Infemmes et sangsuelles

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Infemmes et sangsuelles

Message  Kashima le Jeu 26 Oct 2017 - 7:22

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Frédéric Gaillard a de l’imagination comme on aime et nous entraîne dans des histoires folles et bien ficelées, dont le sujet est la femme — souvent fatale… Les nouvelles de ce recueil, primées pour certaines, ont été réunies récemment chez Lune écarlate, maison d’édition spécialisée dans la littérature de l’imaginaire.

Dans Infemmes et sangsuelles, nul doute que le lecteur sera tiré petit à petit du quotidien, le temps d’un rêve, d’une hallucination, comme cet homme d’affaires aux dents longues qui entrevoit dans le miroir de l’ascenseur l’horrible vie qui l’attend s’il succombe aux charmes de la jeune femme à ses côtés. C’est un cauchemar éveillé, un horrible songe au curare : paralysé, l’homme assiste impuissant à sa probable déchéance.

Frédéric Gaillard revisite des mythes littéraires et urbains : la statue de Pygmalion se retourne contre son créateur qui n’imaginait pas que l’étreinte lui coûterait sa vie d’homme ; violée et assassinée, la Dame blanche châtie les mâles libidineux, prédateurs à l’affût sur les routes de campagne au petit matin ; sœurs de Dorian Gray, les femmes qui refusent de vieillir passent un pacte avec le diable, comme la diva que le Malin écorche à chaque fois qu’elle devra se produire sur scène, pour garder sa fraîcheur et sa voix, ou Bella suçant la jeunesse de ses amants afin de conserver la sienne.

L’atmosphère se fait plus macabre, dans "Un doux besoin d’Ellébore", puisque le narrateur, employé de cimetières, s’éprend de l’une de ses mortes. Le nom de son amour est celui des fleurs de Toussaint qu’on associe à la folie et à la mélancolie. On sent que l’auteur a été bercé par les textes de Baudelaire et de Poe ; il explore le thème de l’amant nécrophile, volontiers fétichiste, en peignant un personnage de notre époque, obsédé par la mort, qui collectionne les bêtes momifiées et les insectes morts depuis sa tendre enfance.

"Un manteau de fou-rire" nous venge de la cruauté exercée sur les animaux que les riches et coquettes font assassiner pour leur fourrure : jouissif, le défilé des dépouilles fantômes qui reviennent pour arracher des morceaux de corps à la femme odieuse :
"Elle pouvait distinguer, luisants, les réseaux de veines et les muscles roses de l’animal, apparents comme le sont ceux des lapins sur l’étal du boucher. Mais ce n’était pas un lapin. Le corps était plus allongé. […] D’autres spécimens aussi hideux arrivaient en sautillant. (…) De la grande porte ouverte jaillissaient toujours plus de ces créatures parmi lesquelles elle crut reconnaître un renard et un agneau. Un serpent de près d’un mètre, privé de sa peau écailleuse, apparut sur le seuil." (p. 113)

Frédéric Gaillard aime véritablement les sorcières qu’il invente. Avec poésie, il exprime tout ce que l’on peut trouver dans la chevelure de Bérénice, un passé âpre, douloureux, qui l’a conduite à capturer les hommes : leurs rires et leurs pleurs se perdent dans ses cheveux emmêlés. Il nous conduit aussi dans l’antre de Mademoiselle Abigaël, plus que centenaire qui tient une laverie et s’occupe d’un drôle de linge : dans sa boutique, le lecteur voit se succéder des créatures fantastiques qu’il se plaît à reconnaître sans qu’elles soient nommées. Il existerait donc quelqu’un pour passer au lavage les voiles du Hollandais volant ou confectionner les vêtements de Dracula !

Ces personnages féminins font partie de notre quotidien. La malignité peut se nicher chez une simple écolière ou une toquée suicidaire. On ne sent à aucun moment l’esprit condescendant ou moralisateur d’un homme, même si l’on aurait voulu parfois que ces femmes soient un peu plus ambiguës. Et tout cela se termine de manière très lyrique : qui espère rencontrer l’amour ne sera plus à l’abri d’être emporté, au sortir d’une boîte de nuit, au fond des mers par un homme poulpe.
C’est Vieufou qui vous le promet.



Céline Maltère



Frédéric Gaillard, Infemmes et sangsuelles, Lune-Écarlate, juin 2016, 192 pages, 17 €

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