitudes. Comme moi. Mais moi je vivais toujours, et eux..."
(362, Folio)

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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Sam 9 Juil 2011 - 14:17

"Ils étaient là devant moi, débarrassés du fardeau de leur mémoire. Un fardeau semblable à ces courges que l'on peut voir ployer sur le sol au bout de leur tige incroyablement fine." (431, Folio)


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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 10:42

"On me suggérait d'édifier des ponts. D'oublier. Mais avant les bâtisseurs de ponts il y avait eu les créateurs d'abîmes. Et je n'étais pas prêt de les oublier." (486, Folio)

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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 11:32

Le Lebensborn :

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(p 516)

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Les gens indispensables ne meurent jamais

Message  Kashima le Dim 10 Juil 2011 - 12:50

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Ce livre est un roman sur la Shoah : Amir Gutfreund oscille entre vérité et fiction, invente des personnages à partir d'autres qui ont réellement existé, crée des SS en côtoyant d'autres qui sévissaient dans les camps. Mais la frontière est très étroite entre l'Oberstrurmführer Licht, féru de marionnettes et abattant froidement et arbitrairement les déportés d'un coup de revolver, et "Bouba" du camp de Treblinka, ce sadique Kurt Franz ayant vraiment existé...
L'auteur explique cela dans les trois dernières pages qui constituent l'épilogue.

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Dans la première partie, "Nos lois", il raconte comment Efi et lui, enfants, tentent de savoir des choses sur la Shoah. Mais on leur cache car "ils n'ont pas l'âge"... On fait connaissance avec leur famille, les grands-pères qu'ils se donnent : l'avare Lolek, Yosef... Amir nous raconte la vie dans ce quartier d'Israël, cinquante ans après la guerre.
J'ai parlé plus haut de la deuxième partie du livre, "Le voyage de grand-père Yosef" : les enfants ont atteint l'âge d'entendre ce qui s'est passé entre 1939 et 1945... Ce récit du grand-père d'adoption éveille en Amir l'envie d'en savoir plus : il fait témoigner son père et les gens de son quartier, compile des informations. On voit cela dans la troisième partie portant le nom de son fils, "Yariv". Lors de son enquête, il en vient à apprendre que le grand père de son épouse était un juif collaborateur, qui a assassiné dans les camps d'autres Juifs. Amir a du mal à accepter le fait qu'il ait engendré, avec Yariv, un huitième du sang de ce traitre.
Une foule de personnages, liés de près ou de loin à la guerre, parcoure le livre.

Amir est radical et, même s'il n'a pas vécu cette période, il est du genre à se mettre très en colère si sa femme achète une machine à laver de marque allemande. Le personnage de Hans Oderman, Allemand qui a toutes les caractéristiques de l'Aryen, va paradoxalement le réconcilier avec le passé...

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Voici un avis lu ici : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

C'est justement toute l'originalité du livre. Pas de cours d'histoire, pas de chiffre, il part des survivants et les montre tels qu'ils sont aujourd'hui, dans leur vie quotidienne avec leurs qualités et leurs travers, un peu comme des personnages de Jacques Tati. Et puis, une fois qu'on s'est attaché à Grand Père Yosef ou Grand Père Lolek, c'est le plongeon dans le passé et dans l'horreur. Mais il ne s'agit pas d'écœurer mais de lever un coin du voile sur ce qu'était concrètement la Shoah pour ceux qui l'ont vécue.

L'autre originalité est de sortir de la dualité bourreau victime. Les Juifs dans les camps étaient des gens normaux avec des héros, des durs, des martyrs, des traitres et des lâches. Du côté des Allemands, il y avait un peu de tout aussi. Mais il y a une grande différence. Du côté juif, le niveau d'horreur fait qu'il est impossible pour les survivants d'espérer une vie normale après, même en Israël. Tous continuent à porter les morts, comme la communauté de Linov, et perdent autant de leur propre vie. Du côté allemand, les criminels de guerre ont pu reprendre une vie normale. Dans la plupart des cas, soit ils ont échappé aux poursuites soit ils ont été condamnés mais libérés après seulement quelques années de prison.


Le livre rappelle en effet que les nazis se sont souvent très bien sortis de cette guerre, en toute impunité. La plupart, jugés, parfois condamnés à la perpétuité, ont été vite libérés de prison. Justice n'a pas été faite... Ceci est un extrait des archives de M. Perl sur le sort des criminels nazis après la guerre :

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Pour mémoire, Mazarine Pingeot

Message  Kashima le Mar 8 Nov 2011 - 19:34

Je mets le sujet sur ce livre ici même si je sais bien qu'il ne répond pas exactement aux critères de la rubrique.

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Pour mémoire est une fiction écrite par Mazarine Pingeot, celle d'un enfant de notre siècle (ou de la fin du précédent) hanté par la Shoah sans être juif, sans avoir une personne de sa famille qui ait subi les horreurs de cette guerre.
Il a un jour échappé à la surveillance de sa nourrice australienne et s'est retrouvé, petit, devant les images de Nuit et brouillard.

Dans un récit écrit à "tu", Mazarine Pingeot nous narre sa lente descente aux enfers, par ce mal assimilé : le garçon s'identifie aux déportés juifs, il s'imagine ce qu'a été le froid piur eux, la faim jusqu'à en devenir anorexique, à un stade critique.

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"Cette mémoire est pour toi une injonction. Elle te dit, comme le poème, "souviens-toi, remember", là est ton devoir d'homme. Ce qui ne te laisse pas de répit mais te laisse aussi perplexe car il ne te suffit pas, visiblement, de te souvenir : il ne t'est pas demandé à toi, personnellement, de te rappeler, mais à toi en tant qu'individu parmi d'autres, et qui es ces autres, dans une certaine mesure. Pourquoi alors te sens-tu si seul, entouré seulement de cadavres que tu ressuscites? En leur rendant une vie aléatoire, tu perds un peu de la tienne." (37)

Cette identification est très juste ; sans aller jusqu'à ce point, j'ai toujours ressenti cette judéité, cette solidarité avec la victime absolue, parce que sentir ce qu'a été la Shoah, c'est sentir aussi à quel point l'être humain peut être un barbare.

"Tu te demandes si le statut de victime étendu à si grande échelle a changé quelque chose à l'espèce humaine. S'il lui a conféré une guise de dignité. Tu sais bien que non, tu ne cherches pas toi-même à devenir une victime, même si le fait de ne pas en être une ne te laisse pas tranquille." (19)

Quand des personnes pensent que ce garçon est anorexique pour ressembler à une "gravure de mode", le jeune garçon se fait cette réflexion :

" Après tout, tu t'en fiches, tu joues avec les mots dan la tête pour avoir le dessus, tu es une gravure de mort." (54)


Le livre est bien écrit, assez court. Pourtant, j'ai eu du mal à me concentrer, il m'a fallu relire parfois certains passages, car on se laisse porter par les pensées du personnage, et l'esprit vagabonde.


