Littérature juive

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La colline du mauvais conseil, Amos Oz

Message  Kashima le Mar 26 Aoû 2014 - 15:08

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Ce livre rassemble trois histoires qui se situent toutes en 1947, après la Seconde guerre mondiale et l'Holocauste et tandis que l'Etat d'Israël n'est pas encore né. La Palestine est sous mandat britannique.
La première histoire, "La Colline du mauvais conseil", raconte la vie d'un Juif, vétérinaire qui rêve de construire une belle ferme prospère, marié à une femme qui l'abandonnera lors d'un bal. Cette nouvelle a un goût de Vice-Consul de Duras.
Dans "Monsieur Lévy", le jeune Uri fréquente de très près le voisin Efraïm qui fait partie du mouvement clandestin visant à chasser les Anglais de Palestine. Il rêve de participer à la guerre, voudrait découvrir l'arme qui permettra de vaincre. Il est un enfant à part, que beaucoup traitent de fou. On le retrouve dans la dernière histoire, "Nostalgie", où le docteur Nissembaum, atteint d'une maladie incurable, écrit des lettres à une femme qu'il aime et qui l'a quittée pour partir à New-York. Uri est comme son enfant.

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“Un jour, il lui promit de l’aimer pour l’éternité. Et en ce temps-là, l’éternité lui semblait un royaume circulaire baigné de lumière douce, parfaitement imaginable.”
— La Colline du mauvais conseil, Amos Oz

“Non, la mort des cavaliers n’est pas éternelle, ils renaissent dans la force limpide d’une larme.”
— La Colline du mauvais conseil, Amos Oz

“Je me souviens. Il faut continuer à attendre. Le passé est mort. Un jour nouveau commence.”

La Colline du mauvais conseil, Amos Oz
"Nostalgie"

“Quand la bêtise règne partout, la moindre conversation intéressante fait figure d’événement.”

La Colline du mauvais conseil, Amos Oz
"Nostalgie"

“Si je ne me sers pas du mot culpabilité, c’est parce que tu ne peux être responsable de tes actes, quand tu apparais la nuit dans mes rêves. Mais peut-être que finalement tu y es pour quelque chose.”
— La Colline du mauvais conseil, Amos Oz
“Nostalgie”

Les trois histoires se passent dans le même village et les mêmes personnages reviennent sous un angle différent.
Comme pour l'autre livre d'Amos Oz que j'avais lu (Ailleurs peut-être), j'ai aimé mais n'ai pas été passionnée. pourtant, le sujet m'intéresse beaucoup (l'occupation anglaise, l'armée secrète juive, les années qui précèdent la naissance d'Israël, le sionisme...) Il y a un certain flou qui ne m'accapare pas assez.
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Edgar Hilsenrath

Message  Kashima le Sam 29 Aoû 2015 - 11:32

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Première lecture de cet auteur : Le Nazi et le Barbier. Époustouflant.
Max Schulz est élevé dans la même rue d'une ville allemande que son camarade juif Itzig Finkelstein mais on comprend très vite, dès les premières lignes, que du côté Schulz, ce n'est pas très reluisant : il a cinq pères potentiels ; sa mère est une obèse qui s'installe avec un piètre coiffeur, envieux, détestable, qui frappe et viole l'enfant. Misère sociale, alors qu'en face, les Finkelstein reçoivent une clientèle raffinée. Max est très ami avec Itzig, va même jusqu'à devenir apprenti coiffeur chez les Finkenlstein, apprenant les prières juives, les rites de la famille... Et puis, Hitler arrive au pouvoir et Max Schulz s'engouffre sans hésiter dans la brèche, devient SS et part au front, assassine les Juifs sans se poser une seule question.
Difficile de résumer ce roman qui foisonne, dans lequel on rencontre des personnages aussi intéressants les uns que les autres. Ce qu'on peut dire, c'est que, revenu de la guerre, Max va devoir se faire discret. Lui qui a assassiné lui même les Finkelstein (du moins, c'est ce qu'il imagine car la particularité de Max est d'avoir une imagination débordante...) va se faire passer pour son défunt ami Itzig. Par chance, il est laid, a des yeux de grenouille et une "tête de juif" (alors qu'Itzig était beau et blond et qu'on les avait toujours confondu enfant, le Juif ne pouvant être que cette affreuse créature). En usurpant son identité, Max/Itzig se fait circoncire, tatouer un numéro de déporté. On n'assiste pas aux aventures d'un homme sadique, qui cache encore ses instincts nazis derrière un faux nom, mais vraiment à la transformation d'un homme qui se croit vraiment juif, qui suit le destin du peuple élu jusqu'à se retrouver en Terre Promise, pendant la grande période de migration qui a suivi la Seconde Guerre Mondiale. Une sorte de rédemption involontaire?
D'une partie à l'autre, on parcourt cette période de l'histoire en compagnie d'un fou, le génocidaire devenu juif.
C'est amusant, l'écriture est légère, vivante, et ça se dévore.
Superbe fin (et je me demandais bien comment il allait terminer le livre. Beau, poétique... et désespérant.

