Frankenstein

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Frankenstein

Message  Kashima le Ven 14 Juin 2013 - 7:39

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Certains classiques ont donné naissance à des personnages si connus qu'on en oublie de les lire! Mary Shelley, femme du poète, a écrit en 1816, alors qu'elle séjournait près de Genève, Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Alors qu'on a des images toutes faites de la créature, qu'on a imaginé la relation entre le savant et le monstre qu'il crée (pour moi, c'était des images de laboratoires, de savants fous...), on est véritablement surpris à la lecture de Frankenstein : c'est une oeuvre romantique, écrite à la première personne, avec des récits qui s'enchâssent et qui laisse libre cours aux sentiments. L'oeuvre n'appartient pas au genre fantastique, elle n'en utilise pas les ressorts.
Tout commence par les lettres d'un certain Walton à sa soeur : cet homme a décidé de parcourir le monde, il est en quête de l'inconnu, voudrait réaliser de grandes choses et, pour cela, il a amarré un bateau vers les régions polaires. Lors de son expédition, il fait monter à bord un homme très fatigué, Victor Frankenstein, qui va lui raconter son histoire.

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Dans sa jeunesse, passionné par les sciences, Frankenstein a réussi à fabriquer un être vivant. Contrairement à tout ce qu'on imagine, la fabrication de cet être, sa naissance, la technique pour lui donner vie sont très peu développés. On a plutôt les sentiments du jeune homme, son affolement, sa peur dès qu'il se rend compte de ce qu'il a fait, au point que la créature disparaît dès qu'elle naît. Victor Frankenstein rejette sa créature à partir du moment où il est parvenu à la créer. C'est ce rejet qui est le fondement de tout le roman et qui donne sa psychologie au "monstre". En quête de ses semblables humains, il se voit rejeté sans cesse. Il est rempli du désir d'aimer, d'être aimé, apprend très vite tout seul le langage, mais fait l'expérience de la méchanceté humaine.
Las de ces mauvais traitements, il demande à son créateur de lui faire une fiancée à son image : il jure de quitter l'humanité avec elle et de ne plus commettre le mal (qu'il a commis, animé par un sentiment de colère et de vengeance à l'égard de l'humanité).


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La personne la plus humaine, dans ce roman, c'est la créature : Victor est lâche, c'est un passionné dont la passion se retourne très vite contre lui, par sa propre faute. Comme tout héros romantique, il pleure beaucoup sur sa condition, clame son amour pour sa famille Elisabeth, mais maudit, au nom de sa morale, sa créature.

Le monstre, obligé de faire le mal pour attirer l'attention des hommes, finit par tenir ce discours final, qui fait rejaillir la faute de ses crimes sur une humanité aveugle à son encontre :

« Ah ! telle n’est pas la réalité, telle n’est pas la réalité », interrompit-il ; « et pourtant, telle doit être l’impression que vous transmet ce qui semble être le sens de mes actes. Je ne cherche cependant point de compagnon de misère. Jamais il ne me sera donné de susciter la sympathie. Quand je la cherchai d’abord, c’était l’amour de la vertu, les sentiments de bonheur et d’affection dont mon être débordait, que je voulais faire partager à un autre. Mais maintenant que pour moi la vertu est devenue une ombre, et que bonheur et affection se sont changés en un désespoir amer et hideux, quel sentiment voudrais-je faire partager ? Il me suffit de souffrir dans la solitude tant que dureront mes souffrances ; je sais bien qu’à ma mort, l’horreur et l’opprobre pèseront sur ma mémoire. Jadis, ma fantaisie se repaissait de rêves de vertu, de gloire et de joie. Jadis, j’espérai dans mon illusion rencontrer des êtres capables de me pardonner ma forme extérieure, et de m’aimer pour les vertus que j’étais en mesure de manifester. J’étais nourri de pensées élevées d’honneur et de dévouement. Mais, aujourd’hui, le crime m’a dégradé au-dessous de l’animal le plus bas. Nul crime, nulle haine, nulle cruauté, nulle misère n’existent qui puissent se comparer aux miens. Quand je parcours la liste effrayante de mes actes, je ne peux retrouver en moi cette même créature dont l’esprit contenait les visions sublimes et transcendantes de la beauté et de la majesté du bien. Mais c’est ainsi que vont les choses : l’ange déchu devient un démon du mal ! Et pourtant, même cet ennemi de Dieu a, dans sa désolation, des compagnons et des amis : quant à moi je suis seul !