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Treblinka

Message  Kashima le Dim 24 Juin 2012 - 9:44

Après maintes lectures sur le sujet de la déportation et de l'extermination des Juifs durant la seconde guerre mondiale, je n'avais pas lu un témoignage aussi violent que celui qui est sorti de la plume de Chil Rajchman.

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Jorge Semprun, dans L'Ecriture ou la Vie, s'interroge sur le témoignage : peut-on témoigner de cette horreur? Doit-on le faire? Et comment? Il en vient à dire que, pour dire l'invraisemblable, il faudra passer par l'artifice, pour que la vérité ressorte plus puissante par ce prisme. Il s'agirait de dire que romancer l'atroce permettrait d'y avoir davantage accès ; que le roman, la création littéraire, seraient des contrepoids aux témoignages compilés par les historiens. Le Grand Voyage est un livre qui laisse des traces : j'ai encore en tête cette grande allée froide que surplombent les aigles allemandes.

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Le Mort qu'il faut a été écrit plus tardivement par Jorge Semprun (2001) : dans ce livre, il raconte la vie à Buchenwald, davantage sous l'angle de la lutte et de la résistance. On lui a trouvé "le mort qu'il faut", c'est-à-dire un jeune homme, de son âge et de son gabarit, un Musulman (entendre être humain arrivé au bout de ses forces, qui n'est plus que l'ombre de son corps). Il va mourir et le narrateur prendra son identité pour échapper au danger d'une note de service qui plane sur lui.
Dans ce livre, la musique accompagne les prisonniers, le chant de Zarah Leander... On voit comment, dans ce camp de concentration réservé aux déportés politiques, communistes, s'organise le travail ; on sent que le quotidien est toujours accompagné des fumées du crématoire, emportant les morts au travail ou sous les brimades nazies.

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Juste après, je lis Je suis le dernier Juif. Et là, je suis au coeur de l'horreur. C'est l'antithèse de Semprun, puisque le témoignage n'est pas littéraire, il est brut. J'aurais presque honte de dire que le livre de Semprun paraît très doux à côté. Le témoignage de Chil Rajchman est instantané, il n'a aucune fioriture. Il a été écrit lors de son évasion de Treblinka, à chaud, pour que les gens savent ce qui s'est passé là-bas.
Arrivé dans un convoi de 12000 Juifs, il fait partie des cinq survivants le soir-même. Il est embauché à trier les piles de vêtements de gens partis au gazage, ne doit pas lever la tête pour ne pas se faire frapper. Coiffeur, c'est-à-dire assigné à couper les cheveux des femmes avant la chambre à gaz, il sera ensuite arracheur de dents en or, il verra comment les Nazis tentent d'effacer les traces de leurs crimes en déterrant les corps par milliers dans les fosses et en les faisant brûler sur des bûchers gigantesques... Ce récit est terrible, effroyable, je n'ai jamais rien lu de tel.

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Treblinka est un abattoir : les SS sont tous des sadiques, ils sont relayés par des Ukrainiens zélés et cruels, riant de couper une oreille à un Juif avant de l'abattre, ou sodomisant avec un tisonnier un détenu pris au hasard.
Une phrase, qui n'est pas dans ce livre, mais qui reflète exactement ce qu'on peut y lire :

"La terre rejette des fragments d'os, des dents, divers objets, des papiers. Elle ne veut pas être complice."
(Vassili Grossman)

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Les SS veulent que toute trace de cadavre disparaisse : les prisonniers doivent réduire les crânes en poussière, piler les os : tout doit être réduit en cendres. Mais le sang, de tous ces corps assassinés, remonte souvent à la surface, jusqu'à s'enflammer au contact des proches bûchers.
Les cadavres d'enfants sont, dans la bouche des Nazis, des "colifichets" (entendre du rien du tout...)

Chil Rajchman s'en sortira miraculeusement, lors de la révolte organisée par des déportés. Son récit en yiddish n'a été édité que bien des années plus tard.

Vidéo de Chil Rajchman (mort en 2004):

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Je m'apprête à lire Treblinka de Jean-François Steiner, et voudrais remédier au fait que, lorsqu'on cherche une info sur ce livre, on soit obligé de trouver en premier résultat sur Internet le blog de l'infâme révisionniste Faurisson.

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Treblinka, J.F. Steiner

Message  Kashima le Sam 7 Juil 2012 - 19:48

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Livre d'utilité publique! Une mine sur le camp de Treblinka, à propos duquel on n'a quasiment aucun document, pour lequel on a, heureusement, le témoignage de quarante survivants.
Ce livre se fonde sur ces témoignages que l'auteur a utilisés pour raconter comment les "techniciens" (entendre les nazis chargés de l'exécution des Juifs) ont commencé par la mort par balle dans les forêts, puis ont trouvé qu'un camion dans lequel on enfermait des Juifs était plus efficace, jusqu'à avoir l'idée de faire ce camion à grande échelle, car cela éliminerait plus de monde et serait plus pratique pour débarquer les cadavres.
On pourrait comparer ce livre au film Holocauste, car il part du ghetto de Vilnius pour se finir à Treblinka, excepté que l'objectif est de témoigner sur ce camp précisément, rasé après la révolte, duquel des déportés voulaient s'échapper non pas pour vivre, mais pour pouvoir témoigner.

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La grand entreprise, à Treblinka, est d'exterminer un nombre démesuré de Juif. Des milliers de personnes sont tuées en un jour, les corps sont enfouis, empilés, alignés, jusqu'à ce que les nazis se rendent compte qu'il va falloir faire disparaître toutes les traces. Treblinka devient le camp de l'horreur, s'il ne l'était pas déjà. Deux parties : le camp 1, où l'on trie les vêtements, objets... Le camp 2 où l'on arrache les dents des morts, où l'on déterre à la chaîne car il va falloir faire disparaître en fumée, sur d’immenses bûchers, les centaines de milliers de corps.
On retrouve beaucoup de choses lues dans Je suis le dernier Juif (voir ci-dessus), mais la différence, c'est que le livre de Rajchman est un témoignage à vif tandis que le livre de Steiner est un livre documenté, qui tâche d'englober toutes les informations, même s'il a forcément recours à la fiction parfois. Voici ce qu'en dit Simone de Beauvoir, dans la préface :

"L'auteur n'a pas prétendu faire un travail d'historien. Chaque détail est garanti par des témoignages écrits ou oraux, qu'il a recueillis et confrontés. mais il ne s'est pas interdit une certaine mise en scène. En particulier, il a reconstruit les dialogues. (...) On lui reprochera peut-être de manquer de rigueur : il aurait été moins fidèle à la vérité s'il ne nous avait pas livré cette histoire dans son mouvement vivant."


