Dans l'enfer des abattoirs

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Dans l'enfer des abattoirs

Message  Kashima le Mer 14 Mar 2018 - 17:08

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« On utilise tout dans le cochon, sauf son cri » : telle est la devise capitaliste chez Brown and Company. En racontant ce qui se passe à Packingtown, ce vaste quartier de Chicago comprenant les parcs à bestiaux, les abattoirs et les logements des ouvriers, Upton Sinclair va connaître son premier grand succès littéraire. L’auteur, qui rendra fous de colère les cartels, mais que son envie de réforme porte au combat, sera même reçu par Roosevelt à la Maison-Blanche.

La Jungle s’ouvre sur le mariage d’Ona et de Jurgis : on s’amuse, on danse, on mange… Mais la fête a coûté d’importants sacrifices et la liesse cache quelque chose de douloureux et de misérable :

« Elles sont effrayantes, quand on y songe, les dépenses qu’exige cette noce. C’est follement imprudent et c’est tragique, mais c’est tellement beau ! Peu à peu, ces pauvres gens ont tout perdu. Mais ils sont attachés à la vesejila, ils s’y accrochent de toute la force de leur âme ». (p.24)

Dans cette scène inaugurale, antithèse de ce que sera la vie des personnages, l’auteur annonce la tragédie d’une famille lituanienne qui se débattra pour ne pas sombrer dans le malheur total. Comme dans un roman naturaliste, Upton Sinclair nous narre l’histoire de Lituaniens, qui vendent tout ce qu’ils possèdent pour partir, espérant sortir de la misère et vivre le rêve américain. Ils sont douze à prendre le bateau pour cette nouvelle terre : Jurgis, Antanas (son père), Ona (sa fiancée) Elzbieta (belle-mère d’Ona), Jonas (frère d’Elzbieta) et les six enfants de celle-ci. Ils quittent leur pays natal le cœur rempli d’un espoir qui sera long à s’éteindre. Dès leur arrivée, ils sont freinés par la barrière de la langue. Heureusement, ils trouvent sur place des compatriotes qui les aident autant qu’ils le peuvent, leur donnent de quoi dormir et manger en attendant d’obtenir du travail.

À Chicago, à la fin du XIXème siècle, l’industrie de la viande est en pleine expansion : des abattoirs à perte de vue, des conserveries, une machine à tuer des milliers de bêtes par jour ! Lorsqu’on entre dans l’usine, on croirait lire la description de ce qui se déroule de nos jours dans les élevages industriels et les abattages à la chaîne, tels qu’on en a vu récemment grâce aux vidéos de L214, avec des ouvriers qui considèrent les animaux comme de la marchandise. Chacun est assigné à sa tâche : il y a celui qui assomme, celui qui écorche, celui qui balaie les boyaux, etc. La première fois que Jurgis et sa famille pénètrent au cœur des abattoirs pour une simple visite, ce ne sont que stupeur et dégoût :

« Les spectateurs sursautèrent d’effroi, les femmes pâlirent en se reculant : un cri atroce venait de leur percer les oreilles. Il fut suivi d’un autre, plus fort et plus angoissant encore. Le cochon avait entamé son voyage sans retour. » (p. 55)

S’ensuit une description de la roue à laquelle les animaux sont pendus avant d’être saignés. Mais, comme tous les autres, les spectateurs s’habituent, ravalent leur peur, passent leur chemin. Malgré des pages très fortes et brutales sur le sort réservé aux bêtes, le roman d’Upton Sinclair n’est pas réellement engagé sur cette question. En tant qu’écrivain-journaliste, s’il dénonce ces horreurs, c’est pour mieux mettre en lumière les rudes conditions de travail des hommes, exploités par des patrons sans foi ni loi et cupides. La cruauté envers les animaux n’est qu’une métaphore de l’existence pitoyable des travailleurs. En 1906, la conscience de ce que leur fait subir l’être humain n’a pas éclos. Upton s’intéresse à la condition de l’homme, à la grosse mécanique qui le happe et le broie : qu’il patauge dans le sang ou respire les phosphates des usines à engrais, c’est son malheur qui est mis en valeur, comme le fait qu’il puisse, déjà à cette époque, manger n’importe quoi :