"Des années durant, j'avais engueulé le ciel. Et à chaque fois le ciel m'avait obéi. Et là, tout à coup, ça ne marchait plus. Le ciel ne m'obéissait plus."

"Oui. La vie est cruelle, chère Madame Holle. Même les oiseaux de l'été en bavent."

"Un antisémite, c'est comme un cancéreux. À un stade trop avancé, ça ne sert à rien d'opérer."

"Mais à première vue ne veut pas dire à deuxième vue. C'est comme en amour. Il faut être sûr de son coup."
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Un été à Jérusalem, Chochana Boukhobza

Message  Kashima le Mer 17 Aoû 2016 - 10:02

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Je me réjouissais de passer un été à Jérusalem, persuadée de découvrir l'histoire d'une jeune fille d'origine tunisienne, sioniste, qui pousse ses parents à faire leur alya et dont les illusions se brisent peu à peu.
La narratrice revient donc, après trois ans d'absence, en Israël où elle a laissé ses parents et ses frères pour retourner en France.
Au début, le retour, la redécouverte de la ville, l'apparition des personnages comme le père un peu bourru et la mère soumise à son rôle de femme au foyer, m'ont intéressée. Puis j'ai attendu que ce livre prenne la profondeur que j'attendais : on est quand même en pleine guerre du Liban (1986) ; le contexte politique est lourd... Malheureusement, on sent une certaine rancoeur de la narratrice contre Israël, mais on ne revient pas sur ses espoirs d'autrefois. On ne fait que croiser les personnages de sa vie (la grand-mère mourante, le meilleur ami) et l'ennui m'a gagné au milieu du livre que j'ai abandonné...
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L'espoir, cette tragédie - Shalom Auslander

Message  Kashima le Dim 23 Juil 2017 - 12:15

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L'espoir, cette tragédie - Shalom Auslander

Message  Kashima le Mer 13 Sep 2017 - 14:03

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Shalom Auslander, L’espoir, cette tragédie : Une Anne Frank au plafond

La rédaction 12/09/2017


Solomon Kugel consulte régulièrement Jovia, conseiller et mentor qui, comme son nom ne l’indique pas, lui inculque l’idée que tout espoir est nocif et que seuls les optimistes sont dangereux. Solomon vit avec sa femme Bree, son fils Jonas et pense que l’avoir mis au monde est un crime. Il regrette de ne pas avoir eu le courage de lui taper la tête contre un mur pour le rendre idiot, les idiots étant plus heureux que les autres dans ce monde ; sa nouvelle maison menace à tout instant de disparaître dans les flammes car un pyromane s’amuse à incendier les anciennes fermes ; il loue une chambre à un locataire désagréable qui réclame une place pour ses affaires dans le grenier et, pour couronner le tout, il héberge sa mère qui n’a plus que quinze jours à vivre, comme le dit le docteur depuis plus de six mois. Mais une chose improbable va venir contrarier encore davantage sa vie : il découvre au grenier, cachée sous des cartons et dans la crasse, une vieille femme qui affirme qu’elle est Anne Frank et l’auteur d’un best-seller qui s’est vendu à 32 millions d’exemplaires !