Le livre n'est pas assez connu. Pour preuve! C'est un scandale de tomber sur le blog dédié au négationniste Faurisson quand on cherche des informations sur lui. Il doit être lu, connu. La vérité doit se transmettre, il ne doit pas tomber dans l'oubli : c'est ce que craignaient ces hommes et femmes assassinés à Treblinka.
Est-ce parce que Steiner* n'a pas subi la déportation lui-même? Il a perdu son père et une grande partie de sa famille durant cette guerre.

Je reproduis ici quelques extraits, qui m'ont marquée, pour l'éclat de la phrase ou pour l'image. C'est un pavé passionnant, terrible, mais on n'est pas dans l'exercice littéraire pour autant, même s'il faut préciser que les faits sont très bien agencés et que tout est limpide. Le livre est chronologique. Les personnages ne sont pas inventés : ils nous donnent comme horizon leur révolte.

“On ne se venge pas du golem, on le détruit.”

“Évidemment, il [l’Ukrainien] est antisémite mais il ne comprend pas pourquoi les Allemands tuent les Juifs. Pour lui, nous faisons partie de l’équilibre manichéen du monde. Un jour, il m’a dit : ” C’est comme quelqu’un qui voudrait combler les vallées, sous prétexte qu’il n’aime pas les montagnes.” Je ne voyais pas ce qu’il voulait dire. “Et alors? lui ai-je demandé. - Eh bien, il n’y aurait plus de montagnes.”


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“Regarde-moi, je suis belle. Regarde-moi, je vais mourir. Regarde mon corps, regarde comme il est beau. Il était fait pour aimer, il était fait pour la vie, pour les caresses. Regarde-le! N’est-il pas beau? N’est-il pas jeune? N’est-il pas ferme? Il veut vivre, il veut aimer, Dieu l’a dessiné pour l’amour.”
Elle laissa retomber ses mains qu’elle avait remontées le long de ses hanches et de ses flancs, puis, après un instant d’immobilité, son visage lumineux se déchira en sanglots.
Deux gardes ukrainiens que le bruit avait attirés l’emmenèrent derrière la baraque et ses sanglots de désespoir devinrent des sanglots de douleur.”

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“Parce que la vie, n’importe quelle vie doit être vécue et parce que vivre ce n’est pas survivre, c’est rire, c’est penser, c’est écrire.”

“A quelques dizaines de mètres de là, d’immenses brasiers hauts de plusieurs mètres vrombissaient. Les visages des morts reprenaient, au moment où les flammes les atteignaient, une vie soudaine. Ils se tordaient et grimaçaient comme déformés par une douleur insoutenable. La graisse liquide et la lymphe qui perlaient soudain recouvraient leur visage d’une sorte de sueur qui renforçait encore l’impression de vie et d’intense souffrance. Sous l’effet de la chaleur, le ventre d’une femme enceinte éclata comme un fruit trop mûr libérant le fœtus qui s’embrasa d’un coup.”

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(bûcher à Belzec, mais c'est le même type de construction à Treblinka)


“Comme il [Herbert Floss] l’expliqua, tous les cadavres ne brûlaient pas de la même manière, il y avait de bons cadavres et de mauvais cadavres, des cadavres réfractaires et des cadavres inflammables. L’art consistait à se servir des bons pour consumer les mauvais. D’après ses recherches (…), les vieux brûlaient mieux que les nouveaux, les gras que les maigres, les femmes que les hommes et les enfants moins bien que les femmes mais mieux que les hommes. Il en ressortait que le cadavre idéal était un vieux cadavre de grosse femme.”

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“- Ah! non, on ne vit pas en l’air. Vivre c’est manger, c’est espérer, c’est aimer, vivre c’est agir. On aime la vie comme on aime une femme, avec son cœur, et avec son corps aussi.”
Après un silence pendant lequel il sembla réfléchir, Kurland ajouta d’une voix pensive :
“Oui, la vie ressemble à une femme, il ne faut peut-être pas trop l’aimer si on a peur de souffrir…”

“On peut avoir une belle voix ; cela n’empêche pas de faire un beau cadavre.”



Rappelons-nous que le négationnisme va bon train sur ce livre! Il ne faut pas leur céder du terrain.




* Jean-François Steiner est né le 17 février 1938 dans la région parisienne. Son père, israélite, est mort en déportation. Sa mère, catholique soucieuse de donner à ses enfants l'éducation que leur aurait souhaitée leur père, s'est remariée avec un médecin israélite. Après des études classiques au lycée Louis-le-Grand, Jean-François Steiner passe un an et demi en Israël. Il a alors dix-sept ans, découvre la vie en kibboutz et prend conscience d'un monde qui lui inspire un intérêt passionné, première étape des recherches qui aboutiront à la rédaction de Treblinka. Revenu en France, il suit les cours de propédeutique à la Sorbonne.
En 1959, il part pour l'Algérie dans un régiment de parachutistes (le Xllle Dragon - régiment opérationnel de réserve générale). Son service militaire terminé, deux ans plus tard, il coupe des dépêches à Combat, écrit un texte qui sera publié par Les Temps modernes en février 1962 sous le titre "Fabrication d'un parachutiste". Il collabore à Réalités, L'Express (reportages en Algérie), Le Nouveau Candide.


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Kashima
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Le ring de la mort

Message  Kashima le Ven 7 Sep 2012 - 13:41

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Ce livre, publié à L'Ecole des Loisirs (Medium poche) s'adresse a un public d'adolescents. Il est la réécriture d'Un Survivant, livre de Maurice (Moshé) Garbaz, publié chez Plon en 1984 et pas réédité de nos jours. Connaissant Maurice, ami de sa famille, Jean-Jacques Greif, auteur pour la jeunesse, a décidé, avec son accord, de s'inspirer de son témoignage pour le Ring de la Mort.

Le livre raconte l'histoire de Maurice (Moshé), son enfance en Pologne, les camps de transit en France, Auschwitz, le retour... Il est un témoignage fidèle à l'histoire, dont la réalité n'est pas trop édulcorée si l'on excepte une certaine distance du narrateur qui subit pourtant ces choses. Le "Aïe" sous les coups d'un SS m'a paru très léger. C'est ce qu'on pourrait reprocher, entre autres, cette mise à distance, l'absence, malgré le point de vue interne, de sentiment. Lire l'original sera sans doute plus poignant.
Il ne faut pas non plus lire ce livre pour le style (absent), mais juste pour l'information, surtoit si l'on est adolescent. Finalement, pour voir que c'est à L'Ecole des Loisirs, ce n'est pas tellement simplifié, comme je m'y serais attendu. C'est sûr qu'après avoir lu la littérature sur le sujet, cela peut paraître un peu "fade", même s'il est délicat d'employer cet adjectif ici... Mais c'est écrit pour un public précis, la jeunesse, et l'adulte apprendra des choses sur la déportation à Auschwitz s'il ne connaît pas trop cette partie de l'histoire.
Le début ne m'a pas intéressée ; je suis allée plus loin, à l'arrivée au camp (sans doute à cause de cette absence de style), mais j'ai poursuivi (en sautant parfois quelques pages).

