L'Enfer du Roman - Richard Millet

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L'Enfer du Roman - Richard Millet

Message  Kashima le Lun 22 Nov 2010 - 22:06

Richard Millet, écrivain et éditeur chez Gallimard, publie ce livre :

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J'ai pris en cours une émission sur Europe 1 (dont je redonnerai le lien ici demain pour la réécoute) où il était question de post-littérature, de la disparition des écrivains au profit de nombreux auteurs.

"Au moins depuis Harcèlement littéraire, livre d’entretiens avec Delphine Descaves et Thierry Cecille, paru en 2005, et surtout depuis la parution, en 2007, de Désenchantement de littérature, Richard Millet a fait l’objet de nombreuses attaques. Son jugement impitoyable sur une grande partie de la production romanesque contemporaine française, son éreintement de la langue nouvelle, appauvrie et paresseuse, son regard désespéré sur une société rurale engloutie, son souci d’une foi catholique méprisée par notre époque inculte ne pouvaient manquer d’en faire la cible de tous les quolibets. Son soin de la phrase, son sentiment de la langue, son amour des paysages et de la mémoire, de la musique et de la littérature ne pouvaient manquer de le rendre terriblement malheureux dans notre monde de la réclame, du slogan et de l’amnésie."

J'ai lu un seul livre de Millet qui m'avait attiré par son titre, Le Goût des Femmes laides. Je n'ai pas accroché, pas fini, mais là n'est pas la question : pour l'avoir entendu en débat, rencontré lors de signatures, cet homme qui semble austère et "pas commode" est un défenseur de la langue française et de la littérature.

J'ignore son sentiment sur les prix décernés récemment, qui ont récompensé des auteurs très médiatisés (Houellebecq et Despentes), mais j'ai un gros doute, un doute énorme sur la qualité des œuvres récompensées. Pas de jugement a priori (je ne les ai pas lus, ces deux romans, je n'ai lu que des ouvrages de ces auteurs, partiellement autrefois), mais un drôle d'instinct qui prend cette voix et me répète : est-ce devenu cela, la littérature du XXIème siècle? Assiste-t-on à l'agonie ou à la mort?
Je perds foi en l'existence de la littérature quand je vois que des gens censés être des lettrés (les jurys littéraires) se fourvoient dans tout ce marketing, ces vitrines. Il était question de fausse-monnaie, dans le débat de ce soir : j'ai l'impression qu'on imprime énormément de faux billets, que tout est corrompu, que le monde de l'édition n'est plus qu'un vaste commerce où il faut avoir ses entrées, un nom avant d'avoir un livre, un style. Écrire n'est plus être dans la littérature. Écrire est devenu un œil d'Argos, le capital.

J'ai peur que lire les deux essais de Millet, L'Enfer du Roman et Le Désenchantement de la Littérature, ne me donne encore un coup derrière la tête.
J'ai bien peur aussi de constater que les profs de français ne lisent pas et ne savent pas/plus ce qu'est la littérature. Mais là, je vais peut-être un peu loin?







Dernière édition par Kashima le Mar 12 Fév 2013 - 8:35, édité 1 fois

Kashima
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Re: L'Enfer du Roman - Richard Millet

Message  Kashima le Lun 22 Nov 2010 - 22:16

A partir de la 75e mn, 20e seconde :

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Désenchantement de la littérature

Message  Kashima le Jeu 11 Aoû 2011 - 16:49

Richard Millet est un pessimiste et un cynique.
Il revendique sa foi catholique, mais semble attiré par un certain nihilisme (cf.ses références à Nietzsche).
La littérature est morte. Pour lui, le roman n'existe plus, il estime avoir "lu tous les romans". Il n'en lit plus que dans le cadre de son métier (éditeur chez Gallimard).
Autrefois, il était professeur (cf. Lauve le pur), mais a abandonné ce métier quand il a compris que c'était perdu : plus d'orthographe, plus de conscience des textes, de la langue. La littérature se meurt dans un pays qui ne veut plus se considérer en nation.
Ses réflexions littéraires le poussent aussi à s'interroger sur le nombre d'immigrés en France et le flux migratoire, et surtout sur une assimilation impossible - contrairement aux différents flux antérieurs.
On peut écouter cette émission où il s'exprime sur ces sujets, et où il évoque même l'idée d'être tenté par le suicide:

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Quelques citations du Désenchantement de la littérature :

"D'un point de vue animal, qui serait indigné par la disparition de l'espèce humaine? Pourquoi préserver à tout prix ce qui n'est perpétuellement occupé que de sa conservation, au prix de la destruction de la nature, des animaux, des autres humains? Sommes-nous bien certains que nous nous regretterions nous-mêmes?" (49)

"Écrire, faut-il le rappeler, c'est avant tout hériter d'une langue. Et le français que nous entendons aujourd'hui est tombé dans la fange, non seulement par fadeur stylistique et flottement syntaxique, sémantique, orthographique, mais aussi parce qu'il ne nomme plus le monde, l'ayant abandonné aux médias anglo-saxons" (48)

"L'amour (n'est) que la rambarde de chair qui nous retient de nous jeter dans l'abîme, à moins qu'il ne soit, cet amour, l'abîme où nous ne cessons de choir depuis notre naissance." (58)

Et il cite Artaud :

«Les gens sont bêtes. La littérature vidée. Il n'y a plus rien ni personne, l'âme est insane, il n'y a plus d'amour, plus même de haine, tous les corps sont repus, les consciences résignées. Il n'y a même plus l'inquiétude qui a passé dans le vide des os, il n'y a plus qu'une immense satisfaction d'inertes, de bœufs d'âme, de serfs de l'imbécillité qui les opprime et avec laquelle ils ne cessent nuit et jour de copuler, de serfs aussi plats que cette lettre où j'essaie de manifester mon exaspération contre une vie menée par une bande d'insipides qui ont voulu à tous imposer leur haine de la poésie, leur amour de l'ineptie bourgeoise dans un monde intégralement embourgeoisé»

Lettre du 17 septembre 1945.
(41)

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Fatigue du sens

Message  Kashima le Lun 29 Aoû 2011 - 14:40

En écho à ce que j'ai écrit ci-dessus, un article paru dans le Magazine des livres (n°31) sur Fatigue du sens de Richard Millet :

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Un brûlot qu'une pensée paresseuse taxera d'extrémiste et de raciste... Que ne fait pas dire le laxisme.


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Langue fantôme

Message  Kashima le Sam 22 Sep 2012 - 18:09

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Cet essai commence par une constatation effrayante : Umberto Eco s'est rasé la barbe! Que voir dans ce geste? Une métaphore de ce qu'il a rasé de son roman, Le Nom de la Rose. Il a voulu "rafraîchir l'oeuvre et se rapprocher des technologies et des générations nouvelles". C'est donc, comme l'écrit Richard Millet, "débarrasser le roman des mots anciens, des digressions philosophiques et du latin, soit de tout ce qui donnait une dimension ou une apparence littéraire à un roman qu'on qualifiera au mieux de populaire, au pire de best-seller international, et qui, aujourd'hui rasé, appartient à cette zone où la post-littérature (le roman international) rejoint la sous-littérature historico-occultiste anglo-saxonne de Dan Brown et consorts".
Le ton est donné. Pour Millet, Eco est un "bon indice de cette régression littéraire, de cette paupérisation".

Le style n'existe plus dans la production littéraire contemporaine qui se distingue par les "apocopes, aphérèses et phrases nominales". Comme il le dit, le "style (est) perçu comme étant de droite".
"Si la syntaxe n'existe plus, tout est permis, c'est-à-dire le pire", et l'idée est que "tout le monde peut ou même doit être écrivain."

Richard Millet réfléchit à ce qu'implique la littérature : la solitude, par exemple, et pas l'échange ou la communication, mots venant de verbes devenus intransitifs : on échange, on communique... Ce qui opère, c'est l'"intéressant".

Il déplore aussi que la pratique de la littérature soit devenue citationnelle, "la googuelisation", "la wikipedisation" : on découpe, on recolle, on ne lit pas vraiment...

"La France, naguère pays littéraire par excellence, n'est plus qu'une république bananière de la littérature." Il explique comment l'écrivain français est devenu inexistant aux yeux de la littérature mondiale, qu'on lui préfère les grosses productions américaines souvent issues d'un travail collectif (inverse du processus de la vraie création), les auteurs francophones qui pourtant, selon lui, ne sont doués qu'en poésie, parfois. Mai 68 a été le démantèlement de la langue : en voulant jouer la révolution, on a renoncé à la langue "dont l'ordre même a été contesté pour libérer l'élève d'un carcan prétendu normatif, coercitif même, tout comme celui-ci a été délivré de la chronologie et de la dimension gréco-latine, sinon chrétienne, de la langue."

Richard Millet montre aussi combien s'est dégradé le prix Nobel, critiquant le discours de remerciement de Vargas Llosa, fait de lieux communs et de politiquement correct, et Le Clézio en prend aussi pour son grade, ce qui me fait très plaisir puisque je trouve cet auteur totalement insipide :

"son style est aussi bête que naïve sa vision manichéenne du monde. On trouve plus de choses dans un paragraphe de Claude Simon qu'en tout un livre de Le Clézio". A croire que la bien-pensance de sa littérature a mérité d'être reconnue mondialement par ce prix.
Il parle aussi de saganogaryfication de la littérature française qui a érigé en idole des écrivains comme Sagan et Gary, plus remarquables par leur vie, l'anecdote, que leur œuvre. L'absence de style est incarnée, selon lui, par Houellebecq ("négligences, fautes, tournures argotiques ou familières, langue-miroir ou mouroir"), et par Carrère dont le Limonov est descendu en flèche ("puissant récit-spéculaire de l'écrivain que ne peut pas être Carrère").

Sans oublier que le multiculturalisme et l’immigration extra-européenne intensifient cet oubli, ce démantèlement de la langue française.

Je n'ai pas totalement fini, mais dans l'ensemble, ses réflexions me plaisent et je partage ses constatations pessimistes.

A suivre : Eloge littéraire d'Anders Breivik

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Richard Millet

Message  Kashima le Sam 22 Sep 2012 - 18:56

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Breivik

Message  Kashima le Sam 22 Sep 2012 - 20:23

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Eloge littéraire d'Anders Breivik

Message  Kashima le Dim 23 Sep 2012 - 18:34

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L'Eloge littéraire d'Anders Breivik n'est pas ce dont on l'accuse : une justification des crimes de Breivik. Millet s'en défend dès le début du livre. En revanche, il explique ce qui a pu pousser un homme tel que lui à agir en son nom seul en allant au-delà de la facilité de dire : "C'est un fou, c'est un psychopathe". Je rejette d'emblée l'ironie du titre. Il n'est pas ironique, il est plutôt métaphorique de ce que l'auteur a exprimé dans la première partie de Langue fantôme.
Il n'y a pas le racisme bien pratique qu'on accole à Millet dans ce livre, et ce n'est pas seulement de la rhétorique ou de la sophistique. Sa question est simple, sa réflexion est la suivante : l'Europe est-elle en train de perdre ses racines chrétiennes, de l'accepter, et de perdre sa langue, donc sa littérature, du même coup?

