Wittkop et les amantes mortes

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Wittkop et les amantes mortes

Message  Kashima le Mar 30 Mai 2017 - 19:59


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Wittkop et les amantes mortes

Message  Kashima le Dim 4 Juin 2017 - 18:43

Le Salon littéraire #1
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En 1972, Gabrielle Wittkop fait scandale en publiant Le Nécrophile, où elle raconte les amours peu ordinaires de Lucien N., antiquaire épris des cadavres. La vie de l’auteur sort aussi des cadres et du conformisme : elle est tondue à la Libération pour avoir fréquenté de trop près l’ennemi, un déserteur allemand homosexuel. Gabrielle Wittkop se marie avec Justus Wittkop avec qui elle restera toute sa vie. Leur union se termine par un double suicide à quinze ans d’intervalle. Pour avoir une idée de qui était ce personnage, César Birène dit qu’« elle pratiquait le végétarisme avec rage, l’individualisme avec philosophie et le lesbianisme avec misogynie. »

Le Vampire actif, maison d’édition associative née en 2007, dont le catalogue traduit un goût prononcé pour les beaux textes, publie, quarante ans après sa première édition, Litanies pour une amante funèbre, un recueil de trente-et-un poèmes illustrés par des collages inédits de Gabrielle Wittkop. Sa parution en 1977 chez l’éditeur italien Cegna était accompagnée de photographies d’Irina Ionesco, photographe connue pour avoir mis en scène sa fille Éva dans des poses lascives et macabres durant les années soixante-dix.

L’un des points communs entre ces poèmes écrits en vers libres, c’est la déclaration d’amour d’une femme à ses mortes : filles perdues de Mytilène, enfouies sous les terres de Sapphô, pourrissantes et mangées par les vers ; mère dont le masque mortuaire est là pour cacher les ravages posthumes ; héroïnes bibliques et médiévales… Ces femmes sont aimées, escortées dans l’au-delà par la poétesse psychopompe qui chante leur beauté funèbre. Gabrielle Wittkop revisite, par exemple, la légende de la Lady de Shalott à qui le poète anglais Alfred Tennyson avait consacré un poème. Cette jeune femme, contemporaine de Lancelot, était condamnée à ne jamais voir la réalité en face ; elle ne pouvait la contempler qu’à travers un miroir : « Je suis la Dame de Shalott / Et quatre miroirs dans mes yeux / Et huit et seize et l’infini… » Gabrielle Wittkop en fait une tisseuse arachnéenne, prisonnière de son propre reflet. Hérodiade, princesse juive incarnant la pureté et la virginité intouchable chez Mallarmé, devient sous sa plume une créature monstrueuse, couverte d’écailles et marchant vers les abattoirs. On croise aussi Koré, la jeune fille de Déméter, kidnappée par son oncle Hadès et condamnée à vivre sous la terre six mois de l’année : « Koré des verrous et des chaînes, / Les chemins souterrains résonnent de ma peur / Et, serpent, mon Hadès se love en ta prunelle. » Le collage montre une femme cyclopéenne : la queue d’un serpent-dragon part de sa prunelle, et sa gueule s’ouvre sur un abîme.

Chez Gabrielle Wittkop, l’amour ne prend pas fin avec la mort : l’auteur chérit ses mortes, les honore à travers des vers qui continuent à les faire vivre quand d’autres les grignotent. Le poème « Mais la terre… » est une déclaration à celle qu’elle a aimée et aime encore : « Ma belle, je t’aurais aimée, dis-tu, / Mes artères, coraux, le disent, /

Le diront peut-être, le diront / Dans cent ans, dans mille ans, / Quand rien ne restera, / Mais la terre et la terre et la terre et la terre… »

La fusion du corps et de la nature, la cendre, la poussière perpétuent le désir. On retrouve cette idée dans « Voix » : les racines, la mer, les asticots se délectent des amantes funèbres. « J’écoute le souffle des galaxies / Et la pluie millénaire / Et la terre et la nuit / Et ta cendre et ma cendre / Dans le vent dispersées. » Il y a aussi ce lis « (jailli) du tombeau des amantes » dans un poème à l’érotisme morbide : vergetures, purulence, larves qui sucent les os alors que la fleur se dresse comme un phallus « vers le sein de l’amante ».

La morte amoureuse, c’est aussi la blanche Ophélie à qui l’auteur élève un tombeau et qu’elle pare d’une tiare, d’une étole, de cothurnes, d’un masque blanc et de gants glacés, mais à qui elle dédie pour oraison funèbre « quelque chant obscène. »

La mort de l’amante provoque un surcroît d’érotisme. Dans « Venus lipitina » (« lipitinus » semble être un néologisme formé à partir du latin « lippitudo » qui désigne une inflammation oculaire), les yeux de l’amante sont malades et chassieux. La poétesse regarde ses paupières fermées et cousues, ses doigts, ses pieds, et rêve du moment où elle touchera ce corps, quand « la reine nécrophore entre (ses) seins pondra ». La déliquescence, le flétrissement et les odeurs de charogne n’annulent pas le désir, mais l’amplifient.

Gabrielle Wittkop est seule capable d’aimer ces amantes qui se disloquent. L’atmosphère gothique est peuplée d’abbesses, de nonnes, d’empoisonneuses et de « filles de Lilith » qui errent au Père Lachaise. L’auteur n’est pas pour rien, comme l’écrit Éric Dussert dans la préface des Litanies, l’héritière de Sade, de Baudelaire ou de Rollinat. L’auteur elle-même anticipe ce moment où elle deviendra cadavre : elle décrit ce futur corps flasque et rongé, n’hésitant pas à employer des images qui évoquent toute l’horreur du pourrissement à venir : le « cerveau » sera « une huître corrompue », la « gorge sera gonflée d’algues de peau », dit-elle dans « Quand je serai… ».

La dizaine de collages avait été réalisés par Gabrielle Wittkop pour un projet autour de la figure de Madeleine, cette Marie Madeleine qui fut la première à voir le Christ ressuscité : « Au sépulcre, j’ai trouvé / Le Parfait Amour », écrit-elle dans le poème « Maria Magdalena. Cet amour est parfait, achevé, immuable, éternel. Plus rien ne pourra déraciner les amantes que l’auteur exhorte à revivre en ces termes si poétiques : « Refleurissez, mortes de Mytilène, / Aux nocturnes calices des reines de Lesbos. »

Trente-et-un poèmes d’amour et de mort à découvrir avec délectation dans la collection « Les Échappées » du Vampire actif.

Céline Maltère

Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre, Le Vampire actif, 66 pages, 20€
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