Terreurs anciennes - Maurice Level

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Terreurs anciennes - Maurice Level

Message  Kashima le Jeu 24 Aoû 2017 - 8:24


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Terreurs anciennes : Maurice Level

Les Anciens et les Modernes Roman
La rédaction 19/08/2017


Maurice Level (1875-1926) aurait écrit plus de mille cinq cents nouvelles, publiées principalement dans les journaux et revues. Mais n’ayant fait paraître que peu de recueils de son vivant, il est de ces auteurs oubliés dont on découvre avec plaisir l’œuvre grâce au travail de passionnés et d’anthologistes, tel Philippe Gontier qui réunit dans La Peur dix contes de cet écrivain méconnu — pourtant cousin de Marcel Schwob et de Claude Cahun, photographe androgyne célèbre pour ses clichés et textes hors-normes.

Dans les textes de Level, tout part d’une situation quotidienne plutôt banale : un homme entreprend un voyage en train, un couple se promène en ville… Nul besoin de créer des ambiances folles et particulières pour entraîner très vite le lecteur vers l’étrange. Ce couple, par exemple, est au premier abord attendrissant : une jeune fille est mariée à un aveugle dont elle a longtemps été la pupille ; son indigence l’a conduite, orpheline, à l’épouser. Et, peu à peu, le lecteur ressent la frustration de cette femme agacée par son mari bienveillant, mais vieux et impotent. L’envie de le voir disparaître la tenaille. Maurice Level nous laisse imaginer l’horreur de ce qu’elle envisage en attendant l’ascenseur :

« Les talons rivés au plancher, muette, le cou tendu, elle fixait tour à tour, de ses prunelles dilatées, la masse brune suspendue tout en haut, immobile… et l’inconscient condamné. » (p.20)

On devine déjà le malheureux aveugle écrabouillé, et sa jeune épouse libre d’aller retrouver son amant…

Car il est souvent question de maris trompés dans ces nouvelles fantastiques : « Le Fou » raconte l’histoire d’un homme qui conserve sous un globe une « main décharnée recouverte d’une peau ridée que dépassaient des ongles longs et très brillants » (p.26). Ce fétichisme n’est pas sans rapport avec les infidélités de sa femme. Dans « L’Allée », le mari tend un piège mortel à l’amant, sous les yeux de l’épouse adultère ; ou encore dans « Une Bonne Mère », l’infidèle est châtiée de manière cruelle puisqu’on lui laisse de la nourriture à volonté, mais une simple cruche d’eau qu’elle devra boire avec parcimonie.

Comme l’écrit Philippe Gontier dans les notes explicatives qui suivent chacun des contes, on ne peut s’empêcher de penser à Maupassant, à qui l’auteur fait référence en revisitant le thème de la main coupée, par exemple. On peut voir de nombreuses similitudes entre les deux écrivains. On pense aussi aux nouvelles de Poe (« Le Puits et le Pendule » avec « L’Aveugle », « La Chute de la Maison Usher » avec « La Bonne Mère »), surtout quand la science s’invite lors d’un voyage en ballon insensé (« Le Canard au Ballon » avec « À neuf mille sept cents mètres »), ou lorsque le bizarre prend sa source dans les balbutiements des technologies nouvelles (« Eureka » avec « On ?... »).

Maurice Level ne rechigne pas non plus à décrire les corps mourants ou maladifs, se plaisant à leur donner leurs couleurs morbides :

« Je soulevai la tête. (…) Presque verte à force d’être livide, elle n’avait plus rien d’humain. Un rictus extraordinaire avait tordu sa bouche, crispé ses lèvres où les dents s’étaient enfoncées — je dis bien enfoncées !... Ses yeux chavirés n’avaient plus de sclérotique, ou plutôt cette sclérotique complètement rouge, semblait suer du sang… Du sang ! il n’y avait plus que cela sur le bas du visage… Du sang ! » (p.69)

Et il fournit encore quelques détails destinés à faire grimacer le lecteur sensible.

La poésie de l’homme qui fait pousser des pierres, persuadé qu’elles sont vivantes (« Babel ») n’est pas sans rappeler furtivement Les Jardins statuaires de Jacques Abeille :

« Je ne suis pas le jouet d’une illusion, tout vit sous le ciel, tout vit et croît : les plantes comme les animaux, les pierres comme les plantes. Si l’on a toujours affirmé que la pierre était morte et ne grandissait pas, c’est que sa croissance est trop lente pour que notre regard imparfait en puisse suivre le progrès. » (p.79).

On lit aussi de belles phrases sous la plume de Maurice Level, et j’ai apprécié particulièrement le lyrisme qu’il place parfois à la chute : « et, mollement, comme une barque qui, sur une mer tranquille, vient se ranger à son amarre coutumière, quand les pêcheurs lèvent les rames, il s’arrêta, baignant dans une boue sanglante ! » (p.22)

La folie, thème cher aux écrivains du XIXème siècle, revêt de multiples formes dans ces textes courts d’un auteur dont on aimerait lire davantage de contes (voir la bibliographie de Jean-Luc Buard en fin d’ouvrage). On trouvera ces nouvelles inédites aux éditions de la Clef d’Argent, qui a publié récemment les récits macabres d’un autre écrivain méconnu du début du XXème siècle, Édouard Ganche.

Un petit plus très agréable : des médaillons, dessinés par Léo Gontier, agrémentent chaque nouvelle :

Céline Maltère

Maurice Level, La Peur et autres contes cruels, fantastiques et terrifiants, La Clef d’Argent, coll. « Terreurs anciennes », juin 2017, 120 pages, 9 €


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Kashima
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