Sous un ciel infini... Marlen Haushofer

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Sous un ciel infini... Marlen Haushofer

Message  Kashima le Dim 19 Mar 2017 - 8:44

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Peu de livres de Marlen Haushofer ont été traduits en français. Quand on a lu [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], livre si doux et si puissant, on a envie de tout découvrir.
Au fil des lectures, le lecteur se rend compte des obsessions, des thèmes chers à Marlen Haushofer : forte présence de la nature (paysages souvent alpins), rapports étroits avec les animaux, regard méfiant et étonné sur les hommes.
L'écriture est belle, reflète très souvent un état intérieur intense, comme celui de la narratrice dans Le Mur invisible, mais comme celui aussi de la femme Dans la Mansarde ou de la petite fille Meta dans Sous un ciel infini.
Que ce soit à "je" ou dans un point de vue interne 3e personne, on accède aux pensées qui fusent de ces narratrices. Le rêve, la rêverie, ont une très grande importance dans leur monde.


Dans la Mansarde :

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D'un dimanche à l'autre, nous allons suivre la vie quotidienne de la narratrice. Mariée à Hugo, un gentil époux qui s'intéresse beaucoup aux livres de guerre et dont la vie est très réglée, la femme mène une existence plutôt ordinaire. Elle a deux enfants, Ferdinand et Ilse. Le garçon a quitté la maison.
En apparence, tout est lisse, mais les choses bouillent à l'intérieur. Elle aime depuis toujours se réfugier dans la mansarde, son lieu intime, où elle dessine et tente de créer un oiseau qui ne donnera pas l'impression d'être seul au monde. On retrouvait déjà l'idée de cet oiseau sous la forme d'une corneille albinos dans Le Mur invisible, oiseau rejeté par les autres.
Chaque jour, elle reçoit les pages d'un ancien journal qu'elle a tenu autrefois, quand elle était atteinte de surdité et qu'elle passait sa convalescence dans une maison de garde-forestier, au cœur des montagnes. Là encore, on retrouve les paysages et l'atmosphère du Mur invisible, même si c'est dans une moindre mesure.
Autour d'elle, il y a le personnage de la baronne, à qui elle rend visite régulièrement mais à contre cœur : ce qui l'unit à cette femme, c'est qu'elle se soit blottie contre elle lors d'un bombardement. La vieille femme et laide et folle. La narratrice en a peur, mais va la voir quand même. Elle évite de lui offrir des fleurs :

"Quand on a affaire à des tempéraments meurtriers, on ne leur offre ni fleurs ni animaux."

Elle reçoit aussi la visite d'une gentille femme, très propre sur elle, dont la vie de famille semble parfaite. Il y a d'autres personnages, la figure imposante de la conseillère, sa belle-mère qui l'a toujours détestée.
Quand elle se replonge dans son passé à travers les pages du journal, on apprend comment elle a croisé dans la nature un être à l'apparence et au comportement très anormal, avec qui elle a passé un pacte : ce solitaire a besoin de parler, de cracher tout ce qui le tourmente et, comme elle sourde, elle se rend dans sa cabane, s'assoit en face de lui et le voit s'égosiller. Ces rencontres sont troublantes, voire terrifiantes. On se dit que ce peut être un assassin, un violeur... Je l'imaginais sorti de La colline a des yeux.
Le contraste entre le rythme fade des journées (ménage, cuisine...) et ce qui se passe intérieurement met en valeur la complexité de cette femme en qui le lecteur pourrait se reconnaître.

Le livre commence (et finit) sur la vision d'un arbre à travers la fenêtre de la chambre :

"Mais ce qu'il y a de plus merveilleux dans cet arbre, c'est qu'il peut absorber et éteindre les désirs. Non que j'aie encore des souhaits particulièrement ardents, mais je connais tout de même des inquiétudes, des désagréments et des accès de mauvaise humeur. L'arbre les extrait de mon être, les niche dans les fourches de ses branches et les recouvre de balles de nuages blanches jusqu'à ce que tout se dissolve dans la fraîcheur humide."