Solomon songe d’abord à s’en débarrasser en la dénonçant à la police, mais de la part d’un juif, ce serait une honte, se dit-il. Il téléphone au centre Simon Wiesenthal, mais on lui raccroche au nez quand il explique qu’Anne Frank vit sous son toit. Comment est-ce possible ? Devient-il fou ? Il espère qu’elle va mourir, lui fait des doigts d’honneur en douce quand il est dans le jardin. Pourtant, il lui fait des courses, commande des matsot et du bortsch sur Amazon pour la satisfaire. S’il lui apporte du pain d’Ezéchiel, elle le lui balance à la figure ! C’est une vieille sorcière acariâtre : elle fait des caprices, n’est jamais reconnaissante, parle sèchement à son hôte. Jusque-là, elle s’est nourrie d’écureuils et de chats assassinés. Depuis soixante ans, elle vit dans des greniers, attelée à l’écriture de son roman.

Solomon Kugel est un anti-héros, maladif, allergique au gluten, plaintif et qui subit tout ce qui lui arrive. Élevé dans la mémoire de la Shoah, il est aux prises avec une mère envahissante qui ne cesse de déplorer la nouvelle catastrophe à venir et qui, depuis qu’il est enfant, lui raconte l’horreur de la déportation. Elle lui présente chaque soir un membre de sa famille : le grand-père abat-jour, l’arrière-grand-mère savonnette, bien que l’enfant s’étonne que sous la lampe soit écrit « made in Taïwan » ou que le savon s’appelle « Bergamote » :

« Ils n’allaient pas écrire made in Auschwitz ! » s’offusque alors la mère.

« Kugel avait développé une peur phobique des objets inanimés. Puisqu’un abat-jour se révélait être son grand-père, se pourrait-il que le canapé soir son cousin ? Et l’ottomane sa tante ? L’armoire le regardait d’un sale œil, il en était sûr. » (p.85).

Lourd de ce passé, il apprend un jour à l’école que sa mère est née en 1945 et qu’elle a n’a pas du tout été une victime directe du génocide. Tout cela est dit avec une grande désinvolture et beaucoup d’humour !

L’auteur, Shalom Auslander, est américain. Il a grandi dans un milieu juif orthodoxe et a témoigné de cette éducation dans Les lamentations du prépuce. Après un recueil de nouvelles, il publie L’espoir, cette tragédie, considéré comme son premier roman. Il dit écrire pour se faire rire lui-même, sans chercher à être provocant, et ses blagues tournent souvent autour de la mort et de Dieu. Le roman, surtout la première moitié, est très drôle ! La conversation de plus en plus absurde entre Kugel et sa femme Bree, à propos d’Anne Frank, fait beaucoup rire :

« Si je trouvais Elie Wiesel sous le lit en faisant le ménage dans la chambre d’amis, tu ne le mettrais pas dehors ?

— (…) Non. (…) C’est Elie Wiesel, chérie.

— Donc, si Simon Wiesenthal s’installe dans la sèche-linge, tu ne vas pas lui dire de s’en aller ?

— Il est mort, chérie.

— C’est une hypothèse. (…) Et Soljenitsyne, alors ? Imaginons qu’on s’apprête à sortir pour aller dîner, je prends une douche, j’ouvre la penderie pour choisir une robe et là, qui je trouve, Alexandre Soljenitsyne assis par terre. Il a le droit de rester, lui ? »

Comme il lui répond que lui, non, Bree s’exclame :

« Il était au goulag ! (…) Donc, tu n’accueilles que des rescapés de l’Holocauste, exclusivement ? » (p. 1521-152)