On ne parle pas toujours des corps enchevêtrés dans la chambre à gaz, qu'il faut presque casser pour les détacher les uns des autres, des mères qui étranglaient leurs enfants quand elles avaient compris que ce n'était pas une "vraie" douche...
Dans la collection "Medium poche" (à partir de 12 ans), ce livre a le mérite d'exister pour un public que le temps éloigne de plus en plus de cette Histoire.

Rem : le livre s'appelle ainsi car il est question, à certains moments, des combats de boxe qui étaient organisés dans les camps, faisant se battre les déportés les uns contre les autres.
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Dernière édition par Kashima le Dim 15 Mar 2015 - 9:08, édité 1 fois

Kashima
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Re: Littérature concentrationnaire

Message  Invité le Jeu 8 Nov 2012 - 18:23

Viens vers moi, toi, heureux citoyen du monde, qui habites le pays où existent encore bonheur, joie et plaisir, et je te raconterai comment les ignobles criminels modernes ont transformé le bonheur d'un peuple en malheur, changer sa joie en tristesse éternelle, détruit à jamais son plaisir de vivre.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont la vie est assurée grâce à la morale humaine et l'existence garantie par la loi, et je te raconterai comment les modernes criminels et ignobles bandits ont piétiné la morale de la vie et anéanti les lois de l'existence.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, dont le pays est ceint de modernes murailles de Chine, que les griffes de ces diables cruels ne peuvent atteindre, et je te raconterai comment ils ont enserré tout un peuple dans leurs bras diaboliques et enfoncé dans sa gorge leurs horribles griffes avec une férocité sadique, jusqu'à ce qu'ils l'aient étranglé et anéanti.

Viens vers moi, toi, libre citoyen du monde, qui as eu le bonheur de ne pas avoir à affronter la domination des féroces bourreaux modernes, et je te raconterai et te montrerai comment, par quels moyens, ils ont fait périr des millions de membres du fameux peuple de martyrs.


J'ai choisi ces quelques lignes en guise d'introduction à ce livre incontournable qui nous plonge au coeur de l'abomination de la Shoah.



Les Sonderkommandos désignaient les équipes de déportés juifs temporairement épargnés qui étaient chargées de faire fonctionner les structures industrielles destinées à l'extermination en masse, les Krematorien (salle de déshabillage + salles de gazage + fours crématoires); ses membres logeaient sur place, à l'écart des baraquements des camps d'anéantissement, afin d'éviter au maximum les "fuites" d'informations auprès des nouveaux arrivés et par là-même les réactions de panique. Rien ne devait enrayer la diabolique chaîne de la Shoah, de la rafle jusqu'à la disparition des corps des raflés ...

 Cher découvreur, cherche partout sur chaque parcelle du sol. Dessous sont enfouis des dizaines de documents, les miens et ceux d'autres personnes, qui projettent une lumière sur ce qui s'est passé ici. On y a enfoui de nombreuses dents. C'est nous, les ouvriers du Kommando, qui les avons disséminés intentionnellement sur tout le terrain autant qu'on l'a pu afin que le monde puisse trouver des preuves tangibles des milliers d'êtres humains assassinés 


Ces quelques lignes sont extraites de la lettre écrite par Zalmen Gradowki le 6 septembre 1944, un mois avant le soulèvement du Sonderkommando dont il était l'un des animateurs, cachée dans une gourde métallique, et découverte le 5 mars 1945 après la libération du camp près du Krematorium III de Birkenau. Cinq lignes qui donnent sens à ces documents si spécifiques que les historiens désignent habituellement sous l'appellation générique de « manuscrits d'Auschwitz ». Alors que l'on est affecté à la tâche la plus abominable de l'abomination de la Shoah, « la phase terminale du processus d'extermination » (Nathan Cohen), avant de disparaître à son tour (demain ? dans une semaine ? dans un mois ?), on ressent une dernière obligation envers l'humanité: dire l'abomination, en décrire la mise en oeuvre dans les moindres détails, donner des « preuves tangibles » de l'inimaginable, et triompher au-delà de sa mort programmée du système nazi qui entendait en effacer à jamais toute trace. Une préoccupation « vitale » qui fut aussi celle de l'historien Ringenblum et de ses collaborateurs, plongés dans l'enfer du ghetto de Varsovie: « Ce que nous n'avons pas pu transmettre par nos cris et nos hurlements, nous l'avons enterré »

Les manuscrits retrouvés ont été rédigés par cinq déportés juifs affectés au Sonderkommando, Heim Herman (en français), Zalmen Gradowski , Lejb Langfus , Zalmen Lewental (en yiddish), et Marcel Nadsari (en grec). Pour l'historien, ils constituent évidemment des documents tout à fait uniques sur la mise à mort industrielle à Birkenau. Ce ne sont pas seulement les derniers mots écrits par des personnes au seuil de leur exécution, comme le sont les nombreuses lettres laissés par les résistants condamnés à mort. Il ne s'agit pas de laisser quelques souvenirs à leurs proches, puisque dans la plupart des cas ceux-ci ont déjà été exterminés – Zalmen Gradowski dédie son recueil de notes à sa « famille brûlée à Birkenau-Auschwitz » Les préoccupations personnelles n'ont plus sens ici : l'essentiel, c'est de transmettre .
Transmettre, encore et encore, afin que l'humanité sache. Une anecdote : ouvrant une bouteille d'eau-de-vie, des Juifs déportés de Hongrie sur le point d'être exterminés demandent avec insistance à un membre du Sonderkommando de trinquer avec eux : « Tu dois venger notre sang, tu dois donc vivre, et c'est pourquoi ... à ta santé! » (Lebj Langfus).
Plus que jamais, 7 décennies plus tard, la priorité n'a pas changé.


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Le Diable en France, Lion Feuchtwanger

Message  Kashima le Mer 4 Fév 2015 - 16:04

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Lion Feuchtwanger est un célèbre auteur allemand. Il est connu pour son pacifisme et son engagement contre Hitler et le nazisme. Il connaît le succès littéraire entre deux guerres, avec son livre Le Juif Süss. Malheureusement, ce roman aucunement antisémite a été récupéré par les Nazis. Ils l'on dévoyé et en ont fait un film de propagande anti-juive, du même titre que le livre, oeuvre du même acabit que Le Péril juif (ou [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]).

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Pour son engagement antinazi, Lion Feuchtwanger a très vite figuré sur les listes des serviteurs d'Hitler. Quand sa maison est pillée, il décide de ne pas retourner en Allemagne. Le pays qui pourra l'accueillir, c'est la France. Ne dit-on pas "Heureux comme un Juif en France"? L'expression va finalement paraître bien ironique... Lion Feuchtwanger pense que jamais les Français ne se laisseront embrigader par le nazisme. Il s'installe donc à Sanary-sur-mer, dans le sud de la France (ville où de nombreux intellectuels ont vécu entre les deux guerres), et il commence une période de sept ans très prolifique : il écrit sur le fascisme, sur les difficultés de l'exil.