Un passage sur le multiculturalisme et ce culte de l'exotisme chez soi est assez parlant, qu'il appelle "l'exotisme à domicile", quand quelqu'un se réjouit et admire la mosquée qui se dresse sur le sol norvégien au nom de la beauté du multiculturel.

En tout cas, ce passage résume assez bien ce qu'il a voulu dire :

“Breivik nous rappelle, d’une manière dont la signature dessert la pensée (ou même l’abolit), qu’une guerre civile est en cours en Europe. Mais quelle distance, par exemple, avec le suicide, non moins spectaculaire, qu’un Mishima opposa à la décadence du Japon moderne! Ainsi Breivik serait-il un symptôme de notre décadence plus qu’un révélateur de sens - ce sens de l’histoire dont l’Europe est en train de s’abstraire. Et la récente islamisation politique du Maghreb, de l’Égypte et bientôt de tout le Proche-Orient vient nous le rappeler, après que d’iréniques “experts” en géopolitique ou des écrivaillons fascinés par les révoltes salafistes, en Libye comme en Syrie, eurent prédit la renaissance démocratique et laïque de ces nations, tout en oubliant la puissance de la servitude volontaire autant que le discrédit que l’idéal démocratique ne cesse de jeter sur lui-même, dans une Europe qui a renoncé à l’affirmation de ses racines chrétiennes.”

Il relève aussi certaines contradictions de nos sociétés, qui ne condamnent pas tous les terrorismes de la même façon :

"Cesare Battisti, reconverti en écrivain "français", soutenu par la gauche caviar et étalant ses états d'âme, s'autoamnestiant avec autant de complaisance que le journaliste [du Monde] en met à l'interroger, l'extrême-gauche jouissant en Europe, notamment en France, le plus socialiste des pays européens, d'une faveur et d'une indulgence qui ne posent de problème de conscience à personne mais qui expliquent aussi l'acte d'un Breivik - notamment sa volonté de lutter contre la "marxisation" de l'Europe."


Millet évoque aussi, sans le développer, "l'illusion oxymorique d'un "islam modéré"".

Il est vrai qu'il se sert surtout de Breivik pour montrer qu'il est le symptôme de cette Europe en perte de repère. On reprochera tout de même qu'il évacue totalement la folie du personnage, de l'assassin. On peut rendre abstraite la figure de Breivik en en faisant le révélateur de ce malaise, mais cela est forcément pris pour de la provocation par la majorité des gens qui préfèrent, plutôt que de penser à la question qu'il soulève, se ruer sur le mot de "facho" et "raciste" qu'on applique à l'auteur pour oser parler d'un personnage qui en est un, de facho ou de raciste, sans hésitation, et dont je ne lirai pas la prose de 1500 pages qui doit être un déversement de haine sans nom. La maladresse est peut-être d'avoir osé utiliser métaphoriquement cette figure d'assassin et de se servir de son nom pour un titre.
Mais il valait mieux crier au loup pour ne pas être exclu de la bulle médiatique et bien-pensante, ce qu'ont fait Annie Ernaux et Tahar Ben Jelloun en tête! L'écrivaine est à l'origine d'un texte/pétition qui demande quand même la tête de Millet. Elle incarne, par cette action, tout ce qu'on peut dénoncer à propos du prêt-à-penser sur certains sujets tabous (bien que son texte soit une prise de position cohérente) :

La lettre-pétition d'Annie Ernaux contre Richard Millet dans Le Monde du mardi 11 septembre 2012 a paru accompagnée de 109 noms de personnes que le journal, par une sorte de prudence atavique gagnée au fil des années, se garde bien de qualifier d'écrivains. Les signataires déclarent simplement :
"Nous avons lu le texte d'Annie Ernaux et partageons pleinement son avis." Il s'agirait donc d'une liste de lecteurs dont le premier d'entre eux est, par ordre alphabétique, Olivier Adam. Suivi de Philippe Adam. Il y a donc deux Adam, comme il y a deux Besson. Une troisième chose qui me rapproche d'Olivier, avec l'enfance en banlieue et les échecs au Goncourt. Du reste, il n'y a aucun Besson dans cette liste. Les Besson et la délation, ça fait deux. Parmi les 107 noms qui restent, il y en a pas mal qui ne me disent rien, alors que depuis l'enfance je passe beaucoup de temps dans les librairies et les bibliothèques, la lecture étant une passion plus facile à assouvir que l'écriture : on n'a pas besoin d'avoir de talent. Qui est, par exemple, Patrick Bard ? Vu le prénom, ça doit être un quinquagénaire. Poète, essayiste ou romancier ? Tahar Ben Jelloun, je sais qui c'est : un ancien ami d'Hassan II bien connu dans les prisons marocaines pour son esprit démocratique. Mais Laurence Cauwet - la soeur du comique Cauet qui a modifié son nom pour éviter toute confusion ? -, Jean-Patrick Courtois, Céline Curiol, qui est-ce ? Si ce ne sont pas des écrivains, ce dont je suis presque sûr, il aurait fallu indiquer leur profession à côté de leur nom. Chloé Delaume, je sais qu'elle écrit parce qu'elle est mon écrivain préféré, mais je n'aurais jamais cru qu'elle signerait un jour un texte d'Annie Ernaux, qui est un écrivain lamentable, ainsi qu'il le sera démontré dans mon "Précis incendiaire de littérature contemporaine" à paraître chez Fayard en janvier 2013. Michèle Gazier, elle, je sais qui c'est : elle était naguère dans un état critique à Télérama. Bertrand Leclair, je l'ai rencontré à L'Idiot international de Jean-Edern Hallier, où il était secrétaire de rédaction. Il y a un livre de lui que j'ai bien aimé, il sera dans mon précis. Mais qui sont Bernard Desportes, Lydia Flem, Arlette Farge ? Liliane Giraudon, Jean-Louis Giovannoni, Jérôme Lambert ? Ce n'est pas possible que je ne connaisse pas leurs noms. C'est troublant. Ah, quelqu'un que je connais : Alain Mabanckou, écrivain congolais vivant et travaillant aux Etats-Unis. C'est l'un des rares, sinon le seul, signataires africains de cette pétition où ne figurent ni Emmanuel Dongala, ni Tierno Monénembo, ni Henri Lopes, ni Scholastique Mukasonga : le quatuor d'élite de la littérature francophone. Tito Topin a écrit des romans policiers, c'est un peu normal qu'il veuille faire la police de la pensée. Surprise : Didier Daeninckx absent de cette liste exhaustive de dénonciateurs qui restera dans l'histoire des lettres françaises comme la liste Ernaux. Je ne vois qu'une explication : Didier est décédé. Je présente toutes mes condoléances à sa veuve. Il y a une autre signature que je connais, c'est celle de Jean-Noël Pancrazi, le plagiaire de Jean Ferrat : "La montagne", chez Gallimard. Le même éditeur que Millet, par surcroît. Jean-Noël appartient au jury Renaudot. L'autre jour, chez Drouant, il nous a expliqué que c'était la première fois qu'il signait une pétition, sans que je parvienne à comprendre si c'était une excuse. Il aurait pu en choisir une qui ne soit pas dirigée contre un écrivain auquel la justice de notre pays n'a manifestement rien à reprocher. Pourtant, que la montagne est bête.


Extrait du Point, signé Patrick Besson

En aparté : Olivier Adam, le neuneu de service avec sa littérature sociale qui fait pleurer dans les chaumières. C'est devenu son fond de commerce...
Parmi les signataires connus et non cités: Agnès Desarthe, Stéphanie Hochet, Le Clézio, Mazarine Pingeot, Delphine de Vigan et beaucoup d'autres...) Peut-être qu'ils s'offusquent plus des attaques contre le roman contemporain, duquel ils participent, que du texte sur Breivik? Il est permis de le penser, surtout quand on sent comme une revanche la participation de Le Clézio à cette pétition (lui qui s'en prend plein la tête dans Langue fantôme ; sa signature devient là aussi illustration de ce qui est dénoncé dans cette disparition de la littérature).

Le texte d'Annie Ernaux peut se lire ici :

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Richard Millet ne réclame pas le débat, peut-être parce qu'il sait déjà que le débat sur cette question est impossible et n'amène à rien. A-t-on juste le droit de chercher à savoir pourquoi le roman est devenu ce qu'il est aujourd'hui, cette facilité, ce consommable? A-t-on le droit de s'interroger, sans être raciste, sur la civilisation européenne, son identité? Je veux bien admettre ceci, dit par Annie Ernaux :

"Balayons d'abord la prétendue ironie du titre que, selon l'auteur, les lecteurs, bouchés à l'émeri, n'ont pas perçue. Et pour cause, elle n'y est pas et on en chercherait en vain une once dans la suite du texte. On soupçonne l'adjectif "littéraire" de n'être là que pour la douane – la loi –, comme la précaution liminaire, réitérée plus loin par deux fois, dans laquelle Richard Millet déclare ne pas approuver les actes d'Anders Breivik. Et pour se mettre solidement à couvert, il ne craint pas d'user d'un sophisme tellement aveuglant qu'il a ébloui ses défenseurs : 1. La perfection et le Mal ont toujours à voir avec la littérature ; 2. Anders Breivik, par son crime, a porté le Mal à sa perfection ; 3. Donc, je me pencherai sur "la dimension littéraire" de son crime. Inattaquable. Saluez l'artiste qui se flatte d'isoler et d'extraire d'un criminel de masse sa seule "dimension littéraire"."

Il est vrai que la deuxième partie de l'essai ne traite pas spécialement de la littérature, mais le mot "littéraire" du titre n'est pas pour autant un prétexte si on le replace dans l'ensemble de l'essai : Annie Ernaux doit bien voir que c'est la deuxième partie de Langue fantôme, que l'exemple de Breivik vient illustrer socialement ou politiquement ce qui a été montré dans la première partie. Ce n'est pas un texte autonome, il se lit dans la perspective de la première partie, provocateur, oui, mais qui énonce des pistes de réflexion qu'on interdit de prononcer à voix haute.