Sous la plume de Shalom Auslander, on rit à des plaisanteries très limites. Il ose faire dire à Anne Frank, par exemple, qu’elle est « Miss Holocauste 1945 » ou bien, lors d’une halte à Berlin autrefois, sa mère a voulu lui faire visiter des camps de la mort, mais elle n’a pu aller qu’à Sachsenhausen, à contrecœur. Comme Solomon est malade à cause du gluten, allergie qu’il ignore encore, elle lui dit, après la visite :

« J’espère que tu es satisfait. Tu m’as gâché tout le camp de concentration. Tu entends ? Tu as tout gâché. » (p.220)

Shalom Auslander dit n’être pas pratiquant, mais rester « douloureusement, fatalement, incurablement, pathétiquement religieux. » Ce questionnement sur Dieu et sur le sens de la vie tient une place très importante dans ce livre qui, sous l’apparence d’une vaste blague, aborde des sujets graves. Malheureusement, le roman s’enlise un peu par la suite, et les ressorts comiques sont moins nombreux, les situations se répètent. Mais on garde à l’esprit que l’audace de Shalom Auslander n’est pas permise à tout le monde et que ce qu’il tient entre les mains est explosif.

Céline Maltère

Shalom Auslander, L’espoir, cette tragédie, Shalom Auslanfer, 10/18, 2014, 8€40


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Chère Anne, Judith Katzir

Message  Kashima le Dim 8 Oct 2017 - 14:02

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J'ai aimé ce livre, mais je l'ai trouvé trop "longuet". L'auteur pouvait éviter de raconter des détails sans importance, qui ralentissent l'histoire et l'éloignent du fil conducteur.
J'ai trouvé gênant aussi l'idée suivante : être lesbienne semble une tare. La bisexualité et l'hétérosexualité sont bien plus honorables... Bof. On dirait qu'une femme ne peut pas s'accomplir si elle n'a pas de mari et d'enfants... Rebof.
Sinon, jolie histoire qui se lit avec plaisir et qui nous fait voyager en Israël.
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Celui qui voit sans être vu, Isaac Bashevis Singer

Message  Kashima le Dim 25 Fév 2018 - 10:09

Dans cette nouvelle, Nathan Josefover a la soixantaine. Il est marié depuis cinquante ans à une femme avec qui il s'entend à merveille : tous deux adorent manger ; ils s'accordent dans toutes les choses du quotidien.
Mais le narrateur est le Malin : il va tenter Nathan en envoyant chez lui une jeune et belle servante, Shifra Zirel. Alors que sa femme a dû partir au chevet d'une soeur malade, il résiste comme il peut à la tentation. La jeune fille n'acceptera de céder que s'il divorce de sa femme. Comme il n'a pas le courage de le faire ouvertement, il place les papiers du divorce dans la poche de l'épouse et s'enfuit avec sa maîtresse.
Or Shifra est une prostituée qui, après une nuit d'amour, dépouille Nathan de tous ses biens. Errant, sans le sou, il revient chez lui. Mais depuis, sa femme s'est remariée. Il y a une grosse ellipse dans le livre : on ne sait rien des retrouvailles, d'éventuels reproches. Au contraire, on voit Roise l'accueillir à bras ouverts et le cacher dans une cabane à côté de la maison où elle vient, à l'insu de son nouveau mari avec qui elle ne s’entend pas, s'occuper de lui et retrouver ce qu'ils partageaient ensemble. Il devient alors, du haut de ce grenier, "celui qui voit sans être vu", le débauché, qui peut suivre à travers la fenêtre la vie de tous les autres sans vraiment vivre lui-même.

C'est une jolie fable, avec des personnages encore une fois bien campés. On adore lire les choses sur la culture ashkénaze sous la plume de ce conteur, s'imprégner des coutumes et vivre dans ces villages hors du temps.
Cette nouvelle fait partie d'un recueil cité plus haut.

"Eloul ou pas Eloul, une femme est une femme et si vous ne profitez pas de celle-ci dans ce monde, il sera trop tard dans l'autre."

