La Bâtarde (1964)

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La Bâtarde (1964)

Message  Kashima le Ven 23 Mai 2014 - 17:13

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Violette Leduc connaît le succès sur le tard avec La Bâtarde.
Elle raconte tout, de son enfance à ses premiers pas en écriture, poussée par Maurice Sachs. Le film Violette commence d'ailleurs aux dernières pages de La Bâtarde, avec le marché noir et les premiers écrits, quand Violette part en voyage avec l'écrivain Maurice Sachs, homosexuel dont elle est éprise (elle aimera du même amour Jean Genet et Jacques, dont elle parle tant dans La Chasse à l'amour). A force d'entendre rabâcher les histoires sur sa mère, il lui conseille de consigner tout cela par écrit.

“Je ne serais pas rassasiée s’il me parlait pendant dix mille ans, je ne serais pas écoeurée si la nuit durait vingt mille ans.”

Premiers mots échangés avec lui :

“Que pensez vous de l’amour?
- Beaucoup de bien et beaucoup de mal. Et vous?”


Sachs lui dit, un jour qu'il est alité et qu'elle s'inquiète pour lui, à Paris :

“Apprenez, ma chère enfant, que rien n’est grave. On ne peut même pas mourir de faim. Retenez-le. Ma maladie? J’aime : voilà ma maladie.”


Avant de connaître Isabelle, Violette éprouve ses premiers émois pour Aline :

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Il y a eu Isabelle (avec de très beaux passages érotiques, encore plus forts que dans Thérèse et Isabelle) :

“Dès que j’avais trouvé mon nid dans le lit froid, je l’oubliais, mais si je m’éveillais, je la cherchais pour la détester.”

“Les lèvres entrouvrirent les miennes, mouillèrent mes dents. La langue trop charnue m’effraya : le sexe étrange n’entra pas. J’attendais absente et recueillie. Les lèvres se promenèrent sur mes lèvres. Mon coeur battait trop haut et je voulais retenir ce scellé de douceur, ce frôlement neuf. Isabelle m’embrasse, me disais-je. Elle traçait un cercle autour de ma bouche, elle encerclait le trouble, elle mettait un baiser frais dans chaque coin, elle déposait deux notes piquées, elle revenait, elle hivernait.”

“Je voulais que, serrée sur mon coeur béant, Isabelle y pénétrât. L’amour est une invention harassante. Isabelle, Violette, disais-je en pensée pour m’habituer à la simplicité magique des deux prénoms.”

“Je voudrai ce qu’elle voudra si les pieuvres paresseuses me quittent, si dans mes membres cesse le glissement des étoiles filantes. J’espère un déluge de rochers.”

“J’aimais : je n’avais pas d’abri. Je n’aurais que des sursis entre nos rendez-vous.”

“Elle embrassait ce qu’elle avait caressé puis, de sa main légère, elle ébouriffait, elle époussetait avec le plumeau de la perversité. La pieuvre dans mes entrailles frémissait. Isabelle buvait au sein droit, au sein gauche. Je buvais avec elle, je m’allaitais de ténèbres quand sa bouche s’éloignait. Les doigts revenaient, encerclaient, soupesaient la tiédeur du sein, les doigts finissaient dans mon ventre en épaves hypocrites. Un monde d’esclaves qui avaient même visage que celui d’Isabelle, éventaient mon front, mes mains.”

“Le doigt royal et diplomate avançait, reculait, m’étouffait, commençait à entrer, vexait la pieuvre dans mes entrailles, crevait le nuage sournois, s’arrêtait, repartait.”

“Je me refusais à la moindre pensée, ainsi elle pourrait s’endormir aussi dans ma tête vide.”

“J’étais folle d’amour pour ce nouveau visage d’Isabelle : du flou.”

“J’exigeais d’elle l’impossible. Il y a des êtres qui sont notre plus grand risque.”


Les pages qui m'ont le plus touchée sont celles où Violette raconte sa rupture avec Hermine (Hermine qui était Cécile, rencontrée dans Ravages, et qui fut Denise Hertgès, son amour après Isabelle).
Leur rencontre a lieu à l'école alors qu'Hermine est surveillante. Leur liaison va être découverte et Hermine mutée.


“Isabelle, Hermine, mes candélabres lorsque je pars dans la crypte de la folie.”

“Le nom de son village, une preuve de printemps dans les mois à venir.”

“J’ai marié mes doigts avec les cheveux d’Hermine. L’amour. Les barreaux du temps tombèrent en poussière plusieurs heures.”

“Je devais devenir une putain : elle voulait être une martyre.”

Hermine prend soin d'elle, fait tout pour la rendre heureuse mais...

“J’étais lasse. J’avais besoin d’elle et j’avais besoin de l’hiver pour le sommeil de la terre.”

“Je t’en supplie. Je ne veux rien savoir. Sois heureuse chaque fois que tu peux l’être.”



Une fois qu’elle l'a vraiment perdue, Violette voudrait la retenir... Hermine est amoureuse d'une autre.

“Je pleurais d’amour pour elle, elle me reprochait mes larmes. (…) Ses désirs ressemblaient à des adieux.”

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“Toute une vie était finie. Je serrais contre moi une femme sans bras. Une aveugle, une sourde, une muette. Reconquérir. J’y croyais et croyais aussi que les larmes sont des armes. (…) J’aurais eu une chance : la gaieté, parce que la gaieté est un piège. Je ne calculais pas. Je m’élançais vers elle avec les défroques de notre passé. J’aurais voulu la perdre que je ne l’aurais pas autant perdue. Plus elle détestait mes supplications, mes lamentations, mes délectations, plus je m’y vautrais.”