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Lion et sa femme Marta à Sanary

Mais dès 1939, et malgré sa notoriété, il est interné au camp des Milles où il ne reste qu'une dizaine de jours. Le but était de faire un triage entre les exilés politiques et d'autres ressortissants du Reich. Au moment de la débâcle, en juin 1940, il est de nouveau interné dans le camp des Milles, à côté d'Aix-en-Provence. Cette fois, il y restera longtemps. Les premiers internés de ce camp étaient principalement des Allemands et d'autres étrangers (Autrichiens, Hollandais...). Il fallait contrôler les Allemands sur le territoire, emprisonner d'éventuels nazis. Le problème, c'est que ces derniers ne sont qu'une poignée parmi tous ces gens internés et que le triage n'aura jamais lieu. On trouve à cette époque de nombreux artistes qui avaient trouvé refuge en France. Max Ernst, par exemple, a été interné à la même période que Lion Feuchtwanger.

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Le camp des Milles

Dans Le Diable en France, il raconte les conditions d'internement. Le "diable" n'est pas méchant : les gardiens font leur travail, ne sont pas violents. Pas de cruauté gratuite, juste un certain "je-m'en-foutisme" que Lion Feuchtwanger pense être propre à l'administration française. On dort dans la poussière, les uns sur les autres, dans un bruit permanent, avec les odeurs. Le camp d'internement n'a rien à voir avec les camps de concentration, d'extermination et de travail tels que Buchenwald ou Auschwitz. Aux Milles, on ne sait même pas comment occuper les prisonniers. Il arrive donc, mais c'est rare, qu'on leur fasse déplacer un tas de briques d'un endroit à un autre pour les occuper.


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Feutchwanger aux Milles

“Je ne crois pas que notre malheur soit dû à de mauvaises intentions de leur part, je ne crois pas que le diable auquel nous avons eu à faire en France en 1940 ait été un diable particulièrement pervers qui aurait pris un plaisir sadique à nous persécuter. Je crois plutôt que c’était le diable de la négligence, de l’inadvertance, du manque de générosité, du conformisme, de l’esprit de routine, c’est-à-dire ce diable que les Français appellent le je-m’en-foutisme.”


Le bruit court que les nazis sont en France, qu'ils s'emparent du territoire. La peur des internés est que ces hommes leur mettent la main dessus, car la plupart d'entre eux, comme Feuchtwanger, sont des opposants au régime. Il faut partir! Les prisonniers décident de convaincre le commandant de leur affréter un train pour les conduire dans le sud-ouest, du côté de Bayonne (c'est l'histoire du "train des Milles", racontée dans un film avec Philippe Noiret, entre autres). Tous ne partent pas, on dresse des listes de volontaires effrayés par l'arrivée des nazis dans le sud. Le voyage en train de plusieurs jours est très pénible : les wagons sont surpeuplés, impossible de s'asseoir ou de se coucher si ce n'est à tour de rôle. Enfin, quand le train arrive à Bayonne, une rumeur crie : "Voilà les Boches! Voilà les Boches!" et, par peur, le train fait demi-tour et repart dans la direction d'Aix. Le malentendu est le suivant : les nazis n'étaient pas arrivés encore mais le train ne comportait quasiment que des Allemands. La population autochtone, en criant "Voilà les Boches!", a propagé une fausse rumeur sans le vouloir. Le voyage n'a servi à rien. Certains décident de s'enfuir par leurs propres moyens (personne ne les retient d'ailleurs). Finalement, le train dépose son chargement humain à Nîmes où se construit un camp en toiles : des tentes sont montées, les prisonniers vont vivre ici. Ils peuvent sortir à leur guise, mais personne ne s'enfuit parce que sans papiers, sans laisser-passer, les prisonniers savent qu'ils sont plus en sécurité sous la garde des gendarmes français que livrés à eux-mêmes, prêts à tomber à tout moment aux mains de leur pire ennemi : les Nazis.

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Ce livre est un témoignage sur la vie dans un camp d'internement. On voit aussi l'injustice de cette France qui se renie et qui, après avoir asile à des hommes engagés contre Hitler, les emprisonne sous prétexte de les trier. Le mythe du pays libre, d'une République ouverte et éclairée, est largement égratigné. Comment peut-on penser que le pays héritier des Lumières ait été capable de se dédire et de signer, par la main de Pétain, un accord avec Hitler?

“Demain, il y aura du vin, et nous ne serons plus rien, et demain, il y aura des belles filles, et nous ne serons plus en vie.”


Le Diable en France s'arrête sur la fuite de Feuchtwanger : on le déguise en Anglaise, il entre dans une voiture et il ne raconte pas la suite. Il envisageait de le faire, mais sur le coup, il ne pouvait pas mettre en danger les personnes qui en aidaient d'autres à s'enfuir. On sait que Eleonore Roosevelt a vu une photo du célèbre écrivain prise dans les camps. Horrifiée, elle décide d'intervenir. Feuchtwanger passera par l'Espagne, le Portugal, et pourra se réfugier aux Etats-Unis. Il n'écrira jamais la fin du Diable en France, lancé dans d'autres projets.

Pour mieux connaître l'histoire de ce camp qui servira ensuite à emprisonner des Juifs avant de les envoyer vers la mort, il faut aller près d'Aix-en-Provence. La visite des Milles est très intéressante et rien ne vaut mieux que de se rendre sur les lieux pour comprendre l'histoire.


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Les naufragés et rescapés, Primo Levi

Message  Kashima le Dim 1 Mar 2015 - 12:40

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Quarante ans après Auschwitz, Primo Levi a écrit Les Naufragés et les Rescapés. C'est un essai sur la mémoire des camps de concentration et d'extermination.
Dès le début du livre, il s'interroge sur la complexité de la mémoire : ne déforme-t-on pas les choses? Qu'en sera-t-il de ce fait historique horrible quand ceux qui l'auront vécu auront tous disparu? Il dit même que les meilleurs témoins ne sont pas les survivants, puisque les survivants, par définition, ne sont pas morts et ne sont pas allées jusqu'au bout de cet enfer :

"Nous, les survivants, ne sommes pas les vrais témoins. C'est là une notion qui dérange, dont j'ai pris conscience peu à peu, en lisant les souvenirs des autres et en relisant les miens à plusieurs années de distance. Nous, les survivants, nous sommes une minorité non seulement exiguë, mais anormale : nous sommes ceux qui, grâce à la prévarication, l'habileté ou la chance, n'ont pas touché le fond. Ceux qui l'ont fait, qui ont vu la Gorgone, ne sont pas revenus pour raconter, ou sont revenus muets, mais ce sont eux, les "musulmans", les engloutis, les témoins intégraux, ceux dont la déposition aurait eu une signification générale. Eux sont la règle, nous, l'exception."