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Évacuation, Raphaël Jerusalmy

Message  Kashima le Mar 19 Juin 2018 - 20:14

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J'ai aimé, dans ce livre, les petits panneaux routiers écrits en hébreu, qui nous font partir du kibboutz d'Ein Harod pour aller à Tel-Aviv ; le présent et le passé récent qui s'entrecroisent; et surtout cet hymne à Tel-Aviv, l'impression d'être dans ses rues, sur ses plages, de voir au loin la silhouette de Jaffa.
Par hasard, j'ai lu ce livre après Le Troisième Temple de Yishaï Sarid (voir article du Salon littéraire, dystopie qui nous raconte comment un nouveau roi d'Israël tente de réunifier son peuple en rebâtissant le troisième Temple, tant espéré des Juifs). Dans le roman de Raphaël Jerusalmy, on est aussi dans un futur effrayant, mais tout aussi probable : Tel-Aviv est bombardée par les Arabes, l'évacuation est ordonnée. Or, trois personnages vont se refuser à obéir et se cacher dans la ville déserte : Naor, sa petite amie Yaël et son grand-père maternel, Saba.
Sur la route qui le mène à Tel-Aviv, pour un enterrement comme le lecteur le suppose, Naor raconte à sa mère cette aventure peu ordinaire.
La petite carte à la fin du roman est bienvenue, et on aurait même aimé un petit plan de la Ville qui ne dort jamais...
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Le Troisième Temple, Yishaï Sarid

Message  Kashima le Jeu 2 Aoû 2018 - 14:20

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Le Troisième Temple, Yishaï Sarid


« La première bombe est tombée sur la ville de Haïfa et l’a effacée, elle a mis le feu aux raffineries qui se sont embrasées comme une boule de feu jusqu’au nord. La deuxième est tombée deux minutes plus tard sur Tel-Aviv, à cent mètres du bâtiment qui abrite le QG de l’armée. » (p.45)

La Vaporisation a eu lieu : les Amalécites, ennemis d’Israël, sont parvenus à pulvériser les villes côtières. Yehoaz, le père du narrateur, parvient miraculeusement à Jérusalem et organise de là-bas la riposte : il fait sauter les mosquées du Mont-du-Temple, déterre l’Arche d’Alliance enfouie sous les fondations, et fait rebâtir le troisième Temple, tant espéré par le peuple juif après la destruction des deux premiers par le Babylonien Nabuchodonosor (587 av. JC) et Titus, le Romain (70 ap. JC). Les survivants de notre siècle s’agrègent autour de la religion primitive restaurée et tentent de résister aux attaques de l’ennemi. Leur nouveau roi clame :

« L’heure n’est plus à la retenue, au silence, à l’attente. Soyons forts et courageux. (…). Ils fêtent la destruction de nos villes mais ne comprennent pas que c’est d’ici que viendra la libération totale. (…) Ne nous laissons plus mener comme des bêtes à l’abattoir. Formons ensemble un poing d’acier. » (p.48)

Yehoaz a rétabli les rites anciens : les habitants d’Israël vivent comme au temps du sanhédrin (assemblée politique et religieuse présidée par un grand prêtre). Ils prient et font leurs offrandes. On juge les renégats, ceux qui, autrefois à Tel-Aviv, incitaient les gens à s’éloigner de la religion ; on lapide, on surveille, on sacrifie pour que règne la loi divine. La Torah s’exerce à la lettre. Tous les jours, les murs de l’autel sont aspergés de sang pour l’expiation : l’agneau, le taureau, le grand cerf meurent lentement sous nos yeux et implorent… C’est Jonathan, prêtre et fils du roi Yehoaz, qui égorge les bêtes bien qu’il en ait horreur :

« Mais moi, depuis le jour où j’ai sacrifié mon premier animal et où j’ai vu dans ses yeux une tristesse infinie tandis qu’il rendait son dernier souffle, je n’ai plus mangé de viande. » (p.56)