Le rêve est très présent. Il fait surgir de nombreuses images (encore plus dans Sous un ciel infini) :

"Je rêve beaucoup en ce moment de villes en ruines et de paysages d'où les êtres humains ont disparu et où ne se dressent que des statues lépreuses. Je vais alors d'une statue à l'autre, elles me regardent du fond de leurs orbites vides. Elles peuvent me voir et ne s'offusquent pas de ma présence près d'elles."


Et sur la mort :

"On n'évolue pas en cercle. D'un point incandescent, on pénètre dans la chaleur rouge puis dans le froid bleu et plus tard encore dans le crépuscule gris, avant de s'éteindre dans les ténèbres de la nuit."


Sous un ciel infini :

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L’habileté de ce livre est de parvenir à faire grandir Meta, la narratrice (3e personne) sans qu'on s'en rende compte. On accède à absolument toutes ses pensées, ses rêves de petite fille, on voit le monde à travers son regard, on passe d'un âge à l'autre comme ça. Tout se fait dans la continuité, comme dans la vie.
L'histoire commence peut-être avec la conscience de l'enfant, quand, à deux ans, elle est placée au fond d'un tonneau : elle a fait une bêtise et les "géants" l'ont punie. Le lecteur est au fond de ce tonneau avec elle, il voit, il sent, il pense avec elle. Chaque détail prend un importance démesurée dans les yeux de cette petite fille qui parle et caresse les pierres, s'occupe son chien pomme de pin. La magie est que tout prend vie et qu'elle nous entraîne dans le monde merveilleux de l'enfance, avec ses questions, ses interrogations, dans un style qui n'a rien de naïf et ne se laisse pas aller à la facilité. Je n'ai jamais lu quelque chose de tel sur l'enfance. C'est incroyablement réussi.

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La vie se déroule à la campagne avec la mère, le père et le petit frère Nandi.
Les peurs enfantines, les emballements de l'imagination, les injustices sont vécues à travers les yeux de cette petite fille très attachante. Elle aime grimper aux arbres, lire les "classiques" ; elle est curieuse, voudrait en savoir plus car elle sait que les adultes lui cachent beaucoup de choses. Son père a peu d'autorité sur elle : elle l'admire, adore écouter ses histoires de campagne de Russie.
Meta voit le monde en grand, avec ses yeux d'enfant, elle lui donne vie.
Il y a aussi la triste condition des animaux, le chien Shlankl que le père "corrige" à cause de ses fugues, les cerfs et chevreuils qui sont dépouillés après la chasse et surtout, la mort du cochon qui occupe quelques pages très fortes et très justes :

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"Meta raconte à Nandi que le cochon est au ciel, tout du moins son âme invisible. Elle sait que c'est un mensonge. Aucun ciel ne peut succéder à de tels râles d'agonie."

"Il n'y a pas lieu, devant un cochon mort, de se croire d'une étoffe supérieure."


Je retiendrai particulièrement les histoires liées aux animaux, comme celle du loup qui voudrait rencontrer un humain et suit les conseils du renard : mais, comme dans Le Mur invisible, l'homme est porteur du mal ; celle de la poule blanche qui suit partout Meta et qui, une fois la petite fille en pension, finit dans l'assiette avec des "nouilles" parce qu'elle ne mangeait plus à cause du départ de Meta. C'est d'une cruauté ordinaire...

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"La marche du monde est vraiment injuste car on se fait enfermer pour un vol de pommes, mais on peut, en toute impunité, égorger un cochon."

