Joyce, le setter anglais

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Joyce, le setter anglais

Message  Kashima le Dim 28 Déc 2014 - 19:20

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Dès les premières pages, impossible de lire sans pleurer. Le chien, âgé de 14 ans, est le narrateur. Il se sent vieillir, n'est pas dupe de ne plus être le même. Il nous raconte son amour pour Elle, sa maîtresse : ses absences, ses attentions, sa cohabitation avec le vieux chat Opium...

“J’ai une théorie sur les préférences qui régissent notre affectif. Je crois, je suis même sûr, que nous avons tous une personne, La personne à laquelle nous appartenons aveuglément. Nous acceptons tout d’elle. Par exemple, pour moi, Elle seule peut récupérer, dans ma gueule, un os que je suis en train de ronger. C’est comme ça. J’ai choisi une fois pour toutes de me donner à Elle.”

Le livre n'est jamais mièvre ; la parole donnée au chien est belle, poignante et pleine d'intelligence. On voit se dérouler la vie de la maison, le temps passe à travers le regard de ce chien. Par cette vision décalée, la nostalgie se fait encore plus forte : les filles ont quitté la maison, elles qui ont grandi avec Joyce :

"Elles ont grandi, m'ont laissé derrière elles, mais chaque fois qu'elles reviennent ici, c'est dans mon cœur de chien qu'elles dansent."

Elle, jamais nommée la "maîtresse", aime tellement son chien... On le sent par ses gestes et par ce que perçoit l'animal. On reconnaît la vie avec son propre chien dans les réactions, réflexions du setter anglais : scènes de lavage, où le chien revient de ses promenades sale et puant et où il se soumet, pour faire plaisir à sa maîtresse, au rituel du bain ; scènes d'instants paisibles, où le chien et sa maîtresse regardent la campagne qui se réveille...

"Autant le dire: je suis contre la chasse. Je déteste l'idée de courir derrière un animal. Courir, oui ! mais la truffe au vent, le corps telle une flèche, pour la beauté du geste, la liberté entrevue."

La tristesse est là, mais le livre n'est pas larmoyant. Il y a aussi beaucoup de passages amusants, surtout quand Joyce se fait des réflexions sur la gent féline :

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On assiste aux folies de Joyce, à sa joie de vivre jusqu'à ce que la vieillesse l'immobilise peu à peu, et il en a conscience. Opium, son compagnon qui dort souvent contre lui, remarque avec pudeur son déclin qui le renvoie au sien.
Il n'y a pas de dialogue de bêtes, mais le monologue intérieur de ce setter anglais, membre à part entière de la famille et témoin de la vie qui passe.

"Je termine ma vie sans encombre majeur. Pas de pourrissement intérieur, pas de plaie ouverte, pas de désordre physiologique. Non, l'aspect général peut faire illusion. C'est de sécheresse et de rouille que je meurs. C'est plus discret, mais ça fait mal."


Catherine Guillebaud est directrice de collection chez Arléa et elle est l'auteur de plusieurs romans parus au Seuil, sauf Dernière Caresse chez Gallimard.


Dernière édition par Kashima le Lun 29 Déc 2014 - 8:51, édité 3 fois

Kashima
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Re: Joyce, le setter anglais

Message  Kashima le Lun 29 Déc 2014 - 8:44

"Dernière caresse", de Catherine Guillebaud : coeur de chien

LE MONDE DES LIVRES | 25.06.2009 à 11h01 | Par Monique Pétillon

"Les bêtes auraient-elles moins peur parce qu'elles vivent sans la parole ?", demande Elias Canetti dans Le Territoire de l'homme. Catherine Guillebaud - auteur de quatre romans - a placé cette question en exergue de Dernière caresse, l'émouvant récit des derniers jours d'un vieux chien. Elle y a fait passer "cette lumière profonde et doucement triste" que Francis Jammes perçoit dans le "regard des bêtes". C'est d'abord le monologue prêté à un chien aimé, qui évoque les Dialogues de bêtes de Colette, pour l'empathie, le naturel, la gourmandise. Mais l'élégance du style et l'acuité de l'analyse en font un admirable "Tombeau", imprégné par la lecture des mémorialistes et des moralistes.

Le quotidien de Mastic des Feux mignons, un setter anglais noir et blanc, rebaptisé Joyce du nom d'un prédécesseur (un "contresens géopolitique" !), mais généralement appelé "le chien", est un "quotidien normal de chien normal" - soupes, sucres, promenades, siestes, câlins - "et tout ça à hauteur de chien, c'est-à-dire à 50 centimètres au-dessus du sol". Si le parc est son domaine, aucune pièce de la maison ne lui est interdite. Hostile à la chasse, il est "pour la cohabitation tranquille des espèces, une sorte d'idée de paradis terrestre où chacun aurait sa place". Il partage sa panière avec le vieux chat Opium. Il est cependant très jaloux des chevaux, et déteste les moutons qui réveillent en lui un sursaut de sauvagerie.

C'est à travers son regard canin qu'on découvre la maisonnée, et surtout "Elle" ("Je crois, je suis même sûr que nous avons tous une personne"), sa maîtresse, qui saurait soigner une ménagerie entière. Une fidélité aveugle a conduit le chien à adopter ses partis pris, à citer ses expressions, esquissant ainsi son portrait. "Et puis qui, mieux que moi, peut vous parler d'Elle ?" Ensemble, ils aiment, assis sur une marche, regarder le jour se lever. C'est en compagnie du setter qu'"Elle" a apprivoisé cette maison très ancienne - une demeure trop pleine d'objets et de souvenirs - jusqu'à ce qu'"Elle" mette au monde deux filles qui y ont appris à marcher, avec le chien pour compagnon de goûter. "Elles ont grandi, m'ont laissé derrière elles, mais chaque fois qu'elles reviennent ici, c'est dans mon coeur de chien qu'elles dansent."

Les filles sont parties : "C'est ce qu'Elle appelle la roue du temps." Les fêtes de naguère, les visites se font plus rares. "Les chiens auraient-ils une mémoire ?" Leur vie brève les rapproche trop vite du "carré des âmes enfuies", où les chiens disparus dorment sous la pelouse. "Pourtant, j'ai été un jeune chien. Il n'est pas si loin le temps où, ivre d'espace et de lumière, je passais mes journées dehors, sillonnant le parc en tous sens. (...) Je savais tout : le retour des huppes dans le pigeonnier, le chant du loriot annonciateur du printemps, la sarabande crépusculaire des loirs dans les grands chênes." Qui ne ressentirait l'écho poignant de ces évocations élégiaques ? Comment ne pas avoir un coup de coeur pour cette histoire de maison et de saisons qui, ne pouvant être dédiée à un chien, "n'est pour personne" ?


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Kashima
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