Ce fils, qu’un éclat de bombe a rendu infirme, est la voix du récit. Il parle au lecteur du fond d’une prison amalécite, racontant ce dont il a été témoin depuis la reconstruction du Temple.
Malgré tous les efforts de son roi, souvent absent parce qu’il se bat sur le front, le peuple voit la situation économique se dégrader et la misère s’installer. Jonathan reçoit la visite d’un homme à visage d’oiseau : son père Yehoaz doit abdiquer pour le bien du pays ! Mais comme il n’ose pas lui répéter les paroles de l’ange, des phénomènes étranges se manifestent dans le royaume : souillure atroce, un porc brûle sur le bûcher du Temple ; des chants amalécites, des « Allah akbar » s’élèvent durant la cérémonie ; un bélier, sur le point d’être sacrifié, se met à parler à Jonathan et à lui réciter le « Shema Israel »…
Le royaume survivra-t-il, abandonné de tous et renfermé dans cette nouvelle orthodoxie ?

Le Troisième Temple (HaChlichi en hébreu) est une dystopie ; mais il s’appuie sur des faits actuels et réels, une haine d’Israël injuste et trop palpable. Le lecteur a l’impression d’assister à une révélation : les Amalécites, à qui l’on donnera le nom qu’on voudra, sont soutenus sans faillir par la terre entière à coups de menaces, d’embargos et de boycotts, ce qui fait écrire à Jonathan, dans son cachot :

« La fausse pitié du monde s’est vite dissipée, la haine d’Israël inscrite dans l’âme des nations a de nouveau explosé comme du pus. » (p.50)

On accuse Israël de toutes les fautes ; on soutient les Amalécites et on justifie le pire sans s’émouvoir de la Vaporisation des villes, de l’assassinat des hommes, des femmes et des enfants juifs. Retranché à Jérusalem, Yehoaz, nouveau David, est un chef de guerre : il reconquiert des villages, consolide les frontières. Il apparaît aussi comme un autre Abraham, d’autant plus qu’il est question dans le roman du sacrifice du fils.
Le Troisième Temple est passionnant et glaçant. Bien écrit, il est le prolongement de l’ignorance des peuples d’aujourd’hui. Amalek assassine et lance des missiles, mais sur le fronton des nations haineuses, ce n’est pas son nom qui est inscrit comme coupable.

Yishaï Sarid nous projette dans un avenir proche, à l’atmosphère antique. Il donne le nom biblique d’« Amalek » à l’adversaire séculaire, celui qui attaqua jadis les Hébreux dans le désert du Sinaï après l’Exode d’Égypte. Avec angoisse, le lecteur devine dans le traitement de l’actualité les prémices de cette dystopie ; et quoiqu’aucune date ne soit donnée, les faits semblent très probables : on ne tremble pas à cause du virage extrême que prend le peuple d’Israël, mais à cause de la surdité des pays du monde entier et de leur fourvoiement perpétuel.
Cette uchronie (« Et si les plus grandes villes d’Israël étaient atomisées, que se passerait-il ?) a le goût d’une sombre réalité. Sans justifier les réactions jusqu’au-boutistes (le sang versé, la justice impitoyable qui s’exerce en vase clos, l’intransigeance religieuse…), l’auteur fait comprendre que ce glissement vers la lettre du Livre se développe sous la contrainte, que c’était le seul moyen pour les Juifs de résister : n’entend-on pas régulièrement certains ennemis héréditaires d’Israël déclarer qu’ils veulent la rayer de la carte, sans que le monde s’en offusque vraiment ? Face à cela, faut-il céder et se laisser tuer, ou renforcer ses positions et se défendre? Le roman naît à partir de ce constat, et l’imagination prend la suite…
Le livre d’Yishaï Sarid, écrivain israélien qui publie son troisième roman chez Actes Sud, sonne comme un avertissement, mais avec subtilité, par une narration en pointillés que nous offre cette confession d’un prince déchu. C’est un coup de semonce à l’égard des nations, qui se réveilleront trop tard — ou jamais.


Céline Maltère

Le Troisième Temple, Yishaï Sarid, Actes Sud, fév. 2018, 22,50 euros.

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