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De l'antiracisme comme terreur littéraire

Message  Kashima le Ven 28 Sep 2012 - 19:05

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En même temps que Langue fantôme, Richard Millet a publié aux Editions Pierre-Guillaume de Roux cet autre essai, De l'antiracisme comme terreur littéraire, sa défense contre les accusations de racisme qu'on lui fait.
Il démontre que notre temps n'est plus régi par les totalitarismes qu'étaient le stalinisme ou le nazisme, mais par un nouveau qu'il appelle la Propagande : il y a un monde capitaliste qui tend à uniformiser les sociétés, à effacer les différences entre les individus quels que soient leurs sexes, leurs races (le mot n'est d'ailleurs plus prononçable, rappelle-t-il), leurs origines, leurs cultures. L'esprit gauchiste hérité de Mai 68 a une grande part dans ce nivellement, cette façon de se récrier dès que quelqu'un avance une idée différente de celle qui a droit de circuler. La nouvelle terreur, c'est l'antiracisme ; l'argument à tout ce qui dérange, c'est : "Tu es raciste". Comme il l'écrit, ce mot est devenu "la balle destinée à la nuque de ceux qui ont le souci de vérité".
Selon lui, le "Nouvel Ordre politico-racial" a été mis en place par le "capitalisme mondialisé" et le "médiatico-culturel". C'est en le lisant qu'on comprend très aisément (pas comme ses détracteurs qui dégainent plus vite que leur ombre sans ouvrir le livre ou en piochant les mots qui les arrangent) qu'il n'est en aucun cas désireux d'une épuration ethnique! Ses ennemis (même lui se refuse à les appeler ainsi) aiment utiliser cet argument, et c'est le fond de cette terreur exercée sur autrui : tu ne penses pas comme moi, tu es un raciste, tu es un nazi. Sa réflexion porte sur la culture européenne dénaturée par l'immense flux migratoire ; il s'interroge sur l'identité culturelle, défendant l'idée que l'immigré est le bienvenu s'il a l'envie de s'intégrer à cette culture qui l'accueille, et non de rester en parallèle à cette culture qu'il va jusqu'à rejeter. Millet a le droit de dire qu'il reste ahuri devant la construction des mosquées en Europe, symboles de cette non-intégration. Mais il ne fait pas de politique et n'appartient pas à un parti (là aussi, attaque facile que de lui dire tout de suite : "Tu es FN", terreur de l'antiracisme...) Il se demande quelles sont les incidences de ces arrivées d'étrangers extra-européens sur la langue française. Extraits choisis :

"Penser, plus largement, que je ne me reconnais plus dans une France multiraciale et multiculturelle où l'immigré ne saurait se nourrir de Montaigne, Bossuet, Voltaire, Chateaubriand, Proust, Claude Simon (...), cela relève-t-il de pathologies idéologiques?" "Est donc raciste, aux yeux des dévots, celui qui ose d'interroger, avec Lévi-Strauss, sur le seuil de tolérance à ne pas dépasser quant au nombre d'étrangers qui s'installent dans un pays, surtout s'ils le font avec le dessein de ne pas s'assimiler à la population indigène, le verbe "s'intégrer" ne disant qu'imparfaitement le devenir français de l’étranger et l'assimilation supposant un renoncement à ce qu'on a été : une conversion, tout le contraire du communautarisme qui ravage l'Europe et l'Amérique du Nord."

"La France est le seul pays d'Europe dans lequel la terreur communiste ait réussi, en l'occurrence sous la forme de l'antiracisme."

"Il existe dans toute nation une identité onomastique, laquelle est aujourd'hui bradée, en France, avec la langue, les journalistes et les écrivains ayant renoncé à nommer le monde en français pour en adopter la version anglo-saxonne."


Millet le dit : il est un "non-converti à l'islam et aux valeurs du Nouvel Ordre moral : un hérétique par défaut ou par nécessité."

"A la maladie nazie et à la névrose communiste a succédé le conditionnement antiraciste."
"L'expiation postcoloniale" devrait justifier une honte d'être français et de devoir disparaître...

Il rappelle qu'en 1975-76, il a fait la guerre au Liban, dans le camp des phalangistes chrétiens. Ce passage est d'ailleurs très intéressant ; il montre qu'il y a une hiérarchie dans les médias, qu'on pleurera plus sur des morts palestiniens que sur des morts chrétiens, par exemple. Il montre aussi que ce grand vecteur qu'est Internet permet de tout mettre sur un pied d'égalité, de faire de fausses comparaisons pour servir sa propre cause. Exemple : "Einstazgruppen" = "phalangistes chrétiens libanais" (autre exemple, pas dans le livre : Israéliens = nazis, avec la croix gammée vite brandie de la part de certains dont les méthodes sont très discutables) :

"Le syllogisme suggère qu'ayant combattu avec les phalangistes, en 1975-76, je suis complice de ce que certains d'entre eux ont accompli six ans plus tard. Le procédé reste le même depuis Goebbels et Beria : décontextualiser, amalgamer, extrapoler, intimider, insulter, mentir, éliminer pour composer une version fallacieuse du réel. La référence aux exactions nazies, encore une fois utilisée comme damnation, oublie évidemment la légitimité du combat des chrétiens libanais - ces chrétiens d'Orient dont l'Occident se soucie comme d'une guigne, et qui ont plus à souffrir de la politique américaine que des dictateurs qui les protégeaient comme ne les protègeront plus les islamistes qui prennent le pouvoir à la suite des révolutions sur lesquelles les dévots se sont bien extasiés. Les dévots négligent d'ailleurs de noter que les massacres de Chatila et Sabra répondaient à celui qu'avaient commis les Palestino-progressistes dans la ville chrétienne de Damour, quelques années plus tôt : ce n'étaient que des chrétiens, il est vrai, donc des coupables, et qui méritaient d'être démembrés, brûlés, hachés par les Palestiniens."

Ces mots, pour finir de citer Richard Millet et avoir une idée sur son livre :

"Est donc raciste celui qui ne pense pas bien - et qui notamment refuse d'admettre que l'individu mondialisé, antiraciste, inculte, veule, abruti par la sous-culture américaine et par l'ignorance, bardé de droits et passant de la plainte au bêlement du "cool", soit encore un homme au sens où la tradition européenne nous avait appris à l'être."







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Lauve le pur, Richard Millet

Message  Kashima le Dim 25 Nov 2012 - 12:22

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Ce n'est pas Mister Love, comme le nomment ses élèves. Le o de Thomas Lauve se prononce comme un o fermé. Dans le premier chapitre, il arpente les rues de Paris, le pantalon plein de ses propres excréments, il s'est fait dessus. Il sent mauvais, on le regarde de travers. Cette diarrhée est le trop-plein de tout ce qu'il renferme depuis l'enfance, quand son père le forçait à aller aux toilettes comme un homme, qu'il le perdait au fond des bois de la Corrèze et que sa mère, un jour, est partie de la maison sans jamais revenir.

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Sorti du milieu paysan, Thomas est devenu professeur de français ; il enseigne à des collégiens de la banlieue parisienne au nom très symbolique de Helles, parangon de ces lieux sinistres.
Revenu à Siom, nom lui aussi imaginaire qu'il donne à Viam où il est né, Sion comme la Terre promise, la Ville Sainte, il raconte aux paysannes cette errance nocturne et humiliante, sa vie minable de professeur, ses amours glauques qui n'en sont guère. Tout est sombre, triste, morose, comme cette banlieue.
Le roman, écrit dans une langue classique et solide, une syntaxe exemplaire - si l'on excepte ce petit tic de langage dont l'auteur aurait pu se passer, les "n'est-ce pas" là pour mimer le langage oral, mais inutiles - raconte la vie d'un homme à travers le corps, les odeurs que l'on cache, ce que l'on retient et que d'autres étalent, comme les élèves leur ignorance ou les hommes leur brutalité...

"Et puis, je ne peux plus rien pour eux, tout est trop violent, cette société, cette fin de siècle, même leurs noms, je n'en peux plus des Océane Delorme, des Christopher Lévesque, les Malika Lecoeur, et je n'ai jamais pu prononcer sans frémir d'indignation le prénom de Wendy Dufresnois, de Kimberley Morin, de Kevin Dufour, je n'en peux plus de leur langage, de leur veulerie, de leurs gueules..." (p. 359)

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La vie de Thomas Lauve n'est que souffrances et grisaille, insignifiance ; le monde des lettres l'a mené dans une école où personne n'en a rien à faire de la littérature. Un passage, entre autres, est très intéressant : Lauve accepte de se faire ramener à Paris par une cousine qui est venue à l'enterrement de son père. Dans la voiture, la mère, conseillère d'éducation, donc "collègue", et ses deux enfants, sont des échantillons de la vulgarité de l'époque : le fils, à l'arrière, hoche la tête au son du rap ; la fille, "la narine droite percée d'une minuscule perle qui avait l'air, de loin, d'un bouton d'acné", conduit, d'une humeur massacrante ; sa mère, la quarantaine, se veut complice dans son rôle de femme divorcée et libre, et son mot d'ordre, appliqué au travail, est : "Tout est dans la communication". On assiste à une vraie scène de torture psychologique : Thomas se retrouve coincé avec ces représentants du siècle, ces femmes qui exhibent leurs désirs sexuels et se vantent d'aimer faire ça aussi avec les animaux, ces moqueries face à tout ce qui est littérature, qui n'est ni science ni communication... (327-340)

Lorsque le narrateur n'est pas en décalage avec les autres, il se retrouve dans des relations plates et sordides, comme avec Christelle, une collègue avec qui il couche de temps en temps, faute de mieux pour elle et lui.
Le tout est difficilement racontable, le roman montre d'où part le malaise (de l'autorité de ce père peu aimant) et où est le point de rupture, à plus de trente-cinq ans.

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J'ai aimé que le narrateur soit sensible aux odeurs, aux choses du corps qu'il refoule et tente de voiler, comme si cette pudeur était le rempart contre la grossièreté de l'humanité. Autour de lui, on lâche ses bruits de ventre ; il a pu quitter une femme parce qu'elle avait émis une odeur dérangeante. Thomas Lauve est dans la retenue et c'est au début du roman qu'il lâche tout, au point que le lecteur a l'impression de sentir cette diarrhée sur son pantalon :
"Un simple fuyard, un pauvre gars qui courait dans la nuit pour échapper à la honte et à la vindicte des femmes, avec ses brages plus sales que le cul d'un mort et sa besace qui lui battait les reins, fuyant sans se retourner, soulevant les voiles du brouillard à présent trop léger pour le protéger et sans que les oiseaux de nuit qu'il évitait en se détournant largement de son chemin puissent comprendre que c'était lui-même qu'il fuyait, ce corps qui se révoltait contre son esprit, et cet esprit qui souffrait d'avoir été pour ainsi dire traversé, souillé, humilié par le corps." (p. 56)

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Plateau de Millevaches (Corrèze)

Quelques phrases tirées du livre, qui m'ont plu et qui traduisent l'atmosphère du roman et l'état d'esprit du personnage :

“Tout dépend non pas du hasard ou de la grâce mais de l’alchimie, et particulièrement de ce que nous laissent dans le corps les aliments.”

