"Mundus est fabula"

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas

"Mundus est fabula"

Message  Kashima le Ven 10 Juin 2016 - 18:50

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]

Patrice Dupuis est l'auteur de nouvelles parues à La Clef d'Argent. Selon un principe qui lui est cher, ses recueils sont composés de trois textes, accompagnés d'un prologue et d'un épilogue.
Voici celui de Dans le désert et sous la lune que je trouve particulièrement beau :

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]

Murmure de Soupirail est paru en 2013.
Ce qui lie les trois nouvelles est le dérèglement de la Nature sous toutes ses formes, même humaines. Dans "Bleu falaise", Guillermo, peintre à la recherche du bleu idéal, constate un matin que quelque chose a changé au-dehors. Affolé, il rentre chez lui où il vit avec Marie, et il réalise son meilleur tableau à l'aveugle.
cf. l'exergue du prologue que l'on retrouve dans ce récit :
"On devrait crever les yeux aux peintres comme on le fait aux chardonnerets pour qu'ils chantent mieux" (Picasso)

Les couleurs ont disparu, tout a viré au grisâtre partout. Partout? C'est ce que le lecteur se demande car Marie perçoit encore la couleur dans des vitraux, comme Guillermo. Cette grisaille est-elle l'annonce de la folie des hommes? Arrivé à la boulangerie, Guillermo est violemment pris à parti par Louise et son affreux mari le boulanger (sa longue description est très réussie, il est abominable!). Ils n'en démordent pas : Guillermo, l'étranger, est suspect. C'est peut-être lui qui a fait le coup et a fait disparaître les couleurs. Et là, la tension monte. Les villageois, que le couple connaît très bien et dont certains sont des amis, voire des semblables, se transforment, laissent jaillir leur haine. Guillermo est la bête à abattre! On sombre dans l'horreur d'un lynchage qui m'a rappelé celle de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] où un jeune aristocrate, Alain de Monéys, pris pour un Prussien à la suite d'un malentendu, est molesté par des habitants du village, puis torturé et mis à mort dans des conditions de brutalité inouïe. L'humanité se quitte et se livre à l'obscénité.
Cette nouvelle est glaçante car elle montre l'aveuglement de la foule :

"Suffit-il de la conjonction de ces trois facteurs - faux prophète, événement inouï et faiblesse de l'autorité - pour que l'odeur du sang nous fasse retrousser les babines, pour que l'instinct du prédateur remonte du fond des âges, affine notre odorat, rende notre vue de chasseur à l'affût si perçante qu'elle finisse par nous aveugler?" p.58
Tellement intemporel...

Le fantastique est un prétexte à la poésie : les couleurs n'ont peut-être pas vraiment disparu mais, grâce à ce fait, l'auteur installe le trouble. Il nous fait voir aussi qu'il n'y a pas besoin d'un régime dictatorial pour que soient commises des atrocités : Guillermo a échappé aux geôles (chiliennes, cubaines?) de ses tortionnaires, et c'est dans un paisible village français en bord de mer qu'il sera torturé.
A signaler : la couverture bleue est une peinture de l'auteur lui-même...


"La montre d'Héloïse" raconte un autre dérèglement : celui du Temps. Les minutes, les heures se décalent. L'humanité peu à peu se déphase au point que les gens ne vivent plus dans le même espace. De la même manière que dans "Bleu falaise", le fantastique est là pour parler d'autre chose, autrement. Ici, la question est philosophique : comment Pierre pourra-t-il vivre son amour avec Héloïse s'il ne peut faire concorder les aiguilles?


Enfin, dans"Mémoire d'une page blanche", Patrice Dupuis raconte le destin d'un Juif allemand qui ne veut pas croire que l'horreur est possible. Il vit en Autriche et a encore beaucoup d'illusions sur l'être humain. En quelques pages très réalistes (et qui ne déparent pas les récits que j'ai pu lire sur la déportation et les camps), on voit comment Ludwig vieillit trop vite, par la perte de ceux qui l'aiment et dans l'indifférence générale. La nouvelle, très sombre, nous ôte tout espoir : comme Guillermo qui pensait avoir échappé à ses bourreaux, Ludwig est rescapé des camps de la mort, et ce sera sur ses trottoirs familiers de Vienne qu'il mourra, comme un clochard dont on ne veut pas écouter la mémoire.

L'ensemble est très bien écrit. Pas besoin de simagrées contemporaines pour se donner du style! Patrice Dupuis maîtrise.

A découvrir ! [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Voir l'article fleuve de l'impressionnante Poulpy!
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]


Dernière édition par Kashima le Mer 20 Juil 2016 - 20:11, édité 7 fois (Raison : pas)

Kashima
Alchimiste

Nombre de messages : 6270
Date d'inscription : 29/09/2008

Revenir en haut Aller en bas

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut

- Sujets similaires

 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum