Wolfgang Hildesheimer, artiste et écrivain juif allemand

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Wolfgang Hildesheimer, artiste et écrivain juif allemand

Message  Invité le Sam 16 Nov 2013 - 21:20

Wolfgang Hildesheimer fut l'un des personnages clefs de la vie culturelle et littéraire dans l'Allemagne d'après-guerre. Il a souvent répété, comme un postulat, que le monde est une fiction tirant sa substance du processus même de son invention. Dans un univers de duplicité et de duplication, où les écrans, les images, les paroles et les interprétations se superposent et se substituent à la réalité, Hildesheimer fut ainsi l'un des premiers à poser la question : "La réalité existe-t-elle encore ?". Dans son théâtre où l'histoire elle-même est mise en doute, les paroles se figent sur un appel, un éclat de rire ou un coup de hache décapitant une reine. Fidèle aux déclarations de son retentissant discours La Fin des fictions, il a arrêté d'écrire en 1981 pour se consacrer au dessin et à la peinture.



Né le 9 décembre 1916 dans une famille juive de Hambourg, fils d’un ingénieur-chimiste, Wolfgang Hildesheimer fut dans cette ville l’élève de la célèbre école Oldenwald. En 1933, sa famille émigre en Angleterre, puis en Palestine où on le met en apprentissage chez un menuisier.
    En 1937, Hildesheimer retourne à Londres où il étudie le dessin et suit une formation de décorateur de théâtre. Il revient en 1940 en Palestine où il passe toute la durée de la guerre en gagnant d’abord sa vie comme professeur d’anglais, puis comme officier de renseignement auprès du gouvernement britannique.
    En 1946, il est nommé interprète au procès de Nuremberg, et participe à la rédaction du procès-verbal officiel. À la fin du procès, il s’établit en Bavière, au bord du lac de Starnberg, et commence à exposer et à vendre ses toiles.


Wolfgang Hildesheimer (Hans Asper Pinx), 1971 (une exposition lui est consacrée actuellement jusqu'au 13 décembre "Wolgang Hildesheimer und die bildende Kunst" à la Bayerische Akademie der Schönen Künste, Munich)

Son travail graphique accompagnera toujours son activité d’écrivain, qui, à l’en croire, n’aurait commencé qu’en 1950. En 1952, les brèves et mordantes Lieblose Legenden (titre que l’on pourrait traduire par Légendes cruelles) révèlent pourtant déjà un auteur accompli, doué d’un rare talent de satiriste dont le regard critique témoigne d’une rupture avec la culture occidentale telle qu’elle s’était définie avant la guerre, contestant toute possibilité de retour au statu quo ante. L’œuvre de Hildesheimer sera dès lors celle d’un écrivain qui, comme tous les auteurs marquants de sa génération, dresse le constat de la faillite des valeurs humanistes impuissantes à garantir le monde contre la barbarie, mais que son immense culture littéraire, musicale et picturale, pousse à interroger malgré tout les œuvres du passé pour chercher en elles ce qui, par-delà le désenchantement contemporain, résiste à la perte du sens : œuvre tissée de références, de citations (cachées ou non), d’échos, de reprises ironiques ou d’hommages aux génies admirés (les pages visionnaires consacrées aux Variations Goldberg de Bach dans Masante en sont un magnifique exemple).


Treffen der Gruppe 47 in Berlin, 1962: Günter Grass, Heinz Friedrich, Walter Höllerer (Le Groupe 47 était un groupe d'écrivains de langue allemande créé en 1947 et actif jusqu'en 1967 ayant eu une importance considérable pour le renouveau de la littérature allemande d'après-guerre)

Dans les années cinquante, Wolfgang Hildesheimer prend part aux réunions du Groupe 47 sans véritablement y adhérer ; il se méfie aussi du moralisme de Heinrich Böll et demeurera toujours indépendant de tous les mouvements littéraires. Dans les années soixante, c’est avant tout par le théâtre et les pièces radiophoniques qu’il connaît le succès, au point que son image en restera durablement marquée ; son premier roman, Paradies der falschen Vögel (traduit en français en 1969 sous le titre L’Oiseau-Toc), a pourtant conquis un large public lors de sa parution en 1953, mais il restera aussi son seul livre à mériter véritablement l’appellation de « roman ». Hildesheimer y poursuit sa critique virulente des liens entre l’art et le pouvoir et sa dénonciation du rôle idéologique de la culture en montrant un faussaire remarquablement doué qui parvient à créer de toutes pièces, dans un petit État imaginaire, l’œuvre du grand peintre classique qui manque à l’histoire du pays : grâce au faussaire, on dispose désormais d’un maître dont on peut se recommander pour prouver la vigueur du génie national.



Une autre particularité de Wolfgang Hildesheimer est d’être le seul auteur allemand à avoir formulé, dans ces mêmes années, une philosophie de l’absurde que l’on peut rapprocher de celle de Camus, notamment dans ses Frankfurter Vorlesungen de 1967. Il s’en détachera dans une certaine mesure par la suite. On croit aussi, souvent, déceler chez lui l’influence de Beckett, mais les influences qu’il a réellement subies sont probablement plus secrètes : Joyce, avant tout, mais aussi Djuna Barnes, dont il traduit en 1971 Le Bois de la nuit, et le surréalisme français.
    C’est dans son œuvre romanesque que Hildesheimer révèle pleinement toute la force de son écriture, une écriture qui veut donner à entendre le silence d’après Auschwitz tout en dénonçant les tentatives de rationalisation, de quelque inspiration idéologique qu’elles soient, qui animent les discours intellectuels à ce propos et risquent de faire de la Shoah un objet de pensée ordinaire. Tynset (1965, traduit en français sous le titre Voyage nocturne) et Masante (1973) sont les deux amples monologues romanesques qui haussent Hildesheimer au rang des plus grands prosateurs allemands de l’après-guerre : sans renoncer au ton satirique des premiers textes, son écriture s’y enrichit d’une dimension nouvelle, celle d’un lyrisme épuré, tout en veillant à déjouer sans cesse l’illusion romanesque dans un cadre pseudo-autobiographique. La narration brouille à tout moment les cartes de la fiction et de la réalité pour mettre en question la capacité du langage à atteindre la vérité de l’expérience et de l’Histoire.



En 1966, Wolfgang Hildesheimer reçoit le prix Büchner, la plus prestigieuse distinction des lettres allemandes. Passés les deux livres majeurs, les publications se raréfient ; l’écrivain revient aux arts graphiques, développant notamment la pratique « humble » du collage qu’il portera à un degré extrême de virtuosité. Mais l’œuvre littéraire se poursuit dans l’ombre, avec de nombreux textes fragmentaires que révélera l’édition complète publiée chez Suhrkamp dans les années quatre-vingt-dix. Hildesheimer se consacre aussi à des travaux marginaux par rapport à sa vocation première, mais d’un grand retentissement : une biographie non conformiste de Mozart qu’il publie en 1977 (c’est paradoxalement en France son ouvrage le plus connu) et une autre du baron de Marbot qui paraît en 1981 (traduit en français en 1984). Vers la fin de sa vie, Hildesheimer, retiré du monde, s’est encore signalé par quelques prises de position en faveur de la protection de la nature qui s’expliquent peut-être davantage par le contexte allemand que par la logique interne de son œuvre. Deux adaptations de ses pièces dues à Michèle Jeanvoine sont alors diffusées sur France Culture : Sur les rives de la Plotinitza (pièce radiophonique de 1954) en janvier 1983 et L’Empire du dragon (comédie en trois actes de 1955) en mai 1985. La découverte de son œuvre théâtrale en France se poursuivra après sa mort avec la traduction par Pierre Deshusses de La Victime Hélène, une comédie de 1959 qui est probablement son chef-d’œuvre au théâtre.
    Wolfgang Hildesheimer est mort en Suisse le 21 août 1991. La parution de ses Œuvres complètes au lendemain de sa mort, qui révèle un nombre considérable d’inédits et rassemble, outre des poèmes écrits entre 1939 et 1984, de nombreux articles de critique littéraire, musicale et picturale, a fait figure d’événement littéraire. Elle a permis de prendre la véritable mesure d’un artiste doué d’une puissance d’analyse exceptionnelle, capable d’écrire aussi bien sur Edgar Varese que sur Leopardi, et dont les œuvres majeures, notamment Masante, ont trouvé leur forme définitive à travers un nombre considérable d’esquisses et de réélaborations successives. Les études sur Hildesheimer n’ont cessé de se multiplier depuis lors.


La Victime Hélène & de Marie Stuart, "Théâtre", Circé, Wolfgang Hildesheimer

HELENE. Bonsoir Mesdames ! Bonsoir Messieurs !
Je voudrais vous parler - de moi et de la guerre de Troie.
Je suppose que vous avez tous une idée de ce que fut la guerre de Troie. [...] Mais comme toutes les vérités historiques, cette version n'est qu'à moitié vraie, et de ce fait complètement fausse. Il est faux de rendre les dieux responsables de tout ce qui est arrivé d'humain et d'inhumain. Cela voudrait dire que nous ne sommes que des marionnettes entre les mains des dieux, et donc exempts de toute faute. Or le fait est que nous sommes tous coupables - moi y compris. Bien que pour une part minime !
Je vais vous raconter la vraie histoire et m'en remettre encore une fois à la postérité pour qu'elle juge de l'importance de ma faute. Mais je voudrais d'abord faire un rapide portrait de mon époux Ménélas.

L'histoire de la guerre de Troie revisitée, un pan du mystère levé (la géopolitique, c'est parfois si simple !), un ton - faussement ?- léger pour correspondre à l'appellation "comédie", pourtant l'inextricable condition humaine, en filigrane bien révélé, la teinte de tragique... mais, n'est-ce pas là le propre de l'existence ? "La guerre de Troie n'aura pas lieu"... Nous savons tous que si, quelles que soient les bonnes volontés qui voudraient l'empêcher mais, savons-nous bien quelle en est la raison ?


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