“Elle était de ces femmes qui ouvrent dans nos coeurs les fosses où elles reposeront.”

“Parce que vivre n’était rien d’autre que se résigner au pire, à la fuite des mères et des femmes, à la chute des corps, à la solitude”

“Mais, en ce matin de novembre, je ne voulais pas l’entendre. J’étais prêt à insulter la beauté. J’étais déjà perdu.”



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"J'habitais Siom comme on n'habitera sans doute jamais plus nul territoire, avec une connaissance d'un monde rural parfaitement délimité, sinon clos, dans lequel chaque chose était à sa place, chaque être issu d'une histoire connue de tous, ou bien comme moi objet de légende, vivant et mourant dans une communauté à peine troublée par l'invasion du dehors, sinon par la radio, le téléphone, la télévision, les automobiles; et encore portrait-on sur tout cela un regard méfiant ou ironique, le reste du monde demeurant dans un lointain qui confinait à l'abstraction, non seulement parce qu'il en est ainsi pour toute collusion du temps et de l'espace perçue à partir d'un point fixe immuable [...], mais parce que en fin de compte nous ne voulions pas du vaste monde, le cercle de nos feux et l'histoire de notre sang étant ce que nous avions de plus sûr, de plus précieux."
Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, pages 161-162.

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Pourquoi me tuez-vous? Richard Millet

Message  Kashima le Mar 12 Fév 2013 - 8:33

Je croyais l'ironie une vertu française et l'une des choses du monde les mieux partagées ; l'affaire qui se déroule en mon nom m'apporte la preuve du contraire, avec la haine politico-littéraire et le lynchage, autres vertus nationales.
En parler ou pas

En rien L'Express ne partage les thèses de Richard Millet, l'écrivain qui fait scandale en cette rentrée avec son Eloge littéraire d'Anders Breivik. Mais les cris additionnés, sincères chacun, tout comme les pétitions, forment, ensemble, une lapidation. Tous contre un, ce n'est plus un débat, ni même une polémique. Face à certains textes, l'indignation est un devoir, mais la défense est un droit. Elle a, ici, la parole.
Christophe Barbier

Lire aussi le post de blog sur ce sujet du directeur éditorial de LEXPRESS.fr, Eric Mettout, Richard Millet ou l'éloge du néant.

Le 22 août 2012 ont paru aux Editions Pierre-Guillaume de Roux trois livres qu'un article, une semaine plus tôt, a prétendus abjects, nul ne les ayant lus, malgré leur brièveté respective.

Le premier livre, Intérieur avec deux femmes, est un récit dans lequel mon double narratif, Pascal Bugeaud, rapporte un certain nombre de choses vues, éprouvées, pensées lors d'un voyage à Amsterdam, il y a une dizaine d'années, avec des plongées dans ma mémoire la plus profonde, notamment amoureuse.

Dans le deuxième, Langue fantôme, essai sur la paupérisation de la littérature, je poursuis une réflexion entamée vingt-cinq ans auparavant avec Le Sentiment de la langue, et qui m'a valu une forme d'opprobre, pour reprendre le titre d'un livre paru en 2008 et dans lequel, répondant à mes accusateurs, je tentais de montrer comment on refusait de me lire au seul nom de l'idéologie antiraciste, moi qui ai grandi dans la langue arabe et dans un grand mélange de langues, de religions et d'ethnies. A Langue fantôme, j'ai ajouté un bref essai, Eloge littéraire d'Anders Breivik, qui en constitue la fibule et sur lequel je reviendrai, puisque c'est à cause de lui que la meute s'est lâchée. Avec le troisième, De l'antiracisme comme terreur littéraire, je m'insurgeais contre l'éternelle accusation de "racisme" qui prévaut dans le milieu médiatico-littéraire dès lors qu'on s'interroge sur l'identité nationale : "raciste" a remplacé "facho" et "réac" dans les bouches vertueuses, ou qui se veulent telles, de la même façon que ce vocabulaire s'était substitué à "hérétique". J'espérais en finir avec les invectives et la diffamation. Je me trompais.

Trois livres, donc, soit une donne, comme on dit aux cartes, et néanmoins, d'emblée, une interdiction de jeu, non seulement parce qu'aucun de ces livres n'a été lu, mais qu'on ne le fera pas davantage depuis qu'a éclaté ce qu'il faut bien appeler une de ces "affaires" dont Paris s'est fait une spécialité et qui, cette affaire, perturbe la rentrée littéraire - à supposer que cette affaire, qu'on m'accuse bien sûr d'avoir organisée, avec mon éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, par goût du scandale, ou masochisme ou suicide, à supposer que cette affaire, donc, ne soit pas un élément quasi "naturel" de ce spectaculaire qui régit le monde intellectuel occidental, particulièrement en France, où l'ennui et l'insignifiance croissent à proportion de la prétention qu'a ce pays à se croire encore une nation littéraire.

Cette affaire ne serait donc rien si l'on ne déversait sur mon nom toutes sortes d'à-peu-près, d'erreurs et de mensonges, et si l'on ne cherchait à me chasser de la maison d'édition dont je ne suis pourtant qu'un modeste employé. Demander ma tête à Antoine Gallimard, c'était une atteinte à mon intégrité professionnelle, sinon à ma vie personnelle, moi qui ai toujours fait la distinction entre mon activité d'écrivain et celle d'éditeur, au point que je refuse de parler de mes livres et de mes idées avec les auteurs dont j'ai la charge, lesquels ont des parcours, des styles et des idées parfois à l'opposé des miens. C'était oublier, enfin, que la maison Gallimard a d'emblée su exister par une extraordinaire diversité de courants, qui ont mis en regard Gide et Claudel, Drieu la Rochelle et Malraux, Céline et Aragon, Breton et Caillois, Camus et Sartre, pour ne parler que de figures historiques.

En refusant de considérer le geste littéraire que constituent les trois livres que je viens de publier et qui, à de rares exceptions près, je le redis, n'ont toujours pas été lus, ni séparément ni ensemble, c'est donc la littérature qu'on cherche à atteindre à travers moi, qui, contrairement à ce qu'on dit, ne suis lancé dans aucune croisade et ne me prends ni pour Bloy ni pour Bernanos ; il est déjà si difficile d'être soi-même dans l'adversité et le souci de ne pas se trahir en se plagiant qu'on admettra que le souci de perturber la "rentrée littéraire" n'a pu me venir à l'esprit.

Je voudrais néanmoins rappeler qu'une grande partie de ma réflexion vise à comprendre la concomitance du déclin de la littérature et la modification en profondeur de la population de la France et de l'Europe tout entière par une immigration extra-européenne massive et continue, avec pour éléments intimidants les bras armés du salafisme et du politiquement correct au sein d'un capitalisme mondialisé, c'est-à-dire le risque d'une destruction de l'Europe de culture humaniste, ou chrétienne, au nom même de l'"humanisme" dans sa version "multiculturelle". Refusant la politique du fait accompli ou je ne sais quel fatalisme historique auquel le "choc des civilisations" donnerait une justification par défaut, je ne pouvais que m'insurger contre un état de choses que le parti médiatico-littéraire (qu'on peut aussi appeler la Propagande, le Culturel, le Spectacle, le Bien, etc.) présente quotidiennement comme l'assomption extatique de l'humain dans l'"Humanité", et dont le compromis civilisationnel est la sous-culture américaine - ce que le capitalisme américain a inventé sous le nom de "mondialisation" (lequel désigne principalement la soumission au Veau d'or du Marché). Aux nations qui résistent encore et que l'Empire décrète vieilles (avec ce que ce mot a d'infâmant aujourd'hui dans un monde pourtant soucieux de ne rien stigmatiser) le multiculturalisme idéologique et son bras armé, le Droit, font savoir que l'esprit national, le génie des peuples, l'Histoire, la culture, le catholicisme, le silence, le retrait, la pensée, même, ne sont plus que de vieilles lunes : ainsi le multiculturalisme n'est-il qu'une des formes de la décomposition culturelle, spirituelle et sociale de l'Europe, première étape d'une émigration dans le "genre humain" de l'indigène bientôt indifférencié, donc interchangeable, voire déshumanisé.

S'agissant de moi, la haine tient donc ici lieu de lecture - une haine qui est en réalité moins celle de ma personne que celle de la littérature et montre bien la sournoiserie de l'ennemi.

Mes ennemis ? Des fonctionnaires du système médiatico-littéraire, journalistes, échotiers, écrivains parvenus, indigents essayistes : j'ai écrit, ailleurs, qu'ils ne sont que des rôles, donc interchangeables, c'est-à-dire insignifiants, surtout les écrivains, dont l'oeuvre, nombreuse, primée, encensée sans avoir été lue, s'oublie à mesure qu'elle se publie. Ils s'"expriment" à mon sujet sans m'avoir lu, mais en s'indignant à proportion de leur ignorance et condamnant d'autant mieux. N'est-il pas frappant qu'on me dépêche des journalistes qui n'ont pas lu mes livres, qui ignoraient même mon existence quelques jours plus tôt, et que ceux qu'on charge de faire mon portrait soient incapables de se faire une opinion par eux-mêmes ? On va quérir les douteux souvenirs de gens que je croyais morts ou d'ennemis depuis longtemps déclarés ; on cherche l'origine du mal ; on enquête plus qu'on ne peint, l'enquête et l'inquisition allant souvent de pair dans ce monde ludico-vertueux.

Ainsi, la haine qu'on me voue est devenue une chasse à l'homme, tout à l'opposé de la réflexion que j'espérais provoquer afin de susciter non pas un de ces "débats" constitutifs du mensonge politico-littéraire, mais une émotion personnelle qui s'exprimerait autrement que par l'invective et la condamnation, les jeux étant faits d'avance et le but, selon l'impeccable logique girardienne, étant l'expulsion de celui qui se montre hostile à la pornographique prolifération du Même sous le nom pieusement révéré de l'Autre, dont le narcissisme occidental vomit secrètement l'altérité.

Conscient que c'est la littérature qu'on vise à travers ma propre personne, je me vois contraint de revenir sur le fait que les trois livres qui ont paru fin août doivent être lus ensemble et qu'on ne s'attache qu'aux 18 pages que j'ai consacrées à Anders Breivik que pour ne pas lire le reste, sinon les trois livres, du moins l'essai qui précède le texte sur Breivik, lequel vient le clore - et non le clôturer, comme disent les folliculaires amateurs de barbelés et praticiens du stalinisme citationnel : Langue fantôme, essai sur la paupérisation de la littérature, dans lequel je tente de montrer que la perte du style est aussi celle de la langue, donc de la littérature, et que l'affadissement croissant de la littérature conduit à la violence multiculturelle comme au soft totalitarisme mondialisé sous l'espèce de la démocratie américaine autant que de l'islamisme capitalistique, dont le Qatar est le modèle le plus pernicieux.

Dissocier le texte sur Breivik de Langue fantôme est, pour moi, aussi violent que le reproche d'avoir écrit l'apologie d'un tueur. Je peux reconnaître que le titre, dont l'ironie, pourtant démontrée, espérais-je, par l'épithète littéraire, n'a pas été perçue, ou est passée sous silence, ce titre n'est pas heureux ; et, si j'avais quoi que ce soit à regretter, ce serait donc que, tombant sous le coup du grand sérieux idéologique, cette ironie et certaines de mes formules aient pu blesser des lecteurs soucieux de vérité, surtout en Norvège. Pour le reste, ma condamnation des crimes commis par Breivik est sans ambiguïté. S'il y a quelque chose de dérisoirement littéraire dans le cas de Breivik, c'est non seulement qu'il s'est lui-même présenté comme écrivain à son procès, mais surtout ce que son cas révèle de la décadence intellectuelle, politique et spirituelle de l'Europe, dont la littérature était le lien le plus communément admis : Breivik est un écrivain par défaut, ai-je dit ; il est le symptôme démoniaque de ce que produisent nos sociétés, non seulement Breivik, mais aussi, en France, Merah et, probablement, hélas, leurs futurs émules - seuls les imbéciles et les Propagandistes pouvant croire que ces cas "isolés" ne soient pas appelés à constituer un archipel au sein de ce qui se révèle être de plus en plus, pour paraphraser Carl Schmitt, une guerre civile dont les fantômes se matérialisent de façon monstrueuse.

Ces fantômes, est-il interdit aux écrivains de les évoquer ? Reproche-t-on à Dostoïevski ses Démons, à Truman Capote les deux tueurs de De sang-froid, à Genet son goût pour les kamikazes palestiniens, à Bret Easton Ellis le psychopathe personnage d'American Psycho, à Koltès la fascination qu'exerçait sur lui le tueur en série Roberto Zucco, à qui il a consacré une pièce, ou à Emmanuel Carrère son évocation du monstrueux Jean-Claude Romand ? Y aurait-il de bons criminels et d'autres qui ne le seraient pas ?

On me reproche aussi de sembler fasciné par la dimension esthétique du mal et d'avoir loué la perfection formelle des actes de Breivik. Je n'ai rien loué, encore moins approuvé, me contentant de trouver terrifiante l'aisance technique du criminel et la perfection matérielle que peut prendre le Mal. Dois-je rappeler ici que le compositeur Karlheinz Stockhausen avait suscité un scandale pour avoir vu dans les attentats du 11 septembre 2001, dont la perfection formelle, c'est-à-dire technique, reste aussi dans tous les esprits, la "plus grande oeuvre d'art qu'il y ait jamais eue dans le cosmos" - phrase qu'il a en vain reniée par la suite ?

Quant au fait que la Norvège ait "mérité" Breivik, c'est une façon sans doute trop ironique, donc excessive, de suggérer qu'à force de ne pouvoir parler de rien dans une Europe régie par l'irénisme politiquement correct on s'expose à des explosions terrifiantes. En outre, que Breivik n'ait été condamné qu'à vingt et un ans de prison en vertu de l'irénique programme réhabilitationniste de ce pays, voilà qui n'est pas moins monstrueux, chaque victime ne valant au tueur qu'une peine 3,27 mois, ce qui nous fait entrer dans l'impardonnable. Enfin, comment comprendre un récent propos de l'écrivain norvégien Erik Fosnes Hansen, selon qui la Norvège a perdu son innocence ? Etait-ce donc un pays si exceptionnel qu'on pût le dire à ce point innocent?

Mon point de vue est celui d'un écrivain et non, comme on voudrait que je le fusse, celui d'un activiste d'extrême droite. J'entretiens avec les divisions politiques qui rongent la France une distance qui m'a toujours isolé. Je ne suis nulle part - ce qui est mon vrai lieu, faut-il le rappeler à ceux qui pensent qu'un écrivain est un animateur littéraire. Je n'ai pourtant, je le redis, aucun goût du scandale et ne suis animé d'aucune haine, surtout pas contre l'islam, dont j'aime, comme le très chrétien Massignon, les mystiques chiites, et n'ayant pas déclaré, comme Houellebecq, que c'était la religion la plus con. Si je reste hostile au surgissement innombrable de mosquées en terre chrétienne, je suis le premier à m'indigner de la destruction d'édifices religieux dans le nord du Mali - destructions qui ne semblent d'ailleurs avoir guère ému les protestataires professionnels.

"Ce n'est pas vous qui êtes extrême, c'est la réalité", m'écrit ces jours-ci un grand philosophe français. Et c'est sans doute pour avoir touché du doigt l'alliance entre l'insignifiance culturelle de l'Occident et le multiculturalisme idéologique que je suscite une telle haine. On me rapporte qu'un folliculaire suggère que je milite pour l'attribution du prix Goncourt des lycéens à Breivik. Qu'on me permette de suggérer la création d'un prix Breivik qui serait décerné à ce genre d'accusateurs pour la qualité de leur haine, leur ignorance volontaire et la volonté de tuer dont ils font preuve à l'égard des chercheurs de vérité.

Quelques têtes molles se croient tenues de clamer leur indignation, parmi lesquelles un multiculturaliste invertébré, un poète liquide, un francophone mal à l'aise dans la langue française, un pop philosophe reconverti dans le méharisme saoudo-qatari, une romancière extralinguistique, une pasionaria de l'aveuglement postracial, des KGBistes de l'inculture active et tous ceux qui, n'en doutons pas, vont chercher à exister enfin à mes dépens... Pourquoi me tuez-vous ?

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Copyright Ed. Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

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La Confession négative

Message  Kashima le Jeu 7 Mar 2013 - 19:27

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Dans un style parfait, foisonnant, précis et profond (si cela se dit pour un style), le narrateur raconte comment, à l'âge de vingt ans, il s'est engagé dans la guerre du Liban, aux côtés des phalangistes pour combattre les Palestiniens.
A sa manière, il parle de son désir de devenir écrivain qui passe par la guerre, de son désir de femmes qu'il n'aura pas, des corps, de son dégoût des odeurs, du délitement de la langue française.
Par des mécanismes invisibles, il parvient à nous faire glisser de Beyrouth à Siom, le village de son enfance, à nous parler de sa mère et de sa sœur Françoise, qui lui est très chère.
C'est encore un grand moment de littérature.

Voici des morceaux choisis :

“Je lui rétorquerais que je n’étais pas comme certains miliciens chrétiens de base enclins à voir en eux [les Juifs] les assassins du Christ, et qui enveloppaient dans la même haine les Palestiniens et les Juifs : comme Léon Bloy, je croyais au salut par les juifs, et j’y croirais plus encore devant la montée de l’islamisme en Europe.”

“Écrire devenant une poétique du désastre dans lequel s’achève une civilisation qui a eu pour autre nom la littérature, en France particulièrement, la différence entre les auteurs contemporains et les vrais écrivains tenant à ce que les auteurs font mourir la langue à l’hôpital tandis que les écrivains lui sacrifient encore je-ne-sais-quoi d’énorme et de sauvage, comme Sardanapale faisant mettre à mort des femmes et des chevaux devant le lit où il va mourir.”

“Une femme qui aime de l’ail, fume en mangeant, ne boit pas d’alcool ou n’aime que le vin blanc, est d’emblée condamnée à mes yeux parce que ce sont là des fautes de goût qui me renseignent sur ses dispositions amoureuses et intellectuelles.”

“Je pensais à ce livre de Lamartine, Le Tailleur de pierres de Saint-Point, que je n’avais pas lu mais dont le titre revenait me hanter comme le font certains titres, certains noms, certains airs, certains livres existant dans l’idée que nous nous en faisons à partir de leur titre bien plus que par le contenu, de sorte que nous finissons par les avoir tous lus, à notre manière.”

“(Je songeai), en ce premier jour de septembre, (…) au mot brise qui désignait, ce matin-là, le vent remuant lentement les feuillages des hêtres, et qu’on pouvait encore employer, à cette époque, la langue gardant quelque chose de naturellement littéraire, d’élégant et de précis, la bise s’opposant à la brise par la perte de la douce consonne r, et n’existant plus sous la forme de l’homonyme qui désigne un hâtif baiser sur la joue : geste que j’ai d’ailleurs en horreur, pour avoir embrassé trop de vieilles gens à l’haleine forte ou nauséabondes, ou qui sentaient déjà le cadavre, quand ce n’était pas l’ail ou l’oignon, condiments auxquels je dois, autant qu’à l’haleine de ces vieillards, de m’être tenu à distance des corps humains, la pureté du souffle étant une vertu majeure.”

“On n’aime que dans le lointain, le multiple, le temps : le reste n’est qu’un effet de la nostalgie ou de la peur.”

“Je n’ai jamais pensé que je puisse être désiré, encore moins aimé ; cela me dispensait d’aimer vraiment. Un écrivain ne peut aimer que le fait d’écrire, comme il ne peut aimer que sa langue natale.”

“Je pensais que l’être humain n’est qu’un crachat sur le trottoir du Temps”

“Pour moi, l’amour n’était qu’un département du songe.”

“Une femme pouvait être interdite autant par sa laideur ou sa stupidité que par un prénom dont les sonorités ne nous plaisent pas.”

“L’espèce humaine n’est pas digne d’estime”, m’avait dit ma mère, et mon travail au cimetière de Vincennes avait achevé de me montrer qu’elle n’est rien.”

“…Palestiniens que la rhétorique de gauche faisait passer pour des victimes ou des humiliés entrés dans la voie révolutionnaire, la cause palestinienne étant sacrée en Occident…”

“Je lui avais déclaré n’avoir aucun goût pour l’enseignement mais que ce métier était le seul qui me permettrait d’écrire.”




Dernière édition par Kashima le Jeu 7 Mar 2013 - 19:37, édité 1 fois

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Re: L'Enfer du Roman - Richard Millet

Message  Kashima le Jeu 7 Mar 2013 - 19:36

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Court essai sur l'esthétique de l'aridité : Richard Millet y dit son goût pour les hauteurs, le froid, le sec, la musique de Galina Oustvolskaya, les solitudes...