Est-ce qu'en grandissant, les rêves et le merveilleux s'estompent? À quoi tient la perte...?
Marlen Haushofer part de l'idée que l'enfant fait un avec le monde ; grandir, c'est mettre peu à peu de la distance entre lui et vous. De ses deux ans et demi à son entrée dans l'adolescence, on suit Meta en se rendant compte des changements infimes. Comme dans le Mur invisible, le lecteur sait que qqch der tragique se prépare. Il sait même comment cela va finir, mais cela n'enlève rien à l'intensité de la révélation.
Les dernières lignes font l'effet de ces moments où on tente de se représenter l'infini ou la mort. D'une lucidité désespérante.



Liste des livres traduits en français (vingt à trente ans plus tard!) :


   Le Mur invisible, Actes Sud (1985) (ISBN 2868690505) (date d’origine : 1963)
   Sous un ciel infini, Actes Sud (1989), traduit de l'allemand par Miguel Couffon (ISBN 9782868694171) (date d’origine : 1966)
   Dans la mansarde, Actes Sud (1987), traduit de l'allemand par Miguel Couffon (ISBN 9782868691804) (date d’origine : 1969)
   La cinquième année, Actes Sud (1992), traduit de l'allemand par Miguel Couffon (ISBN 9782868697837)
   La Nuit, Actes Sud (1994), traduit de l'allemand par Miguel Couffon (ISBN 9782742701148)
   La Porte dérobée, Actes Sud (1988), traduit de l'allemand par Liselotte Bodo (ISBN 9782868692580)
   Nous avons tué Stella, Actes Sud (1995), traduit de l'allemand par Yasmin Hoffmann (ISBN 9782742705078)
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Nous avons tué Stella, Marlen Haushofer

Message  Kashima le Sam 15 Avr 2017 - 8:34

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La narratrice de ce court récit n'est pas très différente des autres livres de Marlen Haushofer : la quarantaine, mariée, deux enfants (un garçon et une fille). On ne peut s'empêcher d'y voir à chaque fois un reflet de l'auteur elle-même. Ici, le mari, c'est Richard, un homme pour qui aimer, c'est posséder. Il est avocat et trompe souvent sa femme. Anna est très proche de son fils aîné, Wolfgang, moins de la petite Annette. Mais c'est une vie de famille bien ordinaire. Comme dans les autres livres de Marlen Haushofer, la narratrice est une contemplatrice. Elle passe ses journées à la maison, souvent à la fenêtre. Dans Le Mur invisible, une corneille blanche la ramenait à sa solitude ; on retrouve ce motif de l'oiseau dans Dans la Mansarde puisqu'elle est incapable d'en dessiner un qui ne donne pas l’impression d'être seul au monde. Dans Nous avons tué Stella, elle remarque un oisillon qui pleure dans un tilleul, sous sa fenêtre : sa mère viendra-t-elle le chercher? Il est encore une fois très symbolique de ce qui se trame dans ces lignes. En quelques mots, Anna a accepté de prendre chez elle, le temps de l'année scolaire, la fille d'une amie qu'elle n'aime pas, Louise. Stella vit "à côté" de la famille, retirée dans sa chambre. Elle ne lit pas, ne leur ressemble pas. Elle est terne. Un jour, il vient l'idée à Anna de la rendre plus belle. Mais le loup est déjà dans la bergerie, et il s'appelle Richard...

"Ô Stella, toi que des centaines de petites racines chérissent et retiennent dans la terre humide, combien ma mort est-elle plus définitive que la tienne."

Le récit raconte comment cette jeune fille en est venue à se jeter sous un camion.
Richard transpire l'égoïsme et l'orgueil, et la narratrice, dont le prénom n'est cité qu'une fois, fait preuve d'une lâcheté incroyable. Passive devant la tragédie à laquelle elle assistera sans jamais intervenir, elle reste enfermée dans sa petite vie bourgeoise, ennuyeuse et (presque?) ratée...
Et tout cela est raconté avec froideur.