« Vous qui appelez Frankenstein votre ami, vous paraissez connaître mes crimes et mes malheurs. Mais parmi les détails qu’il vous a donnés, ne figure pas la somme des heures et des mois de souffrance que j’ai subis, émacié par des passions impuissantes. Car tout en détruisant ses espérances, je ne satisfaisais point mes propres aspirations. Elles ne cessaient jamais d’être ardentes et douloureuses ; sans cesse, je cherchais l’amour et l’amitié, et je ne rencontrais que le mépris. N’y avait-il pas là une injustice ? Dois-je donc passer pour le seul criminel, alors que l’humanité entière a péché contre moi ? Pourquoi ne haïssez-vous point Félix qui chassa son ami de sa porte en l’outrageant ? Mais non, ce sont là des êtres vertueux et immaculés ! Quant à moi, le misérable et l’abandonné, je ne suis qu’un être abortif, digne de mépris, d’être frappé, foulé aux pieds ! Mon sang bout encore aujourd’hui au souvenir de cette injustice !

« Mais il est vrai que je suis un criminel. J’ai assassiné des êtres exquis et faibles ; j’ai étouffé l’innocent dans son sommeil, étranglé celui qui n’avait jamais fait aucun mal, ni à moi-même, ni à aucun autre être vivant. J’ai voué à la souffrance mon créateur, l’exemple choisi de tout ce qui, parmi les hommes, est digne d’amour et d’admiration. Je l’ai poursuivi jusqu’à cette ruine irrémédiable. Il est là devant moi, blanc et froid dans la mort. Vous me haïssez ; mais votre abhorrence ne saurait égaler celle avec laquelle je me regarde moi-même. Je considère ces mains qui ont exécuté le crime ; je pense à ce cœur qui en a conçu l’image et j’aspire à l’heure où ces mains rencontreront mes yeux, où cette image ne hantera plus ma pensée.

« Ne craignez pas que je sois désormais l’instrument du crime. Mon œuvre est presque complète. Il ne faut ni votre mort, ni celle d’aucun homme, pour terminer la série de mon être et accomplir l’acte nécessaire, mais la mienne seule. Ne pensez pas que je mette quelque lenteur à consommer ce sacrifice. Je vais quitter votre navire sur le radeau de glace qui m’y a amené, et faire route vers l’extrémité la plus septentrionale du globe ; je rassemblerai moi-même mon bûcher funéraire, et je réduirai en cendres ce corps misérable, pour que les restes n’en puissent donner aucune lumière au malheureux poussé par une curiosité maudite qui voudrait créer un autre être semblable à ce que j’ai été. Je vais donc mourir. Je ne sentirai plus les tortures qui me rongent, je ne serai plus en proie aux désirs insatisfaits et pourtant inextinguibles. Celui-là est mort qui m’appela à la vie ; et quand je ne serai plus, le souvenir de l’un et l’autre se dissipera rapidement. Je ne verrai plus le soleil et les étoiles, je ne sentirai plus la caresse du vent sur mes joues. La lumière, le toucher, la conscience passeront ; et c’est en cette condition que je trouverai mon bonheur. Il y a des années, lorsqu’à mes yeux les images de ce monde surgirent pour la première fois, lorsque je sentis la chaleur enivrante de l’été, quand j’entendis frissonner les feuilles et chanter les oiseaux, alors que ces choses étaient tout pour moi, j’aurais pleuré de mourir : aujourd’hui, c’est ma seule consolation. Souillé par des crimes, déchiré par le remords le plus amer, où donc trouverai-je le repos, sinon dans la mort ?

« Adieu ! je vous quitte, et vous êtes le dernier des humains que ces yeux contempleront jamais. Adieu, Frankenstein ! Si tu vivais encore et si tu caressais contre moi quelque désir de vengeance, ma vie le satisferait mieux que ma destruction. Mais non : tu ne voulais ma mort que pour m’empêcher de causer de plus grands maux ; et pourtant, si, sous quelque forme qui m’est inconnue, tu n’avais cessé de penser et de sentir, tu ne chercherais pas contre moi de vengeance plus grande que celle que je subis. Dans l’accablement de ta ruine, ta torture était encore inférieure à la mienne ; car l’aiguillon cruel du remords ne cessera d’irriter mes blessures qu’à l’heure où la mort les fermera pour toujours.

« Mais bientôt, s’écria-t-il avec une ardeur triste et solennelle, je vais mourir, et ce que je ressens ne sera plus ressenti. Bientôt ces ardentes tortures seront éteintes. Je monterai en triomphe sur mon bûcher funèbre, et j’exulterai, dans la souffrance atroce du feu. La lumière de ces flammes s’effacera ; mes cendres seront balayées jusque dans la mer par les vents. Mon esprit dormira dans la paix ; ou, s’il pense encore, il ne pensera pas à coup sûr de même qu’aujourd’hui… Adieu ! »

Sa laideur l'enferme dans la solitude. Celui qui l'a créé l'a rejeté et livré à un monde hostile. 
Impossible de détester ce monstre, au contraire!
Si on a donné par confusion le nom de Frankenstein à la créature, confondant le créateur et le monstre, ce n'est pas un hasard : le "monstre" n'avait pas de nom, il était voué à ne pas être digne d'appartenir au rang des humains. Justice est faite : le maître [Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]est mort et la créature, affublée du nom de Frankenstein, a perduré à travers les siècles.

Kashima
Alchimiste

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