Attention... chef d'oeuvre!

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Votre chef d'oeuvre romanesque?

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Attention... chef d'oeuvre!

Message  Kashima le Lun 27 Déc 2010 - 15:20

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Auto-da-fé d'Elias Canetti est un livre de fous, au sens propre comme au sens figuré : livre de fous par la construction de ses personnages, pratiquement jamais physique mais totalement mentale, par la narration des élucubrations, des folies des hommes et femmes en présence.

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Tout commence de façon très classique : un petit garçon est devant une vitrine, il rêve d'un livre. S'approche de lui un professeur qui lui donne rendez-vous chez lui pour lui en prêter un. Mais, ne vous y trompez pas! Jamais il ne sera question de cette générosité des deux premières pages et, quand plus tard ce petit viendra réclamer ce qu'on lui a promis, il sera proprement congédié!
Peter Kien est un savant, un professeur fou de ses livres. Reconnu par ses pairs qu'il n'honore pourtant jamais d'une visite ou d'une conférence, ce misanthrope a une vie bien réglée et vouée à la construction d'une bibliothèque personnelle dans laquelle il passe tout son argent et son héritage.

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Un jour, il décide d'embaucher une femme de ménage. Thérèse, femme de 56 ans persuadée qu'elle en a 35, est irréprochable : elle prend soin de ses livres (il a horreur qu'on les touche, les abîme, les salisse) et respecte ses heures mystérieuses. En effet, que fait le vieux professeur de 6h à 7h? C'est un mystère que tentera d'élucider Thérèse...

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Suite à sa demande, Kien se laisse aller et s'engage à lui prêter un livre. Au moment où il a promis, il regrette déjà. Il cherche donc un subterfuge, un arrangement avec sa conscience de bibliophile maniaque et enfin, il trouve le livre le plus abîmé qu'il ait, un livre d'enfance auquel il ne tient guère, au cas où elle le patine... Quelle n'est pas sa surprise quand il entre dans la cuisine et qu'il trouve Thérèse assise, tournant religieusement les pages du livre avec des gants, livre qu'elle a posé sur un coussin pour ne pas le salir! Elle a même réussi à le frotter et à l'arranger! Le vieil ermite, qui jamais n'a aimé les femmes, se laisse attendrir, et il la demande en mariage.

Malheur! Sa vie va basculer à cause de Thérèse qui est complètement folle et se révèle être une véritable harpie. Elle en veut après son héritage et va finir par le mettre à la porte, ce qui libèrera davantage la folie de Kien. Il rencontrera le nain Fischer, un escroc, un fou lui aussi, qui se croit champion d'échecs et rêve d'Amérique...
Le concierge de l'immeuble, un ancien policier, est un violent qui a tué femme et fille, et qui passe sa journée l'œil collé au judas à guetter mendiants et colporteurs.

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Incroyable livre où l'on se retrouve dans les méandres des esprits dérangés, dans toutes ces folies quotidiennes, dans ce vieux savant qui parle à Confucius tout droit sorti de la bibliothèque, dans l'obsession d'un faux aveugle pour les boutons (quand il fait la manche, certaines gens profitent de sa cécité pour déposer dans sa main des boutons en guise de pièces de monnaie...).

Dès les premières pages, quelle que soit la chose racontée, le style est déjà là et l'on sait que l'on a du "lourd" entre les mains.

Sans oublier l'humour! Le nain, persuadé qu'il est un génie qui fera fortune et sera célèbre en Amérique, se met en tête d'apprendre l'Américain:

"L'après-midi, il s'assit pour apprendre l'américain. Dans les librairies, on voulait lui faire prendre des livres d'anglais. "Messieurs, badinait-il, me prenez-vous pour un idiot? Vous défendez vos intérêts, moi je défends les miens." Les employés et le propriétaire affirmaient avec véhémence qu'en Amérique on parlait l'anglais. "L'anglais, je le sais, je veux quelque chose de spécial."

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Je regrette de ne pas avoir noté les passages qui m'ont fait sourire, qui m'ont émerveillée, même si je me souviens de quelques-uns. Au Theresianum (Mont-de-Piété), les gens viennent mettre en gage des livres que Kien imagine au dernier étage, un enfer où ils sont avalés par un cochon, car Cochon, c'est son nom :
"Parce que les cochons ne peuvent se défendre! Je proteste contre un tel abus! Les hommes sont les hommes et les cochons sont les cochons! Tous les hommes en sont que des hommes! Votre cochon est un homme. Malheur à l'homme qui prétend être un cochon! Je l'écraserai. Ca-nni-ba-les! Ca-nni-ba-les!"