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L'opprobre, Richard Millet

Message  Kashima le Jeu 27 Juin 2013 - 16:43

L'opprobre (mars 2008) est un recueil de réflexions de Richard Millet, très bien écrites, qu'on peut comparer, pour leur qualité, à celles de Cioran. Il s'interroge sur la disparition de la littérature, sur la mort du roman, sur le multiculturalisme, sur l'identité chrétienne de la France et de l'Europe.
On jette sur lui, dernier écrivain, l'opprobre. Mais ses ennemis ne méritent même pas qu'on les nomme.
La malhonnêteté des gens qui le critiquent est effarante : morceaux choisis, les uns à la suite des autres, pour tenter de diaboliser, comme on dit aujourd'hui, l'écrivain Richard Millet, dont la pureté de la langue gêne ceux qui ne sont pas capables de le lire.

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“Une langue sacrifiée à la paix civile, c’est la mort d’une culture millénaire.”

“On peut aussi aimer son époque pour la seule beauté des femmes.”

“Il est vrai qu’en France les écrivains ne se lisent pas, ne s’aiment pas les uns les autres, sont assez semblables à des chauves-souris pendues au plafond d’une grotte et que viendrait terrifier la lampe d’un enfant.”

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La Fiancée libanaise, Richard Millet

Message  Kashima le Lun 8 Juil 2013 - 8:59

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“Le ressassement est une source du rythme et de l’écriture.”

Dès les trois premières pages, on sait qu'on sera dans un très grand roman grâce au souffle, au rythme de l'écriture qui parle de ce corps qui pourrit dans la terre de Siom.

“Rien, plus de légendes, des pays morts de froid, des coeurs pleins de cendre, des âmes en peine, comme disait l’ancienne langue.”

Alors que Pascal Bugeaud (un Richard Millet déguisé qui, s'il parle de lui, n'a pas l'impudeur de se mettre en scène sous son vrai nom) est revenu pour un temps à Siom, son village natal, en compagnie de sa soeur, dans l'ancienne demeure de Fargeas où il reçoit la visite d'une jeune femme qu'il refuse de voir les premiers jours, faisant dire à sa soeur Françoise qui l'accueille qu'il est absent. La visiteuse vient pour l'interroger sur ses "rapports avec les femmes" pour la thèse qu'elle écrit sur son oeuvre. Caché dans la maison, il écoute la conversation qui se noue entre Françoise et Sahar : sa soeur entame le récit de ses relations amoureuses, commençant par Mathilde Dombrecht. Puis les voix s'entremêlent, celles des femmes évoquées, celle du frère qui se cache à l'affût de ce qu'elles disent, celle de Françoise aussi.


“Je la désirais à proportion du désarroi qu’elle suscitait en moi et du surcroît de solitude à quoi elle me condamnait.”

Après avoir imaginé la jeune personne à partir de sa voix et de sa silhouette, l'écrivain sort de l'ombre : il accepte de la rencontrer et il prend le relais de sa soeur : il va lui parler de ses femmes, rêvées ou non, qui ont fait partie de sa vie. Au fil de la lecture, le lecteur sent le désir incessant de cet homme, son goût immodéré pour les femmes.

“Je regrettais surtout de ne pas lui avoir demandé son nom. C’eût été la meilleure façon de l’aimer, dans la distance et le regret, là où la rêverie est le destin du désir.”

A travers les histoires de la Portugaise Lidia, de la musulmane longuement observée dans un train pour Lausanne, de la suédoise Violetta, l'amour (qu'il n'appelle pas ainsi) ne parvient pas toujours à se consommer dans la chair.

“Cette femme était précisément celle que je n’aurais pas, l’objet présent et néanmoins infiniment perdu de mon désir, son incarnation parfaite et cependant impossible.”

On apprend plus que cela et on est loin du relevé d'anecdotes, tant l'écriture est profonde. Et toujours la mort, les odeurs, la vanité, le regret d'un monde qui s'éteint...

“(Elle estimait) que c’est par son haleine que l’être humain est le plus repoussant ou que, selon ses mots, il pourrit par la tête, comme le poisson.”

C'est un très beau roman qui, du début à la dernière page, nous touche par sa langue pure.

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L'amour mendiant, Richard Millet

Message  Kashima le Jeu 11 Juil 2013 - 13:39

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Dans La Fiancée libanaise, roman sur les femmes, le désir et les pays perdus, Millet fait référence plusieurs fois au Mendiant amoureux. Il est question de L'Amour mendiant, notes sur le désir, récit fragmentaire, à la manière de L'Opprobre, qui nous offre des réflexions, des maximes, des souvenirs sur l'amour et le désir. Plusieurs prénoms de femmes (Céline, Geneviève, Mathilde, Anna...) apparaissent, il n'est jamais question de la même qui revient. Il a le désir fort, fuyant, multiforme (ou polyphonique, comme il le dit lui-même). Le sexe, les corps qui jouissent font partie de son écriture puisque souvent, cette façon de se libérer le soulage de ces longs moments de solitude imposés à l'écrivain.
On ressent aussi cette frustration du désir, qui arrive souvent, de voir une belle femme qu'on n'aura jamais.

“Le désir ne vise que l’éternité, c’est-à-dire sa déception.”

“Il fait un temps de fin d’amour - un amour qui n’aura pas vraiment trouvé son cours, faute de m’être rendu aimable”

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Millet sur Radio Courtoisie

Message  Kashima le Ven 9 Aoû 2013 - 10:00

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Intérieur avec deux femmes, Richard Millet

Message  Kashima le Jeu 29 Aoû 2013 - 9:03

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Richard Millet, alias Pascal Bugeaud , est invité en Hollande pour participer à ce qu'il déteste : une rencontre culturelle. Pourtant, il a accepté d'y aller. Ce bref voyage l'éloignera de celle qui le quitte ou qu'il quitte, Alix.
Dans le train qui le mène à Amsterdam, assis dans le wagon de première classe où se trouvent aussi des écrivains, des éditeurs, des journalistes qui s'ignorent du mieux qu'ils peuvent,

"Ne pas voir autrui, ne pas lire les autres, tout en sachant qui est qui, tout cela fait partie du comportement parisien, particulièrement du milieu littéraire, les autres milieux n’étant pas en reste, d’ailleurs."


il repense à tout ce qui a construit son imaginaire de la Hollande : les peintres, les écrivains. Dans son enfance, à Siom, les intérieurs faisaient songer à certains tableaux de ces peintres hollandais. Après avoir vu observé plusieurs personnes dans le wagon, en particulier cet écrivain à tête de rat, il ouvre Dominique d'Eugène Fromentin et se plonge dans le paysage rêvé. Soudain, c'est le choc : de la Hollande, la première chose vue à Rotterdam est une immense mosquée, et cette vision le ramène à l'idée de l'islamisation de l'Europe qu'il redoute et qui se fait subrepticement, soutenue par la loi des droits de l'homme et des minorités.

"Des musulmans en tout cas bien décidés à ne pas s'assimiler à un monde encore régi culturellement par le christianisme mais dont ils sentent qu'ils peuvent précipiter la fin, pensais-je, indigné par la vision de cette mosquée, et me demandant comment les Hollandais de souche, malgré leur tradition de tolérance, supportent la vue d'un édifice qui non seulement ruinait la vision que je m'étais forgée de ce pays, par la peinture comme par l'architecture, la philosophie et la musique, mais atteignait aussi son essence ; cette greffe ne prend pas, et ce qui est admirable à Istanbul, Rabat ou Damas, est une hérésie en terre chrétienne."

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Il chasse ces pensées, se redresse, le train s'est arrêté. Il ne peut oublier Alix qu'il vient de quitter, la fin de leur histoire. Ce séjour sera fait de l'attente de l'un de ses messages, de la visite du Rijksmuseum, de la rencontre d'Elsje, romancière et traductrice, et du souvenir d'un prochain amour, Maria Luisa, chilienne qui travaille à la traduction de l'une de ses œuvres.

“J’avais pendant longtemps rêvé à l’amour avant de le connaître et continué à le rêver pendant que je le vivais ; si bien que je me demande si ce n’est pas la meilleure façon de le vivre, du moins la plus pure.”

“Je n’habite jamais tout à fait là où je me trouve, ayant renoncé à bâtir ma demeure ailleurs que dans l’écriture, qui n’est qu’un château de sable, m’avait un jour dit ma mère, avec l’air de suggérer que c’est peut-être là ce qui nous échoit de plus solide.”


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Intérieur avec deux femmes, Pieter de Hooch, Rijksmuseum Amsterdam


Ce récit bref de Millet est écrit dans ce beau style qui lui est propre, avec des phrases longues et si bien structurées qu'on aime se laisser emporter par sa prose. Ses pensées sur la société actuelle, son amour pour les femmes sont là, comme furtivement sa soeur, sa mère, Pythre, Siom. La littérature, la musique, la peinture forment les lieux et les paysages. Un plaisir de lecture, encore une fois.

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Une artiste du sexe

Message  Kashima le Mer 16 Oct 2013 - 16:41

Deux livres parus la semaine dernière :
L'Être-boeuf (sur les rapports de Millet à la viande) et Une artiste du sexe.

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Une artiste du sexe

Message  Kashima le Sam 25 Jan 2014 - 8:44

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Sebastian est américain. Il est venu à Paris pour écrire en français, laisser derrière lui sa langue et le trou perdu où il est né.
Le roman s'ouvre sur ces mots : "La place Dauphine est un vagin."

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Dans ce quartier de Paris, Sebastian va souvent se promener, et il rentre la nuit avec Rebecca, jeune Danoise de formation astrophysicienne, qui se veut aussi écrivain.
Il reste en bas de la porte de son immeuble. Rebecca est une femme étrange, qui ne semble pas inspirer le même désir que les autres.
Pour une fois, ce livre n'est pas écrit au "je" de Millet ni de "Bugeaud", son double littéraire. Pascal Bugeaud est pourtant présent : l'auteur en fait un personnage pas très agréable, vicieux, égoïste, misanthrope aussi.
Divisé en trois parties, ce roman n'est pas écrit comme les autres livres de Millet puisqu'il tente de se mettre dans la peau d'un Américain qui s'essaie à la langue française. On n'y retrouve pas la lancinance si belle qui creuse le souvenir et le mêle habilement au présent.
La dernière partie se passe dans un pavillon de chasse. L'ambiance est pesante et étrange. Le cousin chasseur vient de ramener une biche qu'il a tuée : il la dépèce, prend son coeur à pleine main et dit, dans sa grossièreté d'homme rustre :

"J'aime lécher le foie, le coeur, les reins quand ils sont encore chauds. Rien n'est plus doux, sinon la nacre qui est entre vos jambes, mesdames."


Une phrase, même, m'a fait frémir. Ils sont tous attablés (le chasseur, sa femme, Sebastian, Rebecca, Bugeaud et Jimmy, jeune Américain qui accompagne Rebecca) :

"Le cousin a fait cuire des morceaux de biche dans une poêle. (...) Il avait bu beaucoup de bière. Il prétendait couper la tête de la biche afin de lui faire présider le dîner de ses yeux morts et pleins de larmes."