« Sortaient aussi de chez Durham (…) du pâté de jambon qui était préparé à base de rognures de viande de bœuf fumé trop petites pour être tranchées mécaniquement, de tripes colorées chimiquement pour leur ôter leur blancheur, de rognures de jambon et de corned beef, de pommes de terre non épluchées et enfin de bouts d’œsophages durs et cartilagineux que l’on récupérait une fois qu’on avait coupé les langues de bœuf. » (p.147)

Dans la fabrique de chair à saucisses, il n’est pas rare de voir des rats partir au broyage ; il y a même des ouvriers qui disparaissent mystérieusement — un accident suffit à les faire entrer dans la préparation du « saindoux cent pour cent pur porc de chez Durham » … Ce qui est effrayant, dans ce livre écrit au début du XXe siècle, c’est la modernité de ce qui y est décrit, que ce soit sur le sort des animaux, les excès du capitalisme ou la nourriture industrielle.

Toute la famille parvient à trouver un travail, même si les journées sont longues, difficiles et mal payées. Jurgis, la fleur au fusil, se démène, sûr de sa jeunesse et de sa force que rien ne pourra arrêter. Dans les premiers temps, les membres de la famille décident, suite à une petite annonce, de devenir propriétaire d’une maison neuve, car ils estiment qu’ils ne verseront pas un loyer pour rien. Or le malheur les attend à chaque pas : la demeure s’avère être un taudis que les vendeurs avaient maquillé, les versements plus chers que prévus. Les hivers sont abominables, les étés insupportables, et chacun lutte pour sa survie. La Jungle est une terrible descente aux Enfers : on suit le destin de ces étrangers pleins de rêves, que la vie malmène, qui tombent malades, agonisent, mais continuent à garder espoir. Chaque moment heureux est suivi d’un échec cuisant : par exemple, Jurgis peut enfin se marier avec Ona ; ils ont un enfant, mais Ona est atteinte d’une métrite qui la fait souffrir et qui empire. Leur existence est truffée d’accidents, de trahisons, de tristesse. On s’attache à eux, mais on est miné par de telles horreurs qui feraient passer les personnages les plus misérables de Zola pour des nantis. Upton Sinclair nous fait voir tous les visages de la pauvreté humaine, mâchée, avalée par la grande ville industrielle qu’est Chicago. Il n’y a aucune verdure ; les gens vivent sur des tas d’ordures, marchent dans des rues insalubres. La mauvaise odeur, les maladies, la prostitution, l’alcoolisme font des ravages. Tout homme est destiné à mourir piteusement, même s’il lutte.

Et un jour, alors que sa femme Ona est morte en couches, éventrée par le bébé qui se présentait par l’épaule, que son fils qu’il chérissait tant a péri noyé dans un torrent de boue, Jurgis décide d’abandonner ceux qui restent. Il est tenté de quitter cette famille qui est devenue un véritable poids pour lui et cède à la tentation de l’évasion, pensant qu’il s’en sortira mieux seul. Pour montrer la force du socialisme qu’il défend, Upton Sinclair en vient à isoler cet homme qui, paradoxalement, sans prise de conscience individuelle, ne pourra pas s’en sortir. On songe aux futurs récits de George Orwell, Dans la dèche à Paris et à Londres ou Et vive l’aspidistra ! où l’on peut être témoin de la même misère, mais aussi de la même perspective de salut par la politique. J’ai lu La Jungle, paru d’abord en feuilleton dans le journal socialiste Appeal to reason, sans rien savoir de cet écrivain très investi politiquement. La force de son engagement est incroyable ; elle explose dans les cinquante dernières pages du livre qui vire au pamphlet socialiste. Le roman disparaît au profit d’un essai politique plein d’enthousiasme. Il n’est même plus question de Jurgis, le personnage principal, qui trouve enfin sa voie en se fondant dans la foule des activistes : le « je » se transforme en « nous ». Ce n’est pas le « nous » du noyau familial », mais celui du combat. Il faut s’oublier soi-même pour penser au monde. La misère et le malheur peuvent être vaincus, et le livre se termine sur cette clameur, cette illumination collective :

« Alors se rallieront à notre étendard tous les travailleurs outragés (…) ! Nous les organiserons, nous les disciplinerons, nous les conduirons à la victoire ! Nous briserons la résistance, nous balaierons tout devant nous et Chicago sera à nous ! Chicago sera à nous ! CHICAGO SERA À NOUS ! »

Céline Maltère
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