De l'intérieur

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De l'intérieur

Message  Kashima le Mer 3 Déc 2014 - 14:11

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En 1924 est paru le premier roman d'un auteur qu'on a oublié depuis : Emmanuel Bove. Mes amis est un livre assez étrange. Son style est simple (phrases courtes, vocabulaire courant...), mais ce qui s'y passe vaut le coup d'être lu.
En une phrase, on pourrait résumer le livre ainsi : c'est un homme qui est très seul et a comme idée fixe d'avoir des amis.

La solitude est le thème central de ce livre. La particularité est que le narrateur est très peu attachant : il se regarde beaucoup, calcule ses faits et gestes ; ses rapports avec autrui manquent de spontanéité. Victor Bâton est centré sur lui-même. Son désir de rompre la solitude est quasiment vain pour de nombreuses raisons : il s'entiche très (trop) vite ; son imagination s'emballe. Quand il croise une femme, il se voit déjà vivre en ménage avec elle.

Le roman est construit en chapitres qui portent le nom des amis potentiels. A la lecture, on se dit que, si cet homme est si seul, cela s'explique. Jamais naturel, il se dédouble en présence d'autrui : "celui-ci m'aime", "celui-là va m'aimer", "je suis comme ci", "je dois lui paraître cela". Il est pris aussi de pulsions qui lui portent préjudice : par exemple, à la gare de Lyon, il rencontre M. Lacaze, un industriel qui lui donnera rendez-vous le lendemain chez lui. Cet homme aime aider les pauvres et, quand Victor Bâton a refusé la pièce qu'il lui tendait pour le payer de son aide (il lui avait porté sa valise, à sa demande), M. Lacaze a été intrigué par un tel individu. Au rendez-vous du lendemain, il lui donne cent francs pour qu'il s'achète un complet et se présente à son usine pour obtenir un travail. Il faut dire que Bâton a du mal à trouver un emploi car il est blessé de guerre et reçoit une petite pension. Quant à faire de M. Lacaze un ami, il a quand même compris que ce ne serait pas possible. L'idée lui vient un soir, subitement, d'aller attendre la fille de l'industriel à la sortie du Conservatoire. La jeune fille de bonne famille l'ignore mais répète tout à son père. Dans la tête de Victor Bâton, il s'est dit qu'il pourrait lui plaire. Le narrateur se voit toujours mieux qu'il n'est en réalité car à nous, lecteurs, il paraît sale et égocentrique.

“Dans mon lit, quand j’entendais sonner minuit, j’étais certain qu’elle pensait à moi.”

"Cette femme n’était pas élégante, à cause de ses pieds ; mais il suffit qu’une femme me regarde pour que je lui trouve un charme."

Victor Bâton se met intérieurement en scène. C'est vraiment étrange d'avoir cet accès direct à sa conscience. L'écriture parvient à nous faire ressentir ce qui se passe dans cet esprit ordinaire et dérangé, car il s'agit bien d'une folie ordinaire, qui n'a rien de dangereuse pour autrui, mais qui enferme le héros dans une solitude de plus en plus profonde.
C'est vraiment ce qui m'a plu dans le livre, cette précision psychologique, cette perception des vices humains, vus de l'intérieur.

"J’avais un mal de tête violent. Je songeai à ma vie triste, sans amis, sans argent. Je ne demandais qu’à aimer, qu’à être comme tout le monde. Ce n’était pourtant pas grand-chose.
Puis, subitement, j’éclatais en sanglots.
Bientôt, je m’aperçus que je me forçais à pleurer.
Je me levai. Les larmes séchèrent sur mes joues.
J’eus la sensation désagréable qu’on éprouve quand on s’est lavé la figure et qu’on ne se l’est pas essuyée."

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Emmanuel Bove, né le 20 avril 1898 à Paris 14e où il est mort le 13 juillet 1945 dans le 17e1, est un écrivain français, connu également sous les pseudonymes de Pierre Dugast et Jean Vallois.

Kashima
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