“J’avais pleuré du matin au soir pour qu’elle m’aime comme elle m’avait aimée.”


“Si je la questionnais longtemps, je récoltais toujours la même réponse :
- À quoi je pense? À sa bouche.
Je maudissais sa franchise.”



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“Aimer, ne plus aimer, recommencer d’aimer le même être. L’amour, ce n’est pas une usine.”

“Non, lecteur, ma douleur n’est pas fabriquée. Je m’efforce d’éclaircir cette bouillie de désespoir lorsque Hermine me quitta. Nous souffrons, après nous nous aidons du vocabulaire.”

“Partisan de la métempsycose. Hermine est sur mon buffet, Hermine est une anémone au milieu du bouquet.”

“Pour se soulager avec ce qui a été, il faut s’éterniser.”

“J’avais travaillé jour et nuit à notre rupture, maintenant j’opérais sur mes ruines.”

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Il est question de ses premiers métiers en tant que secrétaire dans des maisons d'édition, la chance des rencontres, du hasard qui la mèneront à l'écriture...

Elle reprend aussi son histoire avec Gabriel (Marc dans Ravages), son mariage (raté) avec lui :

“J’ai soif d’un mariage-express dans un western.”

Ce qui est intéressant quand on a lu les autres livres, c'est cette réécriture de faits connus, vus sous d'autres angles. Elle passe sous silence des choses déjà dites ou les redit, avec d'autres prénoms, d'autres décors aussi, et on est au coeur de l'écriture romanesque autobiographique.

“- Tu le revois quand?
- Jamais. Tu seras gentil?
- Je serai comme j’étais.
- Tu me quitteras?
- Évidemment je te quitterai.
- Tu veux que je meure?
- Je n’ai pas le temps.”


La première fois qu'on la lit, c'est parce qu'elle a écrit des textes pour des journaux. Premières palpitations d'écrivain (le bonheur, la fierté, la peur d'être lue). L'inquiétude de ne pas savoir s'y prendre aussi :

“On me lit, donc on me lira. On me sort, on me promène, on me serre près de la chaleur de l’aisselle. O morsure lorsque je m’approchai.”


“A la rigueur je pourrai me jeter dans la Seine si je ne peux pas inventer la première phrase.”


Et toujours de beaux éclats de poésie dans sa prose :

“Quand rencontrerai-je un cyclope? Je l’aimerai. Je lui présenterai un miroir, je lui dirai : Je vois deux roses dans le miroir. Je t’en prie, regarde : c’est toi, c’est moi.”

“Soulier, je t’enseignerai la ferveur.”

“Je ne me marierai pas! Je serai libraire!”

“Je vivotais pour l’ascension d’un moucheron sur la vitre, pour la débandade solitaire d’une araignée.”

“Quels élancements
j’ai trente-deux dents malades sur le coeur”

“Tête de veau, coloris de la flanelle claire, toute languide tête de veau couchée sur la verdure du tripier, prête-moi ton sommeil, prête-moi l’extase de ta bouche fendue.”

“Ce soir je me désole, ce soir je me désolerai parce que je ne comprends pas la philosophie.”

“Les mots, les idées entrent et sortent comme des papillons. Ma cervelle… graine de pissenlit au gré du vent.”

“Je suis ainsi : un frisson dans les feuillages, une anémone qui s’effeuillait, un insecte qui se débattait pattes en l’air, un corbeau qui sautillait dans un désordre de labour et de fumier, un crépuscule incendié, tout cela prophétisait plus sûrement que les journaux.”

“Je plantais un mort, j’arrosais un mort, je surveillais un mort, je couvrais un mort les soirs de gelée… Qu’est-ce que j’ai récolté? Un homme-fleur. Il y a de l’amour dans chacun de ses pétales, c’est une vibration de lumière même si tout à coup le soleil prend sa retraite.”

“Notre idylle est publique. Nous n’avons rien à nous dire, rien à nous confier, rien à déclarer.”

“J’avais des astres pour doigts de pied.”

“Va, mésange, va becqueter ma prose à l’ombre du siphon.”

“Je vieillis donc je vis : mes linceuls sont argentés dans l’écorce de l’arbre qui meurt.”

“Est-ce qu’on demande à une ordure si elle a honte?”

“Le poème qui gonflera ma gorge jusqu’à la grosseur d’un goitre sera mon poème préféré. Que je ne meure pas avant que la musique des astres me suffise.”

“Salut la nuit, encore une journée bien remplie. Et la Violette s’en va se coucher dans sa robe de statue.”

“La discussion philosophique est la terre promise que je n’attendrai pas. Ce que je ne comprends pas me fascine.”

“"Vous irez de guêpier en guêpier", m’a dit une amie en tirant les cartes. Voyance de qualité.”

“Le dimanche je me promènerai seule, je puiserai mes larmes aux sources, aux rivières, je mordrai au fruit de mes désolations.”

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Message  Kashima le Sam 17 Jan 2015 - 10:18

“Après sa fuite, je dus rendre en monnaie de souffrance ce qu’elle m’avait donné.”
—   Violette Leduc, inédit de La Bâtarde, à propos de la rupture avec Hermine

A propos du succès de La Bâtarde :
“Le malheur, c’est la grandeur. Etre une ombre, c’est être grand. Une ombre, c’est le soir qui descend.” (Radioscopie, 1970)

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Message  Kashima le Sam 7 Fév 2015 - 10:09

“Nous aimons sous d’autres traits ceux que nous avons aimés ou bien sous d’autres traits nous commençons de chérir ceux que nous aurions dû chérir. Rien ne change, tout se transforme.”

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Re: La Bâtarde (1964)

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