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Privé de sa bibliothèque quand il est chassé de chez lui par sa Thérèse, il s'invente une bibliothèque portative, entièrement rangée dans sa cervelle! C'est pour cela que l'opportuniste d'infirme qu'est le nain Fischer se propose de l'aider, ayant en tête de lui dérober son argent, bien entendu :
"Afin de couper court à toutes les questions importunes, il sortit une pile de livres de sa tête et la tendit au petit homme. celui-ci parvint à la saisir adroitement de ses longs bras, et dit : "Tout ça! Où faut-il le mettre? - Tout ça! s'écria Kien blessé. C'est seulement la centième partie! - Je comprends : deux pour cents. Je vais attendre un an? Je n'y tiens plus, c'est trop lourd ; où est-ce qu'il faut les mettre?"
Rappelons-nous que cette bibliothèque est totalement imaginaire puisque l'horrible épousée se tient dans son antre de livres.

La peur qui demeure au fil des pages, c'est celle que les livres brûlent, comme la bibliothèque d'Alexandrie.

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Entrer dans la folie de l'autre le fait-il en sortir? A lire Auto-da-fé, on peut être sûre que la réponse est négative. Même l'éminent psychiatre qu'est le frère de Peter se fond dans la folie de ses huit-cents patients pour espérer les en sortir.

Je n'ai rien lu d'autre d'Elias Canetti, mais je doute que le reste soit aussi bien que ce roman fou, son unique, d'ailleurs. Si c'est le cas, je le range, dans ma bibliothèque, au rang des génies, à côté d'Albert Cohen, et je lui donnerai rendez-vous pour des conversations, comme Peter Kien à Confucius dans ses moments de délire.
Ah oui! Un conseil sorti de la bouche de ce bibliomane :
""Si je pouvais trouver Aphrodite, je l'abattrais." Il aimait Antisthène, le fondateur de l'école des Cyniques, à cause de cette déclaration. Et voilà que survenait une vieille sorcière qui précipitait dans le malheur ce tueur d'Aphrodite."

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Qui est Elias Canetti?
Elias Canetti (1905-1994) est un écrivain juif séfarade d'expression allemande, originaire de Bulgarie, devenu citoyen britannique en 1952. Il a reçu le prix Nobel de littérature en 1981.
Son œuvre est composée de pièces de théâtre, d'un unique roman, d'essais, de recueils d'aphorismes et d'une autobiographie en quatre volumes.



Dernière édition par Kashima le Sam 25 Fév 2017 - 9:53, édité 2 fois
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Re: Attention... chef d'oeuvre!

Message  Invité le Lun 27 Déc 2010 - 20:14

Excellent compte-rendu comme toujours!...qui me donne envie de re-lire ce chef-d'oeuvre de la littérature, que j'ai lu il y a plus de 10 ans.
"....Si c'est le cas, je le range, dans ma bibliothèque, au rang des génies, à côté d'Albert Cohen, et je lui donnerai rendez-vous pour des conversations"
J'en suis ravie! A moi de lire Cohen maintenant...
Si tu veux poursuivre avec Canetti, lis La langue sauvée, son oeuvre autobiographique. J'ai déjà cité un passage de cette oeuvre, quelque part ici, en rapport á "ton" Genève"



"Au purgatoire les hommes parlent beaucoup; en enfer il se taisent."
Réflexions, Le Territoire de l'homme
Elias Canetti




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Re: Attention... chef d'oeuvre!

Message  Kashima le Lun 27 Déc 2010 - 20:21

J'ai adoré. Merci de m'avoir fait connaître cet auteur en me parlant de ses écrits autobiographiques que je compte lire au plus vite.
Je regrette vraiment qu'il n'ait pas écrit d'autres romans, c'était si parfait.
Très rare de lire de telles choses.
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Re: Attention... chef d'oeuvre!

Message  Invité le Lun 27 Déc 2010 - 20:40

un seul roman, oui, malheureusement....et aussi heureusement, peut-être.
La qualité et non la quantité!...l'"Uniquat" du chef-d'oeuvre...
Tarkovsky n'a fait que 7 films et quels films! Un Grand Maître du cinéma, que je voudrais présenter prochainement.
A un autre auteur, je pensais également, d'une grande érudition: MUSIL...
Il te plaîrait aussi, j'en suis sûre....Autrichien, exilé en Suisse

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L'Homme sans qualités

Message  Kashima le Lun 27 Déc 2010 - 20:48

J'ai juste lu l'élève Törless, mais pas ce qui doit être son chef d'oeuvre, L'Homme sans qualités... Drôle d'impression, d'ailleurs, celle de la qualité tout en n'étant pas dans la passion : cf. [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

Je suis d'accord pour l'Uniquat! S'il ressemble à ça... Mais tant nous livrent des reliquats! Smile
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Les Jardins statuaires

Message  Kashima le Dim 20 Mar 2011 - 21:12

Lecture en cours, mais j'y reviens bientôt... Ca se savoure!

