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Message  Kashima le Sam 24 Fév 2018 - 15:09

En dehors des indispensables, il y a aussi quelques livres qu'on peut lire, aimer ou pas.
Voici celui d'Elizabeth Crane, édité chez Phébus :

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Betsy dialogue avec sa mère défunte, Lois, qui fut une cantatrice de renom. Au fil des chapitres écrits à la deuxième personne, on découvre en parallèle la vie de ces deux femmes que vingt-cinq ans séparent : Lois est née en 1936 à Muscatine, dans l’Iowa. À vingt ans, elle épouse Fred, son professeur de musique, et elle entame une carrière de chanteuse d’opéra. Elle accouche de sa fille unique en 1961, l’une des deux narratrices de cette histoire, Betsy, la fille, double de l’écrivaine Elizabeth Crane.

On voit la mère et la fille évoluer à travers les souvenirs qu’elles ont l’une de l’autre, car personne ne se raconte directement dans cette autobiographie originale ; chacune se laisse inventer par son interlocutrice. Parfois, surtout dans les premières pages, on doit revenir en arrière, un peu perdu par ce tutoiement, pour savoir qui parle, et de qui. Mais une fois que le principe littéraire est compris et accepté, le lecteur devient témoin du déroulement de leur destin et il se laisse facilement emporter par l’histoire de ces deux femmes. En avance sur son temps, et sans être féministe, comme elle le dit, la mère de Betsy ose abandonner son mari pour vivre à New-York et favoriser sa carrière. Sa fille se rêve écrivaine, mais elle a du mal à trouver sa voie, que ce soit sur les plans amoureux ou professionnel : elle boit beaucoup, cherche l’âme-sœur sans jamais la rencontrer. Parfois, les histoires dérapent et laissent place aux fantasmes de chacune : « crois-tu que j’aie vraiment fait cela ? »

La mère et la fille disent ce qu’elles croient savoir de l’autre ; elles devinent aussi comment cette autre la perçoit. Mais, au bout du compte, c’est l’auteur qui se cache derrière les deux interlocutrices, et la mise en abîme est telle que ce livre apparaît comme une autobiographie singulière. Elizabeth Crane permet même à ses narratrices quelques libertés. Elle nous fait assister à la fabrication du roman, interrompant le récit par des dialogues extra-diégétiques. « La ligne de séparation entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas commence à être un peu floue pour moi. », dit l’un des personnages (p.265). Puisqu’un romancier peut tout se permettre, si Lois et Betsy s’imaginaient sœurs ? Si elles s’inventaient autrement ? Orphelines ? Créatrices de mode à succès ?

L’une des scènes fondatrices de la vie de Lois, c’est l’épisode où, enfant, elle joue avec une petite copine noire que son père, raciste, met à la porte. Cet épisode marquant de son existence sera exploité de nouveau plus tard dans le récit et permettra à l’auteur d’écrire « un mélange super-bizarre de science-fiction et de récit subjectif » (p.270), en donnant la parole à Betsy elle-même, qui viendrait du futur pour annoncer effrontément à son grand-père qu’il sera gouverné, en 2016, par un Afro-américain. Dans ce nouveau genre littéraire, tous les délires sont permis et l’on peut visiter à son gré les souvenirs en les rejouant sur un autre ton. Arranger la réalité, la rendre plus belle ou pas, c’est ainsi qu’on fabrique un livre.

L’un des passages étonnants du roman se déroule au moment du mariage de Betsy, quand elle est déjà quadragénaire. Sa mère est morte d’un cancer du poumon, elle qui vivait de son souffle et était reconnue comme l’une des plus grandes cantatrices de son temps. Pourtant, la défunte est présente le jour des noces, car les mères ont le pouvoir de revenir une fois, post-mortem, auprès d’un de leurs enfants. Bien que la situation soit triste, puisque ce subterfuge littéraire sert à faire revivre la mère tant aimée, l’auteur en profite pour créer une situation cocasse (la défunte, toujours aussi véhémente, vient régler quelques comptes avec son ex-mari, par exemple, ou avec sa fille qui l’a décrite comme « lunatique » dans un roman) et illustrer la « sci-fi-subjective », ce genre nouveau d’autobiographie, où l’on se permettrait de jouer avec les époques et les actions, où il serait possible, si on le décide, de changer de vie soudain et de partir très loin, à dos de baleine.

À la fin du livre, Elizabeth Crane donne un crédit supplémentaire à sa narration, en offrant au lecteur la possibilité de voir des photos d’elle et de sa famille, et ce moment est touchant pour qui a suivi ces deux destins. Elle dit avoir eu l’idée de ces points de vue croisés à la lecture d’un livre de Percival Everett, qui l’a beaucoup marquée. Elle fait part de la genèse du livre dans les dernières pages, en son propre nom, expliquant qu’elle n’a pas voulu trop fouiller les souvenirs et qu’elle a préféré laisser ressurgir le passé tel quel.

Avec Histoire vraie de nos vies formidables, Elizabeth Crane en est à son cinquième livre publié chez les éditions Phébus (dont on peut saluer la qualité formelle des ouvrages). La narration est vivante, même si les personnages restent rangés et les thèmes abordés très hétéro-normés… Le destin de la mère, qui est exceptionnel, n’est pas ressenti comme tel à la lecture. On la voit plutôt comme une femme difficile, souvent en conflit avec sa fille. On n’est jamais très surpris par les choix des narratrices, qui ne sortent pas beaucoup des sentiers battus et restent finalement un peu trop politiquement correctes. La nouvelle mode des dialogues sans tirets, usage rencontré dans de nombreux romans contemporains, est assez désagréable aussi. Passées ces quelques réserves, ce roman vers lequel je ne serais jamais allée de moi-même se lit avec plaisir.

Céline Maltère

Elizabeth Crane, Histoire vraie de nos vies formidables, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bruno Boudard, Phébus, janvier 2018, 324 p., 22 €


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