Il revient sur des personnes/personnages évoqués dans Si c'est un homme, termine son livre par ses interrogations au moment où son livre a été publié en Allemagne et traduit. A cette occasion, il a reçu de nombreuses lettres d'Allemands, de cette génération pour qui la guerre était encore toute fraîche et qui avait permis à Hitler d’arriver au pouvoir.
Un chapitre m'a particulièrement paru intéressant. C'est celui où il explique comment réfuter les trois questions inévitables :
- pourquoi ne vous êtes-vous pas enfuis?
- pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés?
- pourquoi ne vous êtes-vous pas enfui avant?

Son chapitre Stéréotypes permet de trouver des réponses à ces questions posées par des gens, jeunes ou vieux, aujourd'hui. Il répond que le mythe de l'évadé, dans la dichotomie prisonnier/évadé, a été énormément entretenu par la littérature et le cinéma. Pour s'évader, il faut déjà avoir la force physique et la force mentale. Prisonnier d'un camp, le détenu est sous alimenté, n'a plus de force, plus d'estime de lui-même. Et quand bien même il parviendrait à s'enfuir, tout était mis en oeuvre pour le retrouver. Le dehors lui est hostile, la politique antisémite a très bien pris, et sans famille, sans soutien extérieur, comment s'enfuir? Si techniquement cela paraît possible (il raconte comment un élève de 5e lui donne une méthode pour s'enfuir d'un camp si jamais cela lui arrivait de nouveau d'en être prisonnier!), les représailles dissuadent les velléités. Il prend l'exemple de la jeune Mala Zimetbaum qui est parvenue à s'ouvrir les veines avant que les Allemands ne l'exécutent : elle avait tenté de s'enfuir.

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L'exécution se déroula après l'appel du soir. Les détenues -des milliers- furent priées de se rassembler près du Block 4. Maria Mandel, Margot Dreschel et plusieurs gardes SS étaient également présents lorsque le SS Unterscharführer Ruiters amena la prisonnière. Mala, tandis que la sentence était en train d'être prononcée, parvint à se sectionner les veines du poignet au moyen d'une lame dissimulée dans sa chevelure. Ruiters tenta de l'en empêcher et la violenta, elle le gifla au visage de sa main ensanglantée. Conduite à l'infirmerie pour stopper l'hémorragie, elle est placée ensuite sur un brancard et meurt sur le chemin du crématoire ou selon d'autres témoins, est abattue à l'entrée de celui-ci. Edward Galinski [celui qui s'est enfui avec elle : tous deux étaient amoureux] quant à lui, et tandis que l'officier lit la sentence, choisit de se donner la mort lui-même en plongeant la tête dans le nœud coulant et en donnant un coup de pied dans la chaise qui le maintenait. Violemment poussé en arrière, le nœud est desserré et la lecture du verdict se poursuit. En signe de respect, les détenus ôtent leurs couvre-chefs. Les dernières paroles d'Edek furent: « Vive la Pologne! » Source Wikipedia

Pour se révolter, il en est de même. Primo Levi explique que les grandes révoltes ne prennent pas naissance chez ceux qui portent directement les chaînes. Ce sont des leaders, souvent en bonne santé, charismatiques, qui prennent les rênes des révolutions. Il écrit, à ce propos :

“C’était un homme en haillons, et avec des haillons, on ne fait pas de révolutions dans le monde réel.”

Les révoltes dans des camps ont eu lieu, les tentatives d'évasion aussi, mais jamais elles n'ont mené à la fermeture du camp.

Enfin, pour fuir avant, fallait-il encore savoir le sens que prendrait l'histoire. L'erreur commise par les générations d'après est d'interpréter les situations de l'époque avec le recul de l'histoire et ce qu'on sait. Quitter son pays, sa patrie, n'avait pas du tout le même sens dans les années 30-40. Les frontières n'étaient pas les mêmes. Il faut de l'argent, il faut vraiment énormément de force et de motivation pour quitter ce qu'on a, sa maison, son pays. Il est facile de dire, avec la lumière sur les faits historiques aujourd'hui, des "ils auraient dû...".
La tendance est de glisser vers "la simplification et le stéréotype". On a souvent affaire à ce genre de questions! C'est important d'avoir des éléments de réponse...

"Je voudrais en même temps rappeler qu'il ne s'agit pas d'un phénomène limité à la perception du passé proche ou des tragédies historiques : il est beaucoup plus général, il appartient à notre difficulté, ou incapacité, de percevoir les expériences des autres, d'autant plus prononcée qu'elles sont éloignées des nôtres dans le temps, l'espace ou la qualité. Nous avons tendance à les assimiler à des expériences plus proches, comme si la faim à Auschwitz était celle de qui a sauté un repas, ou que l'évasion de Treblinka fût comparable à celle de Regina Coeli (prison romaine). C'est la tâche de l'historien d'enjamber ce fossé, d'autant plus large que le temps écoulé depuis les événements étudiés est prolongé."

Ce livre a été publié en 1986, un an avant que Primo Levi ne meurt en tombant dans l'escalier intérieur de son immeuble.

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Au nom de tous les miens, Martin Gray

Message  Kashima le Sam 7 Mar 2015 - 19:23

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Martin Gray est un héros : pas un héros de roman, un héros, un vrai. Jamais je n'ai lu une telle volonté de vivre, un tel destin. Au nom de tous les miens, j'aurais dû l'avoir lu depuis très longtemps et finalement, j'ai attendu. Je ne pensais pas découvrir cette histoire, ce courage et cette injustice du sort. Après tout ce qu'il a vécu (la mort des siens, la torture, la déportation, la vue des pires horreurs...) Martin Gray est toujours en vie et il témoigne.
Né en 1914, il vit aujourd'hui à Ciney, en Belgique, dont il est citoyen d'honneur. Il a près de 800 000 lettres auxquelles il aimerait répondre :

"Je devrais répondre à 800.000 lettres… Certaines font vingt pages! Ma secrétaire a calculé qu’il me faudrait trois siècles pour y répondre! C’est d’ailleurs un terrible dilemme pour moi. Chaque courrier demande une réponse. Mais il faut bien faire un choix… Je donne priorité aux appels au secours. Certaines réponses sont dans les livres que j’ai écrits. (…) Je voudrais encore écrire. Un bouquin sur mon père, sur tout ce qu’il m’a enseigné… Mais le temps me manque! La veille de son assassinat dans le ghetto de Varsovie, papa me disait encore… « On va sans doute laisser le monde dans le même état que ce qu’il était avant notre venue, mais il faut quand même espérer changer quelque chose pour qu’il devienne un peu meilleur. » Vous savez, on sort à peine de la préhistoire… Qu’est-ce qu’une vie d’homme à l’échelle du temps?"
(intw infocatho.be)

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Tout commence à Varsovie. Martin y vit avec les siens, sa mère, ses frères et son père, jusqu'à ce que les Allemands fassent un ghetto de cette ville polonaise. Martin fait du marché noir, il trafique, il parvient à sortir du camp, à se faire l'ami de voyous, à s'échapper à chaque fois qu'il le faut. De son père, résistant, il tient cette rage de vivre, sa vivacité d'esprit qui le fait agir et réfléchir très vite. Mais un jour, il est dans le train pour Treblinka, avec sa mère et ses frères.