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Re: Attention... chef d'oeuvre!

Message  interseXion le Dim 20 Mar 2011 - 23:05

je suis impatiente de le finir!Du coup tu as pris de l'avance.... donqui
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Re: Attention... chef d'oeuvre!

Message  Kashima le Lun 21 Mar 2011 - 7:53

Oui, mais le voyage est long, et doux!
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Les Jardins statuaires de Jacques Abeille

Message  Kashima le Dim 3 Avr 2011 - 18:43

"Je crus avoir écrit l'œuvre d'un fou."

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Tels sont les mots que l'on peut lire sur la quatrième de couverture des Jardins statuaires.
Roman fleuve, roman de la prose dans ses plus beaux habits!... Cet écrit de voyage nous promène à travers un monde de jardiniers d'une étrange sorte: des cultivateurs de statues.
Le narrateur est venu, par curiosité et dans le but de faire un livre, parcourir ce monde. Dès les premières pages, il arpente, étonné, ému et ravi, des jardins :

"Je commençais à discerner un peu qu’il y eût du danger à se laisser émouvoir par les statues natives." (19)

Il se fait expliquer les façons dont on procède. D'emblée, le lecteur est dans la métaphore de l'écriture et de la création, la culture du chef d'œuvre demandant d'immenses précautions :

"Et il faut bien choisir, savoir reconnaître l’ébauche qui mérite de se développer, celle qu’on n’a encore jamais vue, la promesse du chef-d’œuvre rare." (19)

"La pierre initiale est un œuf qui recèle un nombre infini de possibilités." (23)

Comme l'écriture, sans doute?

Il séjourne dans un hôtel, où l'aubergiste est peu bavard et mystérieux. Petit à petit, en gagnant sa confiance et celle de son guide, il s'enfoncera dans le pays, découvrira d'autres contrées de jardiniers, se dirigera vers le nord, si dissemblable.
C'est un monde à part qu'il arpente, aux rites sociaux très différents des nôtres : les femmes vivent recluses, ne rencontrent pas les hommes; les jeunes garçons quittent un domaine et se marient dans un autre. Mais je ne révèle pas tout ce que le narrateur découvre au cours de son voyage, peut-être seulement ce fait, qu'une statue qui pousse à l'effigie des jardiniers est un mauvais présage, celui de la mort de cet homme...

Au loin, il y a les steppes, où personne ne s'aventure jamais, l'idée d'un prince rebelle qui pourrait menacer le monde des jardiniers...

Et puis, il y a cette langue, raffinée, belle, riche et poétique, digne de son sujet et de ces statues. Jacques Abeille est un grand écrivain : son style est superbe, son imagination foisonnante.

Voici quelques perles illustrées que j'ai relevées au cours de ma lecture. Certaines illustrations sont tirées des Mers perdues, épisode de son Cycle des Contrées :

A l’origine de ce projet, il y a la découverte et l’admiration immédiate de François Schuiten pour Les Jardins statuaires, de l’écrivain Jacques Abeille. Fasciné par ce livre, troublé par les résonances qu’il suscite avec son propre travail, François Schuiten a présenté à Jacques Abeille une série de dessins inédits. L’écrivain, à son tour émerveillé par la proximité entre ces dessins et l’univers romanesque qu’il a développé, a conçu le récit d’une expédition dans des contrées imaginaires, où une civilisation s’est développée autour d’anciennes et étranges statues...

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“Vous avez déjà remarqué combien la nature fait de difficultés à admettre la simplicité des rêves?”

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“Je crus voir la mort même et me sentis calme, car enfin elle était belle.”

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“Je vous concède que l’idée du progrès est une des plus ineptes qu’ait jamais conçues l’entendement humain, mais elle est nécessaire. Il faut bien que les hommes se racontent quelque fable pour se justifier de ne pas laisser le monde en l’état où ils l’ont trouvé.”

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“Il sortit la main de sous le drap, et je vis venir à moi une étoile blanche, décharnée, qui se tendait comme la prière d’une pieuvre.”