"Jamais d'ailleurs je n'ai retiré la moindre satisfaction d'un triomphe, triompher me plonge généralement dans l'embarras, parfois même dans une vague tristesse qui me tourmente. Peut-être cela vient-il de ce que mon triomphe implique la défaite d'un autre en qui je me transforme et dont il me faut alors partager la souffrance."
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La cinquième année, Marlen Haushofer

Message  Kashima le Dim 14 Mai 2017 - 14:13

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La Cinquième année est un recueil de nouvelles de Marlen Haushofer, republié en 1986 chez Classen et par Actes sud en 1992.
Titre original : Schreckliche Treue (première publication en 1968).
La première nouvelle donne son titre à l'ensemble, et elle rappelle immédiatement l'histoire de la petite Meta dans Sous un ciel infini : Marili est orpheline. Elle vit à la campagne, au creux des montagnes, avec un grand-père et une grand-mère aimants. Elle est dans sa "cinquième année" et nous parle du monde avec ses yeux de petite fille (toujours dans un point de vue interne 3e personne qui impose une légère distance avec le personnage sans nous en éloigner). Le lecteur vit avec Marili une année, d'un hiver à l'autre. Il y a l'adoration pour le grand-père qui l'emmène souvent avec lui pour travailler (par exemple, faire le cidre) ; pour la grand-mère qui a perdu ses quatre enfants et dont Marili perçoit, malgré les cheveux encore très noirs et pleins de jeunesse), la tristesse qui ne s'effacera jamais.
Marili fait souvent des cauchemars : le crapaud qu'a tué Rosa, la servante, revient la hanter et lui cause beaucoup de peine. Elle voit aussi cette petite souris piégée, et dont la mort était perceptible à cette petite goutte de sang sur le museau. Marili est proche de la nature et des animaux. La première fois qu'elle se bat avec un grand, c'est qu'il venait de lui dire qu'il irait peut-être noyer des chatons, parce que "c'étaient les siens". . Le temps passe, dans cette nature jamais hostile. Le mal vient toujours de l'homme... On retrouve cette atmosphère déjà présente dans Sous un Ciel infini et dans Le Mur invisible, livre dans lequel elle prend toute sa force.

"Quelle consolation de savoir que tous les animaux allaient au ciel ! La troupe infinie des poules auxquelles on avait tranché la tête, des veaux qu'on avait égorgés et des chevaux et des chiens morts de vieillesse ! Le pauvre crapaud devait y être également."


La deuxième nouvelle, "Le Rat", reprend cette image du rongeur avec du sang pour le nez. Mais la mort, cette fois-ci, est pour la femme allongée sur son lit d'hôpital :

"La mort avait revêtu pour elle une apparence nouvelle. Ce n'était plus un squelette ou un ange noir ; c'était un petit rat au long museau souillé de sang."

Cette femme est rongée par la maladie, elle a cinquante ans. Son mari, près d'elle, tente de faire bonne figure, mais elle sait - tout comme elle sait que sa sœur et lui se sont sans doute rapprochés durant son absence... Cette femme lâche prise peu à peu, se détache de ce monde. Un souvenir lui revient sans cesse : quand elle avait douze ans, sur la balançoire, ses camarades lui criaient "Saute!" pour qu'elle se retrouve dans le foin. Au seuil de la mort, ces mots reviennent... "saute!", et le rat continue de creuser dans son ventre.

"Les Ogres" est la troisième nouvelle. Elle se passe dans un compartiment. Un homme est attiré irrémédiablement par une jeune fille (d'environ 14 ans) qui se trouve face à lui dans le wagon. Il lutte contre ses pensées étranges, tente de s'expliquer le pourquoi de cette attirance soudaine : non, cela ne peut être sexuel ; il a lui-même une fille de son âge. Mais alors, qu'est-ce que c'est? Quatre autres personnes s'installent dans le compartiment et trois d'entre elles, dont une femme, semblent avoir la même avidité pour cette jeune fille qui ne remarque rien, regarde sa paume, ses genoux. On salive, on se crispe... Ses ogres envient-ils son innocence et sa jeunesse?



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