Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

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Rien ne s'oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

Message  Invité le Sam 21 Déc 2013 - 21:46

"Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre.
Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence."


D'emblée, la femme de la couverture est belle. Sa blondeur sage, le col roulé noir, la cigarette à la main… un sourire à peine esquissé et puis ce regard, que
vise-t-il ? Vers quel horizon se porte-t-il ?
Oui, d'emblée on est séduit par cette femme, et le titre du récit, Rien ne s'oppose à la nuit, finit de l'enfermer dans un mystère éternel.
Cette femme, c'est la mère de l'auteur, une mère particulière, comme elles le sont toutes pour leurs enfants.




Avec Rien ne s'oppose à la nuit, Delphine de Vigan enquête sur une femme mystérieuse, bipolaire, fragile qui s'est donné la mort : sa mère.

Exprimer les sentiments contrastés, les forces passionnelles et les tensions destructrices qui circulent à l’intérieur des familles est une gageure, surtout s’il s’agit de sa propre histoire, des moments intenses vécus par sa propre mère et auprès d’elle : les exemples sont innombrables et les modèles écrasants. Mais l’écriture authentique ne connaît qu’un seul impératif : l’exigence intérieure. La découverte, cinq jours après sa mort, du cadavre de sa mère, qui souffrait de troubles bipolaires et d’un cancer, et la question posée par son fils : «Grand-mère... elle s’est suicidée en quelque sorte ?», ont ainsi poussé Delphine de Vigan, après cinq romans très remarqués, à relever le défi, à entreprendre cet exercice d’autobiographie et d’investigation dans la mémoire et les archives familiales, à construire l’environnement littéraire lui permettant de faire renaître Lucile, issue d’une fratrie de neuf enfants, réunis par des parents hors de toute mesure, dans le pire comme dans le meilleur.

Delphine de Vigan parvient à ce que «rien ne s’oppose à la nuit», comme le promet le titre emprunté à une chanson de Bashung, à ce que l’ombre recouvre tout, à ce que le livre révèle tous les secrets de famille, y compris celui qui résonne comme un coup de tonnerre au mitan du livre et bouleverse les perspectives. Mais elle n’oublie aucune trouée de bonheur, elle montre la force des liens tissés entre tous les membres de cette famille qui se resserre autour de ses malades et de ses morts, et l’aptitude de la maison de Pierremont à demeurer le centre, le lieu où les générations persistent à se rassembler pour quelques heures.

«Ma famille, annonce Delphine de Vigan sur la quatrième de couverture, illustre comme tant d’autres familles le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence.» Ce pouvoir d’anéantissement, elle en a souffert dans sa chair et dans son esprit. Elle revient brièvement sur ses années d’anorexie, sujet de son premier livre, Jours sans faim, et raconte une scène qu’elle y avait omise : son psychiatre avait provoqué un déferlement salvateur d’émotions en la forçant à s’asseoir sur les genoux de sa mère, elle-même dans une grande déréliction psychique, et en obligeant Lucile à lui donner un mouchoir pour absorber ses larmes. La mère s’était alors «arrachée des profondeurs pour retrouver un semblant de vie [en étant replacée] avec violence dans son rôle» protecteur. L’amour avait de nouveau manifesté sa force, permettant de traverser les pires épreuves, même la culpabilité que l’auteur d’un tel livre éprouve sans cesse, choisissant ici de l’avouer et de faire partager ses doutes au lecteur.

Rien n’est sûr. Pas même la négation du noir. Dans la dernière page, Delphine de Vigan revient sur la citation du peintre Soulages placée en exergue : «Mon instrument [n’est pas] le noir, mais cette lumière secrète venue du noir», qui confère au livre son singulier pouvoir d’attraction






Il s'agit du regard d'une fille qui porte le souvenir de sa mère, comme un testament, comme l'exécutrice légale d'une vie bleue-noire.
Il y a des couleurs dans ce récit. Je me suis rappelé Rimbaud avec ses correspondances. Bleue-noire, comme la musique de Bashung qui donne son titre au roman. Bleue-noire comme cette palette de couleurs qui s'impose à moi quand je pense à Lucile, racontée par sa fille. Bleue-noire la vie brûlée par les deux bouts. Bleue-noire comme la culpabilité et la souffrance, et ces épisodes terribles, qu'on lit en s'accrochant aux pages, le vertige accaparant le lecteur comme au bord d'un gouffre d'incompréhension.
Il est de ces récits qui n'entendent pas se laisser résumer. Que dire ? C'est l'exposé-discussion de toute une famille, un matriarcat imposant, une fourmilière de personnalités, joyeuses et débordantes, tristes et heureuses, et au milieu se dresse, lumineuse, la figure de Lucile.
J'ai eu du mal, longtemps après sa lecture, à trouver les mots pour en parler, et je les cherche encore. Je sais juste que j'ai une tendresse immense pour ces personnes qui ne savent pas comment vivre. Et l'on peut avoir toutes les meilleures raisons du monde d'être heureux et comblés, il y a de ces failles qui ne s'expliquent pas comme on le voudrait. Il est de ces failles qui font la beauté et la sensibilité des gens les plus intéressants. Mais qui font aussi leur malheur, ainsi que celui de leur entourage.
J'ai de l'indulgence pour ces failles, qui sont la marque des gens incapables de vivre dans ce monde sans ressentir l'inexplicable poids de toutes les misères humaines. Il n'st pire souffrance que celle qui ne trouvent pas de source rationnelle aux yeux des autres. Comprendre Lucile est la quête de l'auteur, comprendre et se pardonner, lui pardonner peut-être.
Lire ce récit m'a heurtée, parce que je me suis reconnue, toutes proportions gardées, dans quelques traits de Lucile. Cette incapacité à vivre, ces brusques bouffées d'espérances et de folie, avant de mieux sombrer, autant de raison de lui porter la même indulgence que j'ai à mon égard.
La différence, c'est peut-être que j'essaie de changer deux ou trois petites choses, pour ne pas laisser le galion sombrer totalement.
Un récit d'amour pour la Mère, comme la littérature nous en offre quelquefois.

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