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“De la bouche on ne voyait que les dents, qui brillaient de leur éclat définitif.”

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“Je ne parviens pas à savoir de qui vous usurpez la mort.”

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“C’est un véritable académisme de l’avortement.”

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“J’avais un vide au ventre, comme si tu n’étais déjà plus là, comme si je devais nager avec toi - fantôme - dans l’élément de mon rêve.”

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“Nos étreintes semblaient les derniers spasmes de bêtes primaires (…) ; des salamandres au ventre mou se débattant tandis que, torréfiée, la vase native se prend autour de leurs articulations, et qui halètent peau à peau exsudant leurs humeurs et consumant somptuairement leur dernière énergie.”


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Rares sont les écrivains actuels qui ont une langue aussi profonde et pure. On trouve ceci sur Jacques Abeille :

Ecrivain français né en 1942. Il est l'auteur d'une œuvre romanesque difficilement classable, qui a été couronnée par la mention spéciale du Prix Wepler en 2010.
Son œuvre la plus connue, la série romanesque du Cycle des contrées, se déroule dans des pays imaginaires.
Jacques Abeille se définit comme « l’archiviste de ses propres textes » : ceux que l’on écrit pour garder la trace du présent (le cahier de Barthélemy Lécriveur dans Le Veilleur du jour), ceux qui structurent la société (Les Jardins statuaires) ou encore ceux qui sont enracinés dans le sable (les stèles de L'Écriture du désert).


Je me réjouis du nombre de choses qu'il a écrites et qu'il pourra écrire encore, vu son âge.

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Une présentation de l'auteur et de son oeuvre [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

Ne nous attendons pas à la révélation de tous les mystères : ce livre est comme un rêve dont on n'aura jamais toutes les clés, il a un goût d'inachevé, mais dans le bon sens du terme, pas de celui du livre qui nous laisse maladroitement sur notre faim.

Avec ce que j'ai lu dans Les Jardins statuaires et ce qui me reste à découvrir (comme certaines nouvelles érotiques...), j'en fais un écrivain de mon panthéon, j'irais jusqu'à dire... un modèle!
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Les Jardins statuaires

Message  Kashima le Dim 3 Avr 2011 - 19:07

Extrait lu par l'auteur :

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"Et nous mourrons dans la pourriture des pierres."
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Interview de Jacques Abeille

Message  Kashima le Dim 3 Avr 2011 - 19:18


Tout ce que j'ai ressenti à la lecture du roman est dit ici. Je suis heureuse d'avoir eu les impressions exactes.


Après une première réédition passée inaperçue il y a six ans, "Les Jardins statuaires" de Jacques Abeille refont surface, accompagnés d'un nouveau roman illustré par Schuiten. L'heure de la redécouverte, enfin ? Rencontre avec un écrivain rare.

Curieux effet temporels de la relecture. En 2004, la redécouverte des Jardins statuaires chez Joëlle Losfeld nous avait séduits ; en 2010, c'est Attila qui les ressort à nouveau de l'ombre, et on est carrément conquis. Est-ce dû à la somptueuse maquette dans laquelle ce roman initialement paru en 1982 chez Flammarion, grâce à l'enthousiasme de l'écrivain Bernard Noël, prend désormais place ? Ou bien, l'habit ne faisant pas le livre, est-ce plutôt son souffle qui féconde toujours plus d'émotion ? Quoiqu'il en soit, la réédition de ce roman inclassable est l'une des meilleures surprises de cette rentrée littéraire. D'autant qu'en parallèle, la maison publie un autre livre de Jacques Abeille, Les Mers perdues, finement illustré par le dessinateur François Schuiten. Rien qu'à travers les titres, on devine que les éléments se déchaînent, que des êtres de pierre jaillissent de terre, que les lointains aspirent celui qui s'y aventure dans ces livres... Mais comme c'est un peu cela et bien plus à la fois, une rencontre s'imposait avec le géniteur de ces romans-monde.

Chronic'art : Les Jardins statuaires raconte l'histoire d'une contrée imaginaire où les hommes cultivent des statues en terre ou sous serre. D'où vient cette idée ?

Jacques Abeille : Il y a quarante ans, j'ai eu une vision en croisant un homme qui cultivait ses légumes. En imaginant à la place des germes de pierre, j'ai vu des statues pousser et sortir de terre. Partant de là, je pensais écrire un court récit filant la métaphore de l'artiste qui forge, « cultive » son œuvre et se sent soit grandi, soit happé par elle. J'ai mis ce projet de côté jusqu'à ce qu'un complet changement de vie m'y ramène. Un soir, dans une chambre d'hôtel, j'ai commencé à l'écrire, sans savoir où j'allais et intimidé par l'ampleur que prenait ce roman.