J'ai été moins touchée que d'habitude, et Rebecca, bizarrement, me dégoûtait physiquement plus qu'elle ne m'attirait, ne serait-ce que par le lieu sordide où elle vivait.
Quelques extraits :

"La puanteur de l’ail me paraissant une insulte à la beauté des femmes."

"La parole est la source de nos peines, avec le sexe qui jette les coeurs dans un froid plus intense et interminable que celui de l’hiver."

"J’avais donc oublié Rebecca pendant les semaines qui avaient suivi sa visite, rue Corneille, comme c’est fréquent dans les rencontres décisives ; en vérité, elle s’était logée dans cette partie de mon esprit où elle attendait secrètement   son heure, c’est-à-dire un événement qui la rappellerait à moi."

"J’écris d’ailleurs pour savoir si l’amour, comme toute entreprise littéraire, n’est pas une sorte de cérémonial funèbre."

"Écrire, c’est tenter d’épuiser une matière donnée."

"Et qui me faisait me demander si ce n’était pas d’elle-même qu’elle jouissait, au sein de ses hantises, oui, si ce n’était pas à son propre Minotaure qu’elle aimait, par-dessus tout, se sacrifier, tout à la fois Ariane et Thésée, Dédale et Pasiphaé"


"Le destin, pour peu qu’on l’invoque avec des fautes de grammaire, est une grimace du Démon."


"Comme Rimbaud, elle redoutait par-dessus tout de s’ ennuyer : sa vie était donc un perpétuel sacrifice, sachant qu’on n’échappe à soi qu’en s’en remettant au hasard, c’est-à-dire au pire, ou à l’incendie - à ce dans quoi nous sommes plus sûrs de disparaître que d’accéder à ce qu’on s’obstine à appeler le bonheur."

- Un fantôme… Nous sommes voués, vous et moi, à être des fantômes l’un pour l’autre.
- Retrouvailles obligatoires, alors, pour le jour de l’automne.


Ce livre m'a fait lire L'attente, l'oubli et fait connaître l'existence d'un film d'Otto Preminger : Laura.

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«J'envisage de quitter cette France que j'aime»

Message  Kashima le Lun 9 Juin 2014 - 9:01

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INTERVIEW - L'écrivain et éditeur se confie, un an après la controverse dont il fut l'objet.

Un peu plus d'un an après ce qu'on a appelé «l'affaire Millet», l'écrivain prolifique, éditeur prestigieux chez Gallimard, revient avec trois nouveaux livres publiés simultanément, tout comme en 2011 et en 2012. À cette occasion, nous l'avons rencontré dans les bureaux de son autre éditeur, Pierre-Guillaume de Roux, qui avait publié en 2012 l'objet du délit: Langue fantôme suivi d'Éloge littéraire d'Anders Breivik.
LE FIGARO. - Vous considérez-vous comme une victime ou comme un incompris?
Richard MILLET.- Ce qui s'est passé il y a un peu plus d'un an a totalement bouleversé ma vie. À travers cette curée organisée, cette véritable chasse à l'homme, on a visé l'écrivain, et c'est l'un des éditeurs de Gallimard qui a trinqué. Certains ont voulu me faire payer ma liberté de parole sur la littérature française et sur certaines têtes d'affiche. Mais ce qui m'a le plus choqué et ébranlé, c'est qu'Éloge littéraire d'Anders Breivik n'ait pas été lu par mes détracteurs, ni même feuilleté, tout comme De l'antiracisme comme terreur littéraire, paru le même jour. J'ai été victime de l'opprobre jetée par une poignée d'écrivaillons et de journalistes, condamné au bannissement, et ce, à partir d'une non-lecture. Avec l'épilogue que l'on sait: ma démission contrainte et forcée du comité de lecture de Gallimard, maison où je suis désormais interdit de séjour, malgré le soutien d'Antoine Gallimard. Tout cela ­faisait désordre… J'y reste simple lecteur et éditeur. Désormais, on m'envoie les manuscrits par ­coursier…
Comment voyez-vous les choses, aujourd'hui?
J'ai songé et d'ailleurs j'envisage toujours de partir, de m'exiler, de quitter cette France que j'aime mais où presque plus rien n'est possible, où tout se délite, où le climat social est devenu délétère. Le Liban, où j'ai passé ma jeunesse, est une tentation. J'y réfléchis. Pourquoi, en 2012, ne m'a-t-on pas donné la parole pour me défendre, m'expliquer, à part le magazine L'Express? Il n'y a eu aucun débat. Qu'en est-il de la défaite de la pensée? De la décadence de l'Occident? Il est devenu impossible d'évoquer ces grandes questions, tout comme les problèmes liés à l'immigration massive, sans être traité de fasciste. C'est un comble! On ne sait plus supporter le réel, sa noirceur. Il fallait une mise à mort symbolique. J'étais le coupable idéal. Finalement, cette lamentable «affaire» s'est révélée un symptôme, un révélateur de la déliquescence généralisée de notre société.
Suite à cette «affaire», avez-vous eu des regrets?
Je vis désormais dans une solitude extraordinaire, et je souligne l'épithète. Tout simplement, je voudrais être lu comme un écrivain et non être considéré comme un affreux, un pestiféré.
Je rappellerai que seuls deux grands réfractaires, Gabriel Matzneff et Renaud Camus, sans oublier Alexis Jenni (Prix Goncourt 2011), que j'ai édité chez Gallimard, m'ont publiquement soutenu.

Depuis votre premier roman, L'Invention du corps de saint Marc, paru chez POL en 1983, pensez-vous être parvenu à la fin d'un cycle?
J'ai surtout le sentiment qu'une page de ma vie s'est tournée, définitivement. Avec Une artiste du sexe, je pense avoir fait le tour du roman. C'est un genre très fatigué. Franchement, depuis dix ans, je n'ai rien lu qui m'ait vraiment enthousiasmé ou transporté, même si j'ai beaucoup d'estime pour l'œuvre de Javier Marias ou de l'Estonienne Viivi Luik. Depuis cet été, je fais mon retour vers la poésie. Ça concentre tout ce qui m'intéresse, y compris le spirituel. C'est vital pour moi. J'ai déjà composé une centaine de poèmes, qui probablement seront publiés un jour. La poésie du XXe siècle ne m'a jamais quitté, celle de La Descente de l'Escaut de Franck Venaille, celle endiablée et vertigineuse de Christophe Tarkos, disparu prématurément, celle de Jude Stefan, digne héritier de Catulle et des petits maîtres baroques, sans oublier Pierre Jean Jouve ou le Franco-Roumain Benjamin Fondane, assassiné à Auschwitz. Je pourrais en citer tant d'autres. La liste est longue. Mon regain d'intérêt pour la poésie se manifestait déjà dans mon essai Esthétique de l'aridité, qui prône un cheminement vers les cimes, à travers l'ascèse et la frugalité. À l'opposé de la dictature actuelle de l'hédonisme à tout crin.
Dans cet essai paru chez Fata Morgana, vous affirmiez: «Je participe de la grande misère contemporaine - laquelle est avant tout spirituelle.» C'est toujours vrai?
Oui, et plus que jamais. Et le spectacle de cette grande misère me désespère. Reste le recours au poème ou à l'isolement total…

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Charlotte Salomon

Message  Kashima le Ven 25 Juil 2014 - 15:37

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La lettre à Luc Bondy, qui précède Charlotte Salomon, explique comment est né le texte qui est proposé au lecteur. Malheureusement, elle est aussi l'histoire d'une autre trahison vécue par Richard Millet. Suite à ce qu'on appelle "l'affaire Millet", l'écrivain et éditeur s'est vu banni du monde littéraire. Ayant déjà écrit un livret d'opéra, il est de nouveau sollicité pour une pièce dont la musique est de Dalbavie. Il recontre le directeur du théâtre de l'Odéain, Luc Bondy et trouve même un soutien en cet homme qui semble déplorer le lynchage dont il a été victime en 2013.
Pourtant, quelque temps plus tard, celui-ci a la lâcheté de demander à quelqu'un d'autre ce livret d'opéra car, en Allemagne où doit être créée l'oeuvre, la polémique commence à naître (toujours la même concernant Langue fantôme), faisant de Millet, sans avoir lu son livre, presque le "bras armé" du tueur Breivik. Cette lettre est là pour exprimer sa déception, cette nouvelle trahison mais, comme il le dit lui-même :

"La plainte, Monsieur, ne fait pas partie de ma nature. Je suis un combattant peu disposé à regretter mes actes, encore moins à me renier."

Richard Millet avait très vite accordé sa confiance à Luc Bondy puisque celui-ci ne connaissait pas son nom, avait été lui même victime d'une cabale* lors de sa nomination à l'Odéon, et il avait aimé son livret achevé en 2012.

Dalbavie avait demandé à Millet un livret dont l'héroïne devrait être une femme. Millet avait décidé d'écrire sur Charlotte Salomon**, jeune artiste juive assassinée à Auschwitz en 1943 alors qu'elle était enceinte. Ses dessins et peintures avaient été confiés à un médecin avant sa déportation.


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Le texte de Millet est construit en trois actes : on y voit la jeune Charlotte Salomon, dont la vie est l'art, en compagnie de ses grands-parents, tous trois réfugiés à Villefranche-sur-mer à cause du nazisme. On y lit ses amours, ses enflammements, ses espoirs aussi.

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Extraits :

“L’ été est encore là. Et quand il aura disparu, il sera dans mes toiles.”

“Est-ce que vous m’aimez? Non, ne répondez pas tout de suite. J’ai besoin de rêver à votre réponse. Ce sont là des mots capables de nous faire choir de part et d’autre d’une ligne d’ombre.”

“Charlotte.- Vous ne répondez pas : Eurydice n’a-t-elle aucune importance? Wolfsohn.- Elle est ce que tout homme ne cesse de perdre. Le toujours perdu de l’amour…”



* Accusé d'avoir été choisi directement par l'Elysée de Nicolas Sarkozy, et d'avoir ainsi fait débarquer le directeur en titre, Olivier Py, qui briguait un second mandat, le metteur en scène a été attaqué non sur son talent - que nul ne conteste - mais sur son âge, 63 ans au moment de sa prise de fonctions, en mars 2012, jugé trop proche de la limite des 65 ans imposée par la loi. Ce n'était pas sérieux, disait-on, parce qu'il ne pourrait faire qu'un mandat de cinq ans (avec une dérogation), et qu'une direction conséquente se construit sur le long terme.
Source : Le Monde

** Charlotte Salomon naît à Berlin le 16 avril 1917. Elle est la fille unique du docteur Albert Salomon et de son épouse Franziska Grunwald. Charlotte a neuf ans lorsque sa mère se suicide Quatre ans plus tard, son père se remarie avec la cantatrice Paula Lindberg, alias Lévy, qui avait changé de nom pour entrer au conservatoire. En 1933, Hitler accède au pouvoir et la situation des juifs s’aggrave. Charlotte ne veut plus aller au lycée où les attaques antisémites se multiplient. Admise à l’Académie des Beaux-arts de Berlin, elle y obtient un prix qui sera plus tard révoqué pour raisons raciales. En 1939, avant ses vingt et un ans, son père l’envoie en France rejoindre ses grands-parents maternels, les Grunwald, à Villefranche-sur-Mer. Eux-mêmes sont hébergés depuis plusieurs années par Ottile Moore, une américaine d’origine allemande, qui a déjà recueilli plusieurs enfants dans sa villa l’Ermitage. Charlotte Salomon fait alors partie des nombreux juifs allemands qui pensent encore trouver en France une terre d’asile contre les persécutions nazies. En 1940, la grand-mère de Charlotte décède. Son grand-père s’installe alors à Nice. Charlotte, elle, reste à Villefranche-sur-Mer où elle commence un journal pictural. A travers des centaines de gouaches aux couleurs vives elle tente de donner un sens à sa vie, à l’époque où la vie des juifs en manque cruellement. L’année suivante, les restrictions se durcissent. Ottile Moore décide de repartir aux États-Unis, amenant avec elle dix des enfants qu’elle avait adoptés. Charlotte reste dans la maison de Villefranche en compagnie d’Alexander Nagler, un réfugié juif autrichien muni de faux papiers, qui tente tant bien que mal de pourvoir à leurs besoins. De novembre 1942 à septembre 1943, Nice est occupée par les Italiens et la vie y est un peu moins difficile pour les juifs que dans le reste de la France. Lorsque les Allemands occupent à leur tour la ville, les persécutions s’aggravent et les arrestations se multiplient. Très affaibli, le grand-père de Charlotte décède à Nice où il est enterré en février 1943. Alexander et Charlotte continuent à vivre à l’Ermitage, en vase clos et deviennent très dépendants l’un de l’autre. Ils se marient le 20 mai 1943 à la mairie de Nice. Alexander est contraint d’y déposer ses faux papiers d’identité. Ils se savent dès lors recherchés par la police et se cachent à Nice.

Malgré le danger, ils retournent parfois à l’Ermitage, ce qui causera leur perte. Le 21 septembre 1943, à sept heures du soir, des voisins entendent leurs cris avant qu’ils ne soient emmenés dans un camion de la Gestapo. Charlotte et Alexander Nagler sont inscrits sur la liste du convoi n° 60 du 7 octobre 1943 pour Auschwitz. Ils ne reviendront pas. Charlotte Salomon est assassinée à Auschwitz le 10 octobre 1943,  Alexander Nagler trois mois plus tard, le 1er janvier 1944.A Villefranche-sur-Mer, Charlotte Salomon avait confié à un ami médecin l’ensemble de ses œuvres constitué de plus de mille trois cents feuillets, dont sept cent cinquante gouaches. La guerre terminée, son père et sa belle-mère les récupèrent. Ils les gardèrent pendant près de dix ans dans des cartons avant de les confier au Musée d’Amsterdam qui en fit don au musée juif de la ville. Les œuvres de Charlotte Salomon sont exposées pour la première fois à Amsterdam en 1961. L’année suivante, elles sont présentées dans des musées israéliens de Tel-Aviv et de EinHarod.

En 1963, le critique d’art new-yorkais Paul Tillich lui consacre un premier ouvrage, Charlotte Salomon, « a Diary in pictures ». Ses dessins et ses gouaches sont ensuite exposés en Allemagne et aux Etats-Unis. Il faut attendre 1992 pour que la France, où elle avait réalisé la majeure partie de son œuvre, l’honore à son tour. Du 23 septembre 1992 au 3 janvier 1993, à Paris, le Musée National d’Art Moderne du centre Georges Pompidou présente une sélection de deux cents gouaches de Charlotte Salomon. Son passé en Allemagne et son séjour en France y sont représentés : le mariage de ses parents, ses jeux de petite fille et ses anniversaires à Berlin, l’entrée des nazis dans son école, l’arrestation de son père, elle-même en train de peindre devant la Méditerranée avec la légende : «Je ne peux supporter cette vie, je ne peux supporter cette époque». L’année de cette exposition, le cinéaste suisse Richard Dindo lui consacre un très beau documentaire, Charlotte, vie ou théâtre. On a parfois comparé le journal pictural de Charlotte Salomon au Journal d’Anne Frank, morte elle aussi en déportation. Les écrits d’Anne Frank sont ceux d’une adolescente, alors que l’œuvre de Charlotte Salomon est celle d’une jeune femme qui avait vingt-trois ans lorsqu’elle commença son autobiographie picturale. C’est aussi le travail d’une artiste confirmée, formée à l’Académie des Beaux-arts de Berlin. Pour tenter de survivre à l’horreur, elle avait expérimenté un art total en insérant dans ses peintures des textes et des notations musicales. Le Journal d’Anne Frank a été traduit dans le monde entier ; il est regrettable que l’œuvre peinte de Charlotte Salomon reste encore tout à fait confidentielle en France.

Source : Israel Actu

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L'Etre boeuf

Message  Kashima le Ven 25 Juil 2014 - 16:24

Richard Millet clame son amour de la viande, particulièrement la viande de boeuf.
Il clame son goût du sang, de la viande de boeuf, de cheval, déplorant la disparition des boucheries chevalines ; il explique que le clivage qu'il doit y avoir entre l'homme et la "bête" est indispensable, son amour de la corrida ; il critique ce qu'il appelle la sensiblerie pour les animaux, reliant tout cela au Nouvel ordre moral. Là-dessus, je ne le suis pas du tout...
C'est bien écrit, comme toujours, mais très peu pour moi qui ai une vision du sujet totalement opposée... Ce qui m'a le plus choquée comme exemple et m'a amenée à réfléchir pour constater que l'affirmation est infondée : c'est que les animaux n'auraient pas de visage. Richard Millet accuse les gens de notre époque de verser dans l'anthropomorphisme mais, sur ce point, je l'accuserais à mon tour d'anthropocentrisme : l'homme n'est pas le modèle de tout, n'est pas l'être de la création au-dessus des autres. Pourquoi le chien, le chat, la vache n’auraient-ils pas de visages? Quelle est la définition du visage? D'accord, on n'emploie pas ce terme habituellement pour des animaux, mais est-ce un argument? J'ai plus tendance à dire d'une chienne qu'elle est enceinte que gestante ; et le rire, propre de l'homme, est presque une affirmation contestable elle aussi bien que Millet n'en soit pas l'auteur. Oui, si à défaut de rire (et encore, je n'en suis pas sûre car je vois du rire dans certains aboiements), les chiens sourient.

Ce qui fait que le livre reste quand même un plaisir bien que ce qui s'y dit soit contraire à ce que je pense, c'est que Millet va au-delà de la réflexion terre à terre : il convoque la mythologie pour arriver, à la fin, à la vision d'un homme qui serait l'"être-boeuf", rempli de lui-même, presque autofécondé.

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Trois légendes, Millet

Message  Kashima le Sam 13 Sep 2014 - 18:59

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Richard Millet raconte trois histoires qui ont eu lieu à Siom ou dans ses alentours, dans la campagne limousine.
La première histoire, La Louve, est la plus poétique : un homme aime le violon depuis son enfance. ne pouvant poursuivre ses études, il est devenu cordonnier mais en échange de ce renoncement, il a demandé à son père un violon. Ce dernier lui a ramené un instrument, un alto et non pas un violon, ce qui donnait une gravité non voulue à sa musique et à son chant.
Un soir qu'il revient ivre d'une fête, les loups le guettent dans la forêt. Il décide de leur jouer un air de musique, et la horde le suit, comme l'auraient fait des chiens. La fin fend le coeur...

“Nos rêves s’effondrent comme les vieux murs et nous n’avons rien à redouter de la mort.”

“Et lui, le musicien harassé, il entonnait des chansons d’amour dans la nuit glaciale pour se redonner du coeur et tenir la horde à distance.”

Les frères Cavalier est une histoire d'attente : tout un village attend le retour de deux frères, partis à la Guerre à cheval alors qu'ils ont peu de chance d'en revenir tous les deux vivants.

Dans Forêt perdue, une jeune institutrice décide de braver un interdit : pénétrer dans une forêt qui appartient à Ragnard, un homme étrange et à part qu'on n'aime pas au village...

“Le reste du temps, nous espérions atteindre la condition du granit ou du bois, ou encore l’heureuse inconsistance des nuages.”

Ces trois textes sont écrits dans une très belle langue. L'ensemble est sombre et crée un drôle de pincement après la lecture, comme s'il y avait partout de la mélancolie.

Kashima
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Trois légendes, Millet

Message  Kashima le Sam 13 Sep 2014 - 19:02

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Richard Millet raconte trois histoires qui ont eu lieu à Siom ou dans ses alentours, dans la campagne limousine.
La première, La Louve, est la plus poétique : un homme aime le violon depuis son enfance. Ne pouvant poursuivre ses études, il est devenu cordonnier mais en échange de ce renoncement, il a demandé à son père un violon. Ce dernier lui a ramené un instrument, un alto et non pas un violon, ce qui donnait une gravité non voulue à sa musique et à son chant.
Un soir qu'il revient ivre d'une fête, les loups le guettent dans la forêt. Il décide de leur jouer un air de musique, et la horde le suit, comme l'auraient fait des chiens. La fin fend le coeur...

“Nos rêves s’effondrent comme les vieux murs et nous n’avons rien à redouter de la mort.”

“Et lui, le musicien harassé, il entonnait des chansons d’amour dans la nuit glaciale pour se redonner du coeur et tenir la horde à distance.”

Les frères Cavalier est une histoire d'attente : tout un village attend le retour de deux frères, partis à la Guerre à cheval alors qu'ils ont peu de chance d'en revenir tous les deux vivants.

Dans Forêt perdue, une jeune institutrice décide de braver un interdit : pénétrer dans une forêt qui appartient à Ragnard, un homme étrange et à part qu'on n'aime pas au village...

“Le reste du temps, nous espérions atteindre la condition du granit ou du bois, ou encore l’heureuse inconsistance des nuages.”

Ces trois textes sont écrits dans une très belle langue. L'ensemble est sombre et crée un drôle de pincement après la lecture, comme s'il y avait partout de la mélancolie.

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Re: L'Enfer du Roman - Richard Millet

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