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Martin et ses frères, Pologne, 1934


Dès leur arrivée, ces derniers partiront aux chambres à gaz. Lui survit dans le camp, charriant les morts, découvrant mille horreurs, achevant les enfants encore vivants dans les pseudo-douches, assistant aux assassinats gratuits, comprenant que la chance est avec lui puisque à tout moment, sur une envie, un coup de tête d'un Ukrainien, d'un SS, il peut mourir d'une balle dans la tête. Il parvient à réaliser l'impossible : s'enfuir de ce camp d'où l'on ne s'enfuit pas, profitant d'avoir à charger un train de sacs entre lesquels il se glisse.
Ensuite, c'est la survie dans la campagne polonaise : il rencontre les traîtres, les bourreaux, mais il croise aussi des gens bienveillants. Il se joint à des groupes de résistants staliniens, participe au soulèvement du ghetto de Varsovie où il voit son père mourir fusillé, puis il partira pour New-York, où il lui reste membre de sa famille : sa grand-mère. A partir d'elle, il veut semer de nouveau les graines.

“Mais qui était la bête, de l’homme ou du chien ? Des chiens comme des hommes on pouvait faire n’importe quoi. Il n’y avait ni homme, ni chien, ni race maudite, seulement des hommes qui étaient devenus des bourreaux, d’autres qui les avaient dressés, peut-être des sociétés qui fabriquaient plus que d’autres des bourreaux.”

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Tout au long du livre, Martin se bat pour les siens, "au nom de tous les miens", comme il le répète inlassablement. La vengeance est amère. Il comprend très vite que ce n'est pas elle qui les fera revenir ; il se garde de devenir lui-même un bourreau. Ce qu'il veut, c'est une famille, une femme, des enfants, à travers lesquels revivront ses proches et tous ceux qu'il a vu se faire assassiner. Il veut transmettre, dire l'horreur, celle que personne n'a crue quand il s'est échappé de Treblinka et qu'il a tenté de prévenir les Juifs de Zambrow. Comment croire que des milliers de personnes, des soeurs, des mères, finissent assassiner, que des femmes enceintes soient éventrées, des bébés jetés contre les murs?

Jamais Martin ne s'est découragé. Sa volonté, sa débrouillardise, son audace et sa présence d'esprit l'ont sauvé.

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L'histoire pourrait s’arrêter là, mais le destin horrible le rattrape, des années après, quand il a enfin fondé cette famille qui lui est si chère. Il a rencontré Dina à New-York alors qu'il était devenu un très riche homme d'affaires.

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Dina et Martin


Ensemble, ils se marient et, entre 1960 et 1968, ils ont quatre enfants.

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Dina, Suzanne, Charles et Nicole, 1965, Tanneron, France (Richard naîtra en 1968)


Ils vivent dans le sud de la France, à Mandelieu, près du Tanneron, où ils ont acheté le domaine des Barons. Ils ont une vie saine. Dina a décidé, avant la naissance de son premier enfant, qu'elle serait végétarienne : impossible de tuer pour manger et avant ce régime alimentaire, elle ne pouvait pas avoir d'enfants, preuve d'une vie plus saine. Martin l'a suivie, et tous les six vivent non loin de la mer, dans le bonheur, dans le partage, l'amour, la musique, avec leurs trois chiens, leur chat nommé Laïtak, en l'honneur du chat que Martin a été dans le ghetto de Varsovie :

“Je suis Laïtak, le chat des bords de la Vistule, qui ne s’est jamais laissé emprisonner.”

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Nicole, sa première fille, avec l'un de leurs chiens
1960, Tanneron / France
(photo, David Duncan)

... jusqu'à ce qu'un incendie provoqué par la sécheresse les tue tous, sauf lui. Pour la deuxième fois, il perd ceux qu'il aime, comme si le tribut qu'il avait payé autrefois n'avait pas été assez lourd. Ces pages sont d'une tristesse... La souffrance est indicible. Pour le lecteur qui a suivi le destin de cet homme hors du commun, d'un courage incroyable, voir le malheur s'abattre sur lui encore, cette injustice fait très mal :

"Pourquoi, pourquoi moi? Pourquoi deux fois les miens, n'avais-je pas payé assez cher mon tribut aux hommes, au destin? Pourquoi? Je parle : je dis le récit de ma vie pour comprendre cet enchaînement de folie, de hasards, ces malheurs m’écrasant."

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4 octobre 1970 - archives INA
"Le massif du Tanneron, à la lisière des Alpes-Maritimes et du Var, est la proie des flammes. Bien qu'il ait épargné Mandelieu, le terrible incendie a provoqué la mort de plusieurs personnes, dont l'épouse et les quatre enfants de Martin Gray et un agent immobilier, Alain Bascoul. Des fermes ont été détruites en même temps qu'une grande partie du massif."




Son réflexe a été d'abord de vouloir se tuer. Comment vivre encore? Ses amis l'en ont empêché. Depuis, il a écrit, a créé la Fondation Dina Gray, contre les incendies, à vocation écologique. Il s'est remarié deux fois, a eu cinq enfants. La vie coûte que coûte, mais comment, par quelle force intérieure?

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Martin Gray et ses enfants : Barbara, Gregory, Larissa, Tom (en haut) et Jonathan.


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Martin Gray en 1970, après la catastrophe
(photo, David Duncan)

A la fin du livre, Martin Gray nous invite à lire les autres textes qu'il écrit pour essayer de "dire pourquoi il faut vivre et comment on peut atteindre le bonheur, le courage et l'espoir, malgré tout". (Le livre de  la vie*, Les forces de la vie, La vie renaîtra de la nuit).
Je suis admiratrice de cet homme qui est bien au-dessus des hommes. Dire un surhomme, si cela n'avait pas une drôle de connotation, conviendrait. Il est un exemple, on a envie de le garder en vie encore longtemps parce que par sa présence, il rend son histoire encore plus édifiante :

"Je suis heureux d’être ici maintenant. J’ai 91 ans… Ce sera ma dernière maison. J’ai appris qu’il y avait déjà neuf centenaires à Ciney, je voudrais être le dixième!" (intw 2015 pour infocatho.be)
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* Le Livre de la Vie

Le Livre de la Vie revient sur la force que Martin Gray a trouvée après la mort accidentelle de sa femme et de ses enfants à cause d'un feu de forêt. Malheureusement, malgré la beauté du message et l'intention philanthropique de ce livre, je n'ai pas pu aller au bout :

- les passages en italiques qui donnent des conseils sur la vie, l'amour, la mort, prennent vite un tour très gênant par le caractère très naïf de leur formulation. Impression d'être confronté à une philosophie de comptoir ou des mots de gourou...
- la redondance du livre, sa construction en boucle, malgré tout l'intérêt qu'on peut porter à Martin Gray, devient ennuyeuse.

Je n'ai pas aimé non plus la façon de dire que, quand l'homme est mauvais, c'est à cause de sa part de bête en lui. Non, aucun animal n'aurait jamais organisé la Shoah et ce ne sont pas les bêtes qui envoient par milliers, tous les jours, d'autres êtres à l'abattoir. Le parallèle est très maladroit. Il faut assumer le fait que le mal est le propre de l'homme.
Mais cela n'enlève rien que fait que Martin Gray est un héros des temps modernes.


Dernière édition par Kashima le Jeu 14 Juil 2016 - 8:22, édité 1 fois

Kashima
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Trois ans dans une chambre à gaz d'Auschwitz, Filip Müller

Message  Kashima le Dim 15 Mar 2015 - 8:58

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Filip Müller est né en 1922 à Serb, en Slovaquie actuelle. Le 13 avril 1942, il arrive à Auschwitz avec l’un des premiers transports de Juifs slovaques. Sur ce convoi de 1 000 personnes, 10 sortiront vivants du camp en 1945.

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Dans les premières pages du livre, un dimanche, il a tellement soif (le kapo a pris un malin plaisir à jeter le thé par terre avant de renvoyer les prisonniers dans leur baraque) qu'il décide d'aller, avec un camarade, Maurice, boire du thé dans la cuve. C'est bien sûr interdit et il est surpris par un SS. Après leur avoir plongé la tête dans la cuve à thé au point de presque les noyer, les chefs ne les tuent pas ; ils les envoient travailler dans un lieu qu'ils ne connaissaient pas : les crématoires des chambres à gaz.

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Jusqu'aux Marches de la Mort et la libération en 1945, Filip travaillera dans ces lieux de morts, brûlant les cadavres par centaines de milliers, voyant la cruauté, l'inhumanité, le sadisme sévir autour de lui, des Juifs et Tziganes mourir gazés au "cyclon B" [zyklon B] (comme il l'écrit dans le livre...). Filip Müller parviendra à en dérober une étiquette pour la donner à deux fugitifs, afin qu'ils apportent des preuves au monde de ce qui se passe ici. Mais le monde ne réagit pas.

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Comme l'écrit Lanzmann dans la préface, rares sont les Sonderkommandos qui sont revenus des camps parce que, dans le souci du secret, on les liquidait assez vite. Le hasard, la chance, ont fait que Filip Müller est sorti vivant de ces lieux. De plus, après la guerre, ces gens qui étaient revenus du fond de l'horreur préféraient se taire pour éviter de faire rejaillir à la surface les atrocités dont ils avaient été témoins. On les a forcés à être les assassins de leur peuple.

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Parmi les épisodes marquants, il y a celui d'une scène de déshabillage. Avant de gazer les Juifs, les Allemands les faisaient se dévêtir dans un vestiaire à côté du lieu de la chambre à gaz. Une femme, très belle, attire l'attention des SS. Elle les aguiche, leur fait de l'oeil en posant ses vêtements. Soudain, avec sa chaussure à talon, elle frappe un SS, se saisit d'une arme et commence à semer le désordre. Un début de révolte se forme, mais elle est très vite arrêtée. Cette femme était une danseuse et son cadavre est exposé dans la chambre de dissection afin que les SS défilent devant lui à "titre d'avertissement et pour leur rappeler les conséquences d'un seul instant de défaillance".
Par sa mort, la danseuse a donné la preuve que la rébellion est possible : il faut tenter une opération. Malgré l'organisation de certains détenus, le signal pour la révolte se fait attendre, et n'arrivera que très tardivement, et elle échouera. Filip Müller arrive une fois encore à échapper à la mort alors que plus de 400 hommes ont péri dans cette tentative de révolte.

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On croise les noms de nazis restés célèbres, comme le docteur Mengele qui vient prélever les organes dont il a besoin sur ceux qui viennent de mourir, qui fait ses expériences inhumaines sur les déportés (castrations, brûlures, injections de maladies...), comme le SS Moll, surnommé l"ange de la mort" pour son sadisme. Il aime faire le mal pour le mal, faire souffrir. C'est lui qui donne l'idée, pour que se débarrasser des corps aillent plus vite, de faire creuser d'immenses fosses où sont brûlés les cadavres. Il invente la récupération de la graisse humaine qui sert de carburant. Il prend plaisir, par exemple, à faire mettre nues des jeunes femmes et à les forcer à regarder les corps brûler, en leur disant que ce serait elles tout à l'heure. Il fait nager des détenus dans la cuve à eau potable, jusqu'à ce qu'ils se noient car ils n'ont pas le droit de regagner le bord ("la nage des grenouilles"). Il force un détenu à marcher pieds nus dans la fosse encore brûlante de cadavres avant de l'abattre.
Un moment de faiblesse, un fléchissement, un instant où l'on manifeste de la fatigue et c'est la mort assurée.

Je m'étonne que ce témoignage ne soit pas plus connu, davantage lu. Même s'il raconte une indicible réalité, il est là pour qu'on sache et se souvienne, que le souvenir des horreurs nazies ne s'estompe pas avec le temps. Filip Müller témoigne aussi dans le film de Claude Lanzmann : Shoah.


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La nuit, Elie Wiesel

Message  Kashima le Lun 11 Juil 2016 - 16:31

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Elie Wiesel est mort il y a quelques jours, le 2 juillet 2016.
La Nuit est le livre de lui le plus connu, dans lequel il raconte son expérience des camps.
Alors qu'il vivait plutôt paisiblement dans sa petite ville de Sighet (Transylvanie), il est déporté avec toute sa famille en mai 1944. Ils sont conduits à Birkenau où sa mère et sa soeur sont directement envoyées à la chambre à gaz. Ne se séparant pas de son père, il est conduit à Auschwitz et tente comme il peut de survivre. La date tardive de sa déportation est certainement un des facteurs de sa survie, même si d'autres comme le courage, la chance, etc entrent en jeu.
Au moment de l'évacuation d'Auschwitz (l'Armée rouge arrive), il vit les longues marches forcées dans la neige sous la surveillance des nazis impitoyables qui assassinent toute personne qui fléchit. Avant de parvenir à Buchenwald, il voit son père agoniser et mourir, et il exprime le remords qu'il a éprouvé en n’approchant pas à son appel, par peur des représailles allemandes.
Ce témoignage sur la Shoah, comme tous les autres que j'ai lus, est indispensable. Elie Wiesel ne rentre pas dans les détails de l'horreur indicible même s'il donne quelques exemples, comme ce jeune garçon qu'on avait pendu devant tout le monde et qui, à cause de son poids trop léger, a mis des heures à mourir tandis qu'on défilait devant lui.

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Re: Littérature concentrationnaire

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