Le livre a inauguré un cycle dont le second volet, Le Veilleur du jour, prend le contrepoint du premier. Sans même un thème en commun ?

Si : le thème de l'attente des barbares, qui est d'ailleurs cher à d'autres auteurs. On le retrouve chez Ernst Jünger (Sur les falaises de marbre), Dino Buzatti (Le Désert des Tartares) ou Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes). J'ai croisé Gracq à une époque. Il avait lu Les Jardins statuaires et trouvait que c'était un « roman plastique ». C'est vrai : il prend en quelque sorte forme en se déployant à l'horizontale, linéairement. Si bien qu'il s'est avéré utile de dresser plus tard une carte des territoires arpentés par mon narrateur.

Inlassable voyageur fasciné par les limites, votre personnage, cet « acharné questionneur », est curieux de tout. Y-a-t-il un peu de vous en lui ?

Je ne voyage pas autant, c'est lui qui me fait voir du pays ! Notre point commun est d'être pris dans l'attente d'une révélation : lui face à d'immenses contrées où il est confronté à des choses qu'il n'aurait pas dû voir, moi face au désordre romanesque qui peut accoucher du meilleur comme du pire. Cette part d'inattendu est le moteur et l'horizon de mon écriture.

Ayant fait carrière dans l'enseignement des arts plastiques, vous considérez-vous comme un écrivain ?

Difficilement, mais cela vient avec l'âge. J'écris car je sens quelque chose passer en moi, que je m'efforce de traduire, de retranscrire. Je suis plus un traducteur, un scripteur. Et dans le petit monde des lettres, du littérairement correct, je passe pour un farfelu. J'entends dire que mes livres ne sont pas construits comme il faut. Fichtre alors ! Au fond ce qui gêne, c'est que je ne cède pas au diktat de la vraisemblance. Je préfère être dans l'invraisemblable et ouvrir des brèches pour laisser le rêve s'épancher dans la vie réelle. Je veux offrir matière à rêver au lecteur. J'écris comme je lis et comme j'aime lire tout ce qui s'apparente au rêve, je dois un crédit à des auteurs en tous genres : fantastique comme Jean Ray (Malpertuis), gothique comme Daphné du Maurier (Les Oiseaux, Rebecca) ou surréaliste, surtout leurs précurseurs.

Comme Gérard de Nerval ?

C'est un maître pour moi et son Aurélia, un bijou ! Visionnaires et crépusculaires, ses textes passent du cauchemar à la candeur. Sa bienveillance, surtout, m'inspire. Elle était telle qu'on l'appelait le « gentil Nerval ». Je me retrouve dans ce désir de parier sur la gentillesse : j'aimerais que ce que j'écris fasse du bien. Que mon travail soit comme un talisman. Qu'il réveille la part de magie blottie dans l'écriture.

Utilisez-vous pour cela une technique particulière ?

Je cultive l'inattendu en écrivant de manière intuitive, spontanée, sans passer par un plan ni une phase de réécriture. Quand j'étais professeur, j'utilisais la même technique pour peindre avec mes élèves. Je récupérais dans la poubelle leurs dessins ratés et les retouchais pour en faire surgir l'inattendu. Les formes esquissées étant souvent rondes et féminines, j'en ai tiré de savoureux dessins érotiques !

Avez-vous recours à l'informatique ?

Pas besoin, j'écris sur des cahiers d'écolier, si petit qu'ils sont presque indéchiffrables. Une femme habitant Berck-sur-Mer se charge de retranscrire mes textes au propre, à partir des photocopies de pages que je lui envoie depuis Bordeaux. Avant même l'éditeur, c'est elle ma première lectrice.

Comment s'est passé votre collaboration avec François Schuiten ?

Très bien. Il a découvert Les Jardins statuaires lorsqu'on lui a demandé d'en illustrer la couverture. Nos échanges ont vite abouti à ce projet. On a travaillé à distance pendant deux mois. Entre le texte et l'image, la magie a opéré. Il est même arrivé qu'il anticipe en dessin des bouts de récit que j'allais lui envoyer ! Cette bouffée d'air frais me motive pour achever le quatrième volet du cycle. Le troisième, Un homme plein de misère, est enfin bouclé après être resté trente ans en chantier. On y est plongé dans l'envers du décor, du côté des barbares. On révisera avec eux nos préjugés : ils sont rarement ce qu'on croit qu'ils sont.

Propos recueillis par Morgan Boëdec
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"Ecrire est un luxe de pauvre- il suffit d'avoir du papier et de l'encre"

Message  Melquiades le Ven 12 Juin 2015 - 14:40

Kashima a écrit:Extrait lu par l'auteur :

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"Et nous mourrons dans la pourriture des pierres."

"Il y a cette impression ensemble vague et persistante que des hommes qui sont parvenus à céder si peu à l'égoïsme
ont atteint,du même mouvement,un état de dénuement qui en a fait de perpétuels frôleurs d'abîmes."

"Pour tout vous dire,le désir,sous quelque forme qu'il se manifeste,nous abandonne absolument.Plus rien n'a la puissance
de nous émouvoir.Nous sommes affrontés à la vacuité de toute chose.Et nous ne sommes pas loin de penser que
ce qui généralement rattache un homme aux êtres et aux choses procède essentiellement de liens arbitrairement construits par l'imagination.
En dehors de cela ,il n'y a qu'une plate survie."

"Ailleurs on ne sait quel apaisement de la matière donnait lieu de nouveau à des ondes,à des vagues amples au point
qu'en rêvant un peu on croyait y déchiffrer les plissements montueux de la terre au creux de l'océan tempétueux.
Alors on reconnaissait les cavernes rugissantes qui sont encore l'emblème de l'amour blessé."

Et puis le début de ce fabuleux ouvrage qui apporte réflexion et douceur aux âmes parfois meurtries.Merci encore à vous,Kashima.Je découvre
encore cet auteur!

"Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts.Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons.Ce fut la nuit."

Pensez-vous que les petites filles ont été assez épargnées?

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Martin Eden, Jack London

Message  Kashima le Ven 26 Aoû 2016 - 8:42

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Dès les deux premiers chapitres, on sent qu'on entre dans de la grande littérature...
Martin Eden arrive chez Arthur, un jeune homme qu'il a défendu dans une bagarre. Invité à dîner, c'est un choc des cultures et des classes : lui, le jeune marin intéressé par la poésie, se retrouve face à la sublime Ruth dont il s'éprend au premier regard. La sœur d'Arthur ne semble pas indifférente à ce jeune homme qui la dévisage.
On a accès aux pensées de Martin qui analyse tous ses faits et gestes, ne voulant pas choquer ni déplaire, surveillant son langage à chaque instant.

"Non ! c'était un esprit, une divinité, une idole !… Une aussi sublime beauté n'appartenait pas à la terre. Ou bien les livres avaient raison et il y en avait beaucoup comme elle, dans les sphères supérieures de la vie."

"Vivre pour une femme pareille !… pour la gagner, pour la conquérir - et… mourir pour elle. Les livres avaient raison : de telles femmes existaient - elle en était une."

"Il nourrissait son amour de la beauté à cette table où manger devenait esthétique."

"(Ses vêtements mal coupés, ses mains abîmées) semblaient être le déguisement terrestre d'une grande âme condamnée au silence par la faute de ses lèvres inhabiles."

"Enfin il l'avait rencontrée, la femme, celle à laquelle il avait peu pensé, - car il pensait peu aux femmes - mais qu'il avait attendue, inconsciemment peut-être, et qui devait venir."


C'est le coup de foudre. Ivre d'amour, il se fait arrêter par un gendarme qui le croit saoul, mais Martin est exalté. Il a eu la révélation en voyant Ruth, cette superbe jeune fille pour qui il s'élèvera. Martin a soif d'apprendre. Il se passionne pour la lecture, étudie sans relâche, anoblit sa langue. Son destin, c'est écrire. Pas écrire pour écrire, écrire pour Ruth, pour la conquérir, passer une vie de bonheur avec elle.

"Écrire !… Cette pensée le brûlait. (…) Les jours n'avaient-ils pas vingt-quatre heures ? Il était invincible. Il savait comment on travaille et les citadelles les plus imprenables tomberaient devant lui."

"Il fit des rêves qui par leur folie et leur audace rivalisaient avec ceux des mangeurs de haschich."



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Rognant sur son sommeil, il apprend, écrit, commence à envoyer ses manuscrits à des revues : tout est refusé. Il s'acharne, ne baisse pas les bras : rien ne vient. Pourquoi la médiocrité s'étale-t-elle dans les journaux? Martin dépasse très vite, par son intelligence, tous les gens qui l'entourent. À la lumière de sa sensibilité et de sa culture, on se rend compte que ceux qu'il côtoie, particulièrement les Morse (famille de Ruth) et leurs invités, sont enfermés dans un savoir immuable, dans des préjugés inébranlables. Martin s'est éloigné de son milieu pauvre et se retrouve parmi des gens qui n'ont pas du tout l'intelligence qu'il espérait et qui l'avait fait admirer cette classe. On le regarde de haut : il est un fainéant (lui qui travaille à sa littérature 14h par jour, qui s'est engagé un moment dans une blanchisserie où le travail était harassant...). Ruth, qui s'est finalement fiancée non officiellement avec lui, l'engage à accepter une situation. Mais Martin croit en sa littérature, il vit pour elle, pour écrire. Même l'amour ne le fera pas renoncer à cela bien qu'il soit pétri de doutes.

"À quoi sert à un homme d'écrire une bibliothèque entière et de gâcher sa vie ?"

Ses goûts s'affinent. Ils ne sont pas influencés par l'éducation car Martin se forme tout seul. Ruth pense ce qu’on doit penser, elle est corsetée dans ses goûts et ses idées. Elle aime parce qu'il faut aimer, parce qu'elle a appris que c'était bien ou mal. Au sortir de l'opéra, un jour, Martin ne se prive pas de dire à sa bien-aimée combien les deux chanteurs étaient ridicules dans leurs rôles de jeunes premiers, eux qui sont vieux et obèses. Pour l'oreille, c'était un délice, mais c'était une horreur pour la vue. Ruth est outrée car Martin ose toucher aux conventions :

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Ce roman autobiographique est passionnant. On a des caractères décrits avec une justesse incroyable, l'air de rien : tout paraît si simple et en creux, on ne sait pas comment, Jack London nous montre les bassesses, la médiocrité du genre humain. Aucun temps mort dans la narration, on suit avec impatience l'ascension der Martin, on espère avec lui, on veut croire en sa réussite. Martin est un illuminé, un être supérieur, un poète. Il surpasse tous ceux qu'il fréquente, et il est seul. Le monde est fait de personnes pour qui l'apparence compte. On est quelqu'un si on est célèbre ou riche et celui qu'on a regardé de haut, traîné dans la boue, bien qu'il soit le même, devient celui qu'on encense pour peu que les journaux en fassent quelqu'un. Comme ne cesse de le répéter obsessionnellement Martin à l'heure du succès où toutes les vilenies se révèlent :

"J'étais le même!"

Et le moment des révélations est terrible. Même Ruth, la tant aimée, est médiocre....

"Il pensait à son amour défunt. Il ne l'avait jamais vraiment aimée, il le savait à présent. Il avait aimé une Ruth idéale, un être éthéré, sorti tout entier de son imagination, l'inspiratrice ardente et lumineuse de ses poèmes d'amour."

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Ce livre est un coup de poing : on s'exalte comme Martin, on souffre avec lui, et c'est un pitoyable constat sur la littérature car, si ce qu'écrit London était vrai à son époque, c'est encore bien pire aujourd'hui. C'est un roman extrêmement clairvoyant, dont le personnage n'est pas gonflé d'orgueil. Il est simplement habité.
Ce qu'il écrit sur ceux qui tiennent entre leurs mains la littérature sonne tellement juste !

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Les vrais poètes sont voués à fuir ou à se tuer. Comme le lui avait dit son seul ami, Brissenden, une sorte de poète maudit (et talentueux, voire génial) qui ne recherche pas la gloire et se suicide d'une balle dans la tête, il est impossible à l'écrivain éclairé, le vrai, de vivre dans ce monde de faux-semblants.
Tout est vain pour un pur esprit. Tout ne peut être que désillusion. Martin s'est consumé, ce monde n'était pas pour lui.

"La vie m'a tellement saturé d'émotions, que je suis vidé de tout désir. Si je pouvais encore désirer, c'est vous que je désirerais."

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"De trop de foi dans la vie,
De trop d'espoir et de trop de crainte
Nous rendons grâce en une brève prière
Aux dieux qui nous en délivrent.
Et grâce leur soit rendue
Que nulle vie ne soit éternelle.
Que nulle mort ne renaisse jamais.
Que même la plus lasse rivière
trouve un jour son repos dans la mer.
"


"Et au moment même où il le sut, il cessa de le savoir."

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Kashima
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Le mur invisible, Marlen Haushofer

Message  Kashima le Sam 4 Mar 2017 - 16:52

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La narratrice se rend en compagnie de deux amis, Hugo et sa femme Louise, dans une cabane de garde-forestier, au milieu des montagnes et des forêts. Le jour de leur arrivée, Louise décide d'aller faire un saut au village avec Hugo. Mais, le lendemain matin, ils ne sont toujours pas rentrés. La narratrice, une femme de quarante ans, citadine, se retrouve seule dans la vallée ; elle ne sait pas encore qu'elle n'en sortira jamais, à cause d'un mur invisible qui l'empêche de passer, qui la sépare du reste du monde - et le reste du monde est figé, mort. Quand elle regarde à la jumelle en direction des voisins, elle les voit immobiles, comme s'ils avaient été pétrifiés. Plus rien ne bouge.
Lynx, le chien d'Hugo, est avec elle. Très vite, elle sera rejointe par la chatte grise et une vache qu'elle prénomme Bella.
Ce livre raconte sa vie dans la vallée, sa manière de travailler, de s'organiser pour survivre. Elle qui était une femme de la ville se retrouve à faucher les herbes, à couper du bois, à faire énormément de marche, à traire la vache... et même à chasser. Elle doit procurer cette viande de chevreuil ou de cerf de temps en temps à ses animaux.

Elle décide de tenir un journal, jusqu'au jour où le papier sera épuisé. On y lit ses doutes, ses réflexions sur la vie et la mort, son désespoir et son découragement parfois, et surtout, son attachement aux bêtes, sa vie en osmose avec elles. On se représente parfaitement les lieux et on se laisse envahir par une étrange sérénité, qu'il est rare de connaître à la lecture d'un livre, car elle a la particularité de nous plonger dans une sorte de malaise ou d'inquiétude. La narratrice laisse entrevoir la perte, la tragédie. Quelque chose se trame dans ces montagnes...

"C'est un sentiment bizarre que celui d'écrire pour les souris."

"Cette espérance est semblable à une taupe aveugle qui cachée en moi couve sa folie."

"Je m'endormis et glissai vers mes morts mais c'était autrement que dans mes rêves d'avant."

"On fleurissait les tombes des morts pour avoir le droit de les oublier. (…) Chacun aurait dû comprendre que ce serait bientôt sa propre bouche morte que l'on bourrerait de fleurs en papier, de bougies et de prières apeurées."


"Mais si le temps n'existe que dans ma tête, et si je suis le dernier être humain, il finira avec moi. Cette pensée me rend joyeuse. Il est peut-être en mon pouvoir de tuer le temps."

Son plus grand moment de bonheur, c'est quand elle part pour l'été dans les alpages : elle communie totalement avec la nature, observe les étoiles. Seule ombre au tableau : la vieille chatte grise a voulu rester dans la cabane en contrebas, à quatre heures de marche.
En plus du fidèle Lynx, de Bella et de la chatte, il y aura aussi le petit taureau, Perle, la chatte blanche et si fragile qu'elle est condamnée dès la naissance , l'espiègle Tigre, la corneille blanche, oiseau rejeté par les siens à cause de sa différence. On croise aussi le renard, incarnation de la vie sauvage qu'elle se refuse à tuer.

"Que pouvais-je y faire ? Je ne suis pas le dieu des lézards ni celui des chats."

Pas un instant, la narration n'est répétitive malgré cette vie qui pourrait sembler toujours la même. Il n'y a pas un mot de trop. Le mystère, s'il n'est levé qu'en partie (car certaines choses ne s'expliquent pas, le symbole perd sa substance pour devenir l'enveloppe de la réalité), plane jusqu'aux derniers mots... "Je l'attends..."
La lenteur n'entraîne jamais l'ennui dans ses pages. Et le mal, ce n'est pas ce renard qui chasse, c'est toujours l'homme, quelque part.

"La pitié était la seule forme d'amour que j'avais conservée à l'égard des humains."

Le film de Julian Roman Pölsler qui en a été tiré est très fidèle. Les passages les plus marquants, les plus profonds ont été repris. Le rapport aux animaux reste plus superficiel, car il n'aurait pas été possible de rendre une telle intensité en 1h40, mais l'accent est mis sur la forte amitié qui lie la narratrice et son chien Lynx.

"En quel autre lieu pourrait errer sa petite âme de chien si ce n'est sur mes traces ? C'est un fantôme aimable et je n'en ai pas peur. (…) Tant que je vivrai, tu suivras ma trace, affamé et consumé de désir comme moi-même, affamée et consumée de désir, je suis d'invisibles traces."

Marlen Haushofer est morte jeune, à 49 ans, d'un cancer des os. Je crois que son œuvre entière est à découvrir d'urgence!
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Re: Attention... chef d